La vie de Willie Dixon a été un vrai roman, riche de péripéties et de rencontres. Natif du sud, il a vécu l'errance des hoboes pendant son adolescence, sautant dans les trains en évitant de se faire coincer par les employés des compagnies de chemin de fer, pour monter vers le nord, Chicago, New York, puis redescendre vers la Floride, revenir dans le Mississippi et repartir à l'est. Simplement pour aller où le travail permettait de survire durant les années de la Grande Dépression. Débardeur, livreur, porteur, cueilleur de fruits, tous les petits boulots qui se présentaient étaient bons, et pourquoi pas voleur à l'occasion ? Dans les années 30, il s'est même retrouvé sur un cargo en partance pour Hawaii. Arrivé à l'âge adulte, sa stature de colosse lui permit de devenir champion de boxe poids lourd. Il décrocha les Gants d'Or. Certains lui prédirent alors une belle carrière professionnelle. Il fit le choix de la musique. Appelé sous les drapeaux pour aller en Europe où la guerre faisait rage, il se fit objecteur de conscience, refusant de porter les armes pour un pays qui ne reconnaissait aucun droit civique aux Noirs et où la ségrégation sévissait et écopa d'une peine de prison. Willie Dixon était un drôle de bonhomme à l'intelligence affûtée, qui avait conscience de ses capacités. Un homme qui dévorait la vie, qui aimait la musique, les amis, la bonne chaire et le bon temps. Il a même entretenu pendant de nombreuses années deux foyers simultanément, ayant douze enfants à élever.
Ball Ground
Né le 1 er juillet 1915, il était le septième garçon d'une fratrie de quatorze enfants. Il a vécu à Vicksburg, dans le Mississippi, une petite enfance heureuse et insouciante, entouré de camarades blancs, noirs et jaunes, rejetons d'immigrés italiens, syriens ou chinois venus chercher une vie meilleure en Amérique. Mais il a tout juste une dizaine d'années quand il est happé par le racisme, son lot de haine et de bêtise charrié par le Ku Klux Klan. Il voit des membres de l'organisation extrémiste traîner un jeune Noir recouvert de goudron et de plumes. Il comprend alors que le monde est violent, que les Noirs n'ont aucun droit.
Il a environ 12 ans quand il se fait prendre pour un vol de plomberie dans une maison abandonnée. Condamné à un premier séjour dans une ferme pénitencier, c'est là qu'il rencontre le blues. « On m'a mis dans une ferme du comté, un endroit qui s'appelait Ball Ground à environ 15 miles de Vicksburg. C'était la première fois que j'allais en prison, j'avais dans les douze ans. Moi, Shedrick Johnson et Leroy Wilson, on a pris un an de cabane pour avoir pénétré dans l'ancienne maison d'un docteur et y avoir dérobé de vieux tuyaux et des trucs abandonnés. C'est là que j'ai su ce que c'était que le bues. Je l'ai entendu à travers la musique et j'ai d'abord pris ça pour quelque chose de joyeux, mais après avoir entendu ces gars qui se plaignaient et gémissaient ce blues 'des entrailles de la terre', j'ai commencé à m'y intéresser. Je leur ai demandé pourquoi ils chantaient ces chansons et ce que ça signifiait. Certains d'entre eux m'ont parlé. Ils étaient en prison pour différentes raisons, 'victimes des circonstances' et si, à cette époque, je ne connaissais pas cette expression, j'étais moi-même la victime des circonstances. J'ai vraiment réalisé ce que le blues signifiait pour les Noirs, ça leur apportait une consolation, leur permettait de réfléchir en fredonnant ou de faire savoir aux autres ce qu'ils avaient en tête et comment ils ressentaient les choses de la vie. Je pense que ça a déteint sur moi. Quand vous avez vu des gars mourir et que, malgré tout, vous gardez l'espoir... ».
À 14 ans, il se fait encore arrêter, cette fois pour vagabondage, près de Clarksdale. Il est condamné à passer trente jours à la ferme prison du comté de Harvey Allen. Il s'en échappe et file vers le nord chez une de ses soeurs qui habite Chicago. La vie n'est pas facile dans la grande ville mais il y trouve un foyer et enchaîne les petits jobs. « Je faisais plein de trucs différents quand j'étais môme, je parcourais tout Chicago. Je ne savais pas vraiment où j'étais ou ce que j'allais bien pouvoir faire, simplement faire une virée en essayant de me repérer. J'étais juste un gosse et je ne connaissais rien à part travailler, aller à l'école quand ça me chantait et travailler. Un beau jour les services de la mairie me sont tombés dessus à cause de l'école, alors là j'ai sauté dans le premier train de marchandises et je me suis tiré de la ville. ». Ayant quand même fréquenté l'école de façon régulière jusqu'à douze ans, il sait lire et écrire. Sa curiosité naturelle, les livres, les revues, son goût pour la géographie lui permettant de se repérer lors de ses voyages, la vie et ses rencontres ont fait le reste.
Gilles Blampain
La suite dans Blues Again Numéro 12