Undergroumpf
Si ce bouquin était vendu au poids, sûr qu'il coûterait beaucoup plus cher. À moins de tenter une séance de muscu originale, Underground n'est pas le genre de livre qu'on déballe dans le métro aux heures de pointe. L'équipe d' Actuel a déficelé ses archives et composé cette mosaïque imposante. Aristocratie du fanzine, ça vous poche tout de suite les yeux, ça vous scalpe les paupières. La page de garde tournée, c'est déjà le boxon, on ne sait dans quel ordre ni dans quel sens il faut lire ce pavé.
Actuel naît en 1968, deux ans après Rock & Folk . Au départ, c'est une feuille de jazz. En 1970, la rédaction héroïque débarque : Jean-François Bizot, Jean Rouzeau et autres consciences de la cave avant-gardiste. Certains hanteront bientôt d'autres cénacles, comme Bernard Kouchner.
Florent Coirier, animateur de Sexy Motherfucker (Aligre FM, Paris, 93.1) : « Fils de bonne famille lyonnaise, Bizot monte à Paris pour faire ses armes à L'Express. Grosse culture, féru de philo, d'art, de jazz, Bizot est un chef de bande, il sait s'entourer, il sait magouiller - il faut en être capable pour financer un canard. Il y en a combien comme lui, en France et même dans le monde ? En 70 il se dit : 'Parlons à la jeunesse de ce pays puisque personne ne sait lui parler' ».
Underground n'est pas le monument par lequel Actuel s'autocélèbre. Du reste, le titre est souvent laissé dans l'ombre au profit des textes et des collages, ou mis en perspective avec d'autres magazines underground. Rien n'est fléché ici, à peine réactualisé à coups de légendes cryptées et de manchettes énigmatiques, grossièrement rubriqué en chapitroïdes qui s'ouvrent sur une Une d' Actuel et le macaron d'un album. Pour lancer « L'utopie ou la mort », c'est l'étiquette d'un album d' Ash Ra Temple ( New Age Of The Earth ), pour « No future », c'est le macaron de ' Blank Generation ' (Richard Hell).
Trente ans de maquis sociétal, trente ans d' Actuel , un siècle d'underground. Florent Coirier : « Pour la première fois, on a une grosse somme d'écrits sur l'underground réunie dans un même livre. D'ordinaire avec l'underground, la doc est éclatée, il faut aller pêcher les informations au coup par coup. Le livre lui-même est un objet underground qu'on cherchera dans les brocantes dans trente ans.»
Unterkraut
Audaces graphiques, collages de textes et de photos, geysers de sous-entendus, de non-dits, d'arrière-pensées, Joséphine Baker épinglée sur la même fresque que Rosa Luxembourg et Alfred Jarry, la guerre d'Algérie, le be-bop et le « modernisme black » (« Gangsta style précoce avec Muddy Waters, deuxième rudeboy en partant de la gauche »), l'écriture par l'image, une interview décorative de Dylan en 65, 1968, féminisme, homos, radios libres, tout est lié, tout se conforte et se contredit, le « bordel moderne », celui « qui pue du cul, idéologise », 1970 : le mot « branché » apparaît dans un graffiti d'Alain Dister qui « dessine un discours », free press, comics subversifs, « poulets conduisant des Cadillacs vers Washington DC. », freaks, diggers, weathermen, reflets de la presse réac de l'époque (« Ils vivent comme des bêtes, nus, couverts de parasites, drogués » - Ici Paris ), confessions a posteriori : « En pleine misère sexuelle, on se posait des questions souvent connes », « Seriez-vous parti sur la route si vous aviez su que Jack Kerouac vivait avec sa mère ? », guerres, Black Panthers, Indiens, Baader, « les évangiles de Timothy Leary », « drag queens à New York avant 1960 », « avortement militant », « l'underground aura la peau de l'empire soviétique », beaucoup de mentions et, pour plus ample informé, se documenter soi-même.
Cette académie de l'anti-académisme, on peut encore l'entendre sur Sexy Motherfucker si on réside en région parisienne (pardon pour les autres). Florent Coirier : « Avec Pierre-Philippe, mon frère jumeau, on fait pas un copier-coller d'Underground... mais c'est un peu ça quand même. Le bouquin raconte les premiers pas de la techno dans les champignonnières. Le Technival c'est aussi l'underground d'aujourd'hui. Bon, maintenant c'est légalisé mais les premières fêtes technos dans lesquelles je suis allé, il n'y a avait personne.
Mes invités correspondent d'abord à mes goûts. Tiens, Dominique Tarlé qui a photographié les Stones au moment d'Exile, lui, je rêvais de le recevoir. Ceux que je préfère ce sont les photographes de guerre, Patrick Chauvel ou Gilles Caron. Ce sont des dingues, ils ont la vraie vision de l'humanité, ou la pire. À sa manière, chacun de mes invités a modernisé ce pays. La philo ? C'est un sujet difficile à aborder à la radio. J'aimerais recevoir Onfray par exemple, mais quand j'invite le musicien Richard Pinhas, j'invite aussi le philosophe, il enseigne à la Sorbonne. »
Wonderbround
Au final, l'underground c'est quoi ? Un exercice n'ayant pas la démonstration pour finalité, mais le témoignage et l'apostrophe, où le détail le plus futile acquiert soudain l'importance d'un manifeste. La moindre part des choses est toujours cruciale, personne ne lui jettera un regard sinon l'undergroundeur. Imposture de l'innocence, revanche des justifiés (Weberman justifié par Dylan). L'air du temps oxygène-t-il la pensée, réputée immortelle, d'un philosophe, juste parce que l'un coïncide avec l'autre ? L'underground revendique la mauvaise foi, remodèle le monde selon ses humeurs, puis en présente l'avatar comme la matière première du temps qui passe. Tout acte est un instant graphique, révolu alors même qu'il commence à jaillir. Un événement entre dans l'histoire et dans le monde des objets dès qu'il est attesté, aussi l'underground est-il à la fois une consolation permanente, le désenchantement de nos enthousiasmes, et un coup de dés qui abolit enfin le hasard : tout s'imbrique, s'organise en perspectives, prend même la valeur d'une excuse. Alibi quasi religieux du désespoir, blues de la cave, spleen de n'avoir pas le pouvoir, forme de subversion reptilienne, définitive et toujours inachevée, plus forte qu'une idéologie par la seule vertu de ses flottements, l'underground est-il vraiment subversif ? La faiblesse d' Underground c'est sans doute l'underground lui-même, sa pudeur à démontrer. Il manque sans doute au livre une voix-off d'aujourd'hui qui nous permettrait de réinvestir le contexte de ces années-là, d'apprécier la portée d'un slogan. Le parti pris de la rédaction y est diamétralement opposé... de peur que l'underground devienne... Eh bien, le ground !
Christian Casoni