Qui était ce soldat?
Angel Heart - Alan Parker, 1987

Distribution : Mickey Rourke, Robert De Niro, Charlotte Rampling, Lisa Bonet, Brownie McGhee, Michael Higgins, Stocker Fontelieu

Une pointe de blues

Un an avant de tourner Mississippi Burning , Parker filmait déjà sa fascination pour le sud des États-Unis dans ce thriller satanique. Les histoires avec le diable sont toujours intéressantes, elles donnent une ombre inquiétante à nos petites superstitions intimes et leur retirent de la candeur ( si le feu passe au rouge quand j'arrive à son niveau, je vais en enfer ). Elles donnent un peu de corps à nos moments de solitude, à l'abandon du hasard. On s'inflige parfois de ces ardoises avec les ténèbres...

Hein ? Ah oui... Angel Heart ... Revenons à nos moutons. Angel Heart , donc, empeste le blues. Le réalisateur n'en a glissé qu'une pointe de couteau dans le récit mais son parfum est omniprésent. Quand Harry effeuille la petite rouquine qui va le mettre sur une piste, la radio crachote une chanson de Bessie Smith ( Honeyman Blues ). Quand Harry débarque à la Nouvelle-Orléans, un orchestre de rue joue Basin Street Blues . Quand Harry pénètre dans le Red Rooster, Brownie McGhee chante Rainy Rainy Day . Trente secondes. Le temps d'entrevoir au sein de l'orchestre Sugar Blue et Pinetop Perkins. Et quelque part derrière l'image, incidemment : LaVerne Baker, Dr John et même (paraît-il) le fantôme de John Lee Hooker. Brownie McGhee n'est pas tombé là par hasard. Si ténue soit-elle, Parker la voulait sa référence au blues.

Bon, la musique originale proprement dite a été composée par Trevor Jones : une emphase jazzy, un gros nid de synthés bien datés, des choeurs grandiloquents, le saxo glacial et lointain de Courtney Pine.

L'ange et la bête

New York, hiver 55. Le détective Harrold Angel est contacté par «  Monsieur Louis Cyphre  » (en français dans le texte), un homme d'affaires courtois, inquiétant, portant cheveux, barbe et ongles longs. On est déjà dans Sympathy For The Devil  ! Cyphre demande à Angel de retrouver la trace de Johnny Favorite Liebling, un crooner qui connut son apothéose avant la Seconde Guerre mondiale. Favorite a contracté une mystérieuse dette auprès de Louis Cyphre et ce dernier se flatte d'être un homme très scrupuleux. Angel prend son acompte, démarre l'enquête, apprend que Favorite était parti combattre en Europe, qu'il fut blessé au combat, rapatrié, et interné dans un hôpital de la banlieue de New York. Problème : quelqu'un est venu le tirer de là douze ans auparavant. L'ancienne fiancée de Favorite, Margaret Krusemark, fille d'une riche famille louisianaise, trempe dans le vaudou et tient un cabinet de bonne-aventure à la Nouvelle-Orléans. Go. Angel atterrit en Louisiane, tabassé par la canicule, putréfié par les pluies tropicales.

Harry s'englue rapidement dans une mare de sang. C'est vraiment le rallye des tordus mais lui-même, qui est-il au fond ? Que signifie cette vision rémanente qui commence à le hanter, qui se précise à mesure qu'il s'enfonce : un soir de fête sur Time Square, des soldats démobilisés revenant de la guerre, un homme en uniforme dans la foule, aperçu de dos, une ombre qui s'en approche et le touche à l'épaule ?

Louis Cyphre (Lucifer - «  même votre nom est un calembour à deux sous  ») est un diable constitutionnel : pour pouvoir empocher l'âme de son débiteur, il doit s'accommoder de son libre-arbitre. Si Cyphre lance Angel sur sa propre piste, c'est pour que le détective découvre que, jadis, il s'est appelé Johnny Favorite Liebling et qu'il «  a vécu à crédit sur le temps d'un autre  » pendant toutes ces années. (D'accord, j'évente un peu la fin mais ce film, tout le monde l'a déjà vu, non ?... Non ?... Euh, désolé.) Le diable en profite aussi pour régler quelques comptes au passage, Angel devenant malgré lui son exécuteur. Lorsque notre homme démasque l'auteur des quatre ou cinq meurtres qui jalonnent le film... il est en train de se dévisager dans un miroir !

... Because the devil is a busy man

Un réalisateur britannique, une starlette (Mickey Rourke), un intello (Robert De Niro) et une production hollywoodienne burnée. Mickey Rourke et la Louisiane parviennent à humaniser ce détective stéréotypé, téteur de Camel sans filtre, qui promène ses langueurs et son imper mastic, des congères de Brooklyn aux miasmes de la Nouvelle-Orléans. De Niro denirote avec brio. Le soin qu'il met à peler un oeuf dur en soulevant Harry des yeux... «  Dans de nombreuses religions l'oeuf symbolise l'âme, le saviez-vous Monsieur Angel ?  » Chaleur !

Angel Heart est un film qui laisse rêveur, longtemps après le tomber de rideau. On recoupe les scènes. Au départ de son enquête, l'air que Harry se surprend à siffloter, le thème de piano que jouait la bande son, c'est aussi la mélodie de Girl Of My Dreams , un succès de Johnny Favorite... comme la réminiscence d'un passé qui commence à le rattraper. Chaque fois que le diable apparaît ou inspire un meurtre, les pales d'une hélice tournent dans le décor. Mieux, leur rotation s'interrompt et part en sens inverse. Explication supposée : lorsque le soldat Angel fut emmené dans cette piaule de Harlem pour y être sacrifié, lorsqu'il fut charcuté à mort, au point que son âme et sa personnalité se désagrégèrent, son dernier souvenir fut le rotor d'un extracteur encastré dans la vitre.

Parfois le scénariste se plante. Ainsi, lorsque Harry se présente à Margaret Krusemark, elle ne peut pas, fût-ce en caméra subjective, ne pas reconnaître Johnny Favorite en Harry Angel. Même si le visage a été modifié, elle était l'initiatrice de la substitution d'âme et de la messe noire, elle conservait d'ailleurs la plaque militaire du soldat Harrold Angel. (C'est compliqué, hein ? Mais tout à l'heure on me reprochait d'en dire trop... Faudrait savoir.)

Glissons encore sur certaines complaisances qui rappellent trop les affèteries cinématographiques des années 80 et donnent un coup de vieux au film, les chaos d'images gratuites qui visitent Harry dans ses moments de délire ou, trop souvent, un parti pris glamoureux qui sent le pyjama froid ! Oublions les yeux jaunes du diable lorsqu'il capture l'âme de Favorite. Oublions cette grotesque descente aux enfers que le héros se paye dans un ascenseur d'usine.

Mais dans vingt ans, quand on aura oublié tous ces tics fâcheux dont le cinéma hollywoodien des années 80 était plombé, peut-être se souviendra-t-on d' Angel Heart comme on se souvient, aujourd'hui, de La Nuit Du Chasseur.

Christian Casoni