Blues Again : Après Blues Is My Wailin' Wall et Red White And Blues, Redneck Blues est le troisième épisode d'une odyssée musicale en douze cycles. Les neuf suivants sont-ils toujours programmés ?
Mighty Mo Rodgers : Si je vis assez longtemps pour ça, ça ne fait aucun doute. Il reste neuf albums pour ce cycle sur la diaspora de l'ouest du peuple du blues. Redneck Blues est le troisième et je peux déjà vous dire que le quatrième s'appellera Dispatches From The Moon (Dépêches de la lune) [ce titre fait référence à une citation de Howlin' Wolf disant qu'il serait le premier Noir à marcher sur la lune]. J'ai beaucoup d'idées de musiques et de textes, mais je me laisse beaucoup inspirer par la muse. Tout ce que j'ai à faire c'est l'écouter et elle me guide.
Les paroles de Redneck Blues évoquent la ségrégation, autant à travers l'épisode de la guerre de sécession que dans le contexte actuel, car c'est bien connu, pour aller de l'avant il faut se tourner vers le passé. Comme le disait le philosophe français Jacques Derrida, il faut déconstruire pour mieux comprendre. J'essaye donc de déconstruire l'histoire américaine pour la rendre plus accessible et remonter à ce qui a donné naissance au blues. Par exemple, mon entreprise de déconstruction a pour but de rappeler au public l'importance qu'ont eus de grands personnages comme John Brown, le premier bluesman blanc. Dans les titres 'Antebellum South Shuffle' et 'Hambone Blues' j'essaye de mettre en avant cette part de l'histoire et l'héritage du peuple du blues, souvent mal connue.
Encore une fois, regarder vers le passé nous permet d'aller de l'avant et c'est ce que j'ai fait aussi avec le titre 'Gangs, Guns And Testosterone' .
À travers vos textes, on perçoit une volonté de vous ériger contre les injustices. Pensez-vous que le public comprenne intégralement votre message en Europe, où la langue est différente ?
Pour ce qui concerne l'Europe, je suis plutôt confiant car le blues est stupéfiant. Le blues est une musique qui se ressent plus qu'elle ne s'écoute. Le public la comprend en écoutant son coeur, et je m'aperçois que le public français ne comprend pas moins bien mes musiques que ne le comprend le public américain. C'est en France que j'ai le plus de succès, donc indéniablement ces gens comprennent les idées que j'exprime. Ceci s'explique aussi, sûrement, parce que mes textes sont très politiques et donc controversés dans mon propre pays. Bush et une grande partie des Américains ne veulent pas entendre parler de ces problèmes-là, ils préfèrent le blues stéréotypé, sans autre intérêt que la musique. Ils veulent toujours qu'on joue et rejoue les mêmes vieux 'Sweet Home Chicago' et autres 'Stormy Monday Blues' , mais ils ne se doutent pas que le blues n'est pas mort avec Robert Johnson, Howlin' Wolf ou Muddy Waters. Le blues existe toujours aujourd'hui, sauf qu'il revêt d'autres apparences : c'est le racisme en Amérique, la guerre en Irak, l'ouragan Katrina à la Nouvelle-Orléans et la façon dont la puissance politique s'est emparée du sujet... C'est pour toutes ces raisons que je me bats aux Etats-Unis en produisant ce blues très polémique et je ne suis pas près de changer de méthode.
Vos influences musicales sont très nombreuses. Considérez-vous toujours votre musique comme du Nu Bluez, un blues moderne et très urbain à la fois ?
Bien sûr, mais c'est quand même toujours du blues. En fait, j'essaye de repousser les limites, en le secouant dans un shaker pour le faire évoluer. Plus j'avance sur ce chemin artistique qui est le mien et plus ma musique évolue. En continuant, je vais commencer à incorporer un peu de hip-hop dans mon blues. Des éléments qui viennent d'ailleurs et qui s'intègrent pourtant parfaitement. Pour moi, le hip-hop est aussi une forme de blues. Disons que c'est aussi ce que j'appelle du Nu Bluez. Vous voyez, j'écris ça avec cette orthographe et ça a un sens (Mighty Mo nous écrit le mot avec l'orthographe nu bluez pour insister sur son concept). Dans le nouvel album que je suis en train de préparer, je veille à intégrer les sonorités de leur musique (le hip-hop) pour amener les kids à écouter du blues. Ma démarche est de leur montrer que leur hip-hop est vraiment du blues et de cette manière, la boucle est bouclée. Toutes ces nouvelles musiques entrent dans la dimension du Nu Bluez parce que ce sont des musiques contemporaines et toutes sont des moyens actuels d'expression artistique. Ça n'empêche pas ma musique de rester fondamentalement très blues dans sa forme la plus originale, mais je veux décloisonner cette musique en en faisant un moyen d'expression ouvert aux autres styles.
Vincent Mehl et Laure-Lou Schwach
La suite dans Blues Again Numéro 12
Discographie :
- Blues Is My Wailin' Wall - 1999 Blue Thumb
- Red, White And Blues - 2002 Verve
- Black Paris Blues - 2003 Isabel
- Red Neck Blues - 2007 Dixiefrog