American Folk Blues Festival
1962>1968, les années fastes

Leadbelly en 1949, Big Bill Broonzy au début des années 50, étaient venus en Europe pour quelques concerts. Muddy Waters avait participé au Leeds Festival of Music en 1958, avec Otis Spann. Ces initiatives émanaient surtout des ' trad jazz clubs ', l'équivalent britannique des fameux Hot Clubs de France d'Hugues Panassié, et de Chris Barber en particulier, leader de ce qu'on appelait à l'époque, en France, un ' jazz-band ' traditionnel. Ces ' trad jazz clubs ' invitaient en Europe des musiciens qui incarnaient les racines du jazz, en l'occurrence le blues.

La genèse

La situation était similaire en Allemagne. En 1957 deux fans, Horst Lippmann et Fritz Rau, membres de la Deutsche Jazz Föderation , avaient organisé une tournée européenne du Modern Jazz Quartet. John Lewis, le pianiste du MJQ, avait fait écouter à Lippmann les disques de Muddy Waters et Little Walter qu'il avait emportés dans ses bagages, lui qui semblait ne jurer que par Bach.

Selon la version officielle, le critique de jazz allemand Joachim-Ernst Berendt émit le premier l'idée qui donna naissance à l'AFBF. En 1960, Memphis Slim et Willie Dixon avaient organisé en son honneur une jam-session dans le South-Side de Chicago. Les festivals de jazz étaient chose assez commune dans les années 50 aux États-Unis. L'idée originale créditée à Berendt fut de transporter des musiciens, de blues cette fois-ci, de l'autre côté de l'Atlantique. Jim O'Neal signale le St Louis Blues Festival comme le premier festival de blues. Américain et noir, ce festival eut lieu le 31 juillet 1960 à Maryland Heights (Missouri). Le groupe d'Elmore James, ceux de Howlin' Wolf et de E. Rodney Jones en faisaient l'affiche, tous représentant un certain blues urbain (1).

Berendt transmit donc son (?) idée à Lippmann et Rau, qui s'affairèrent deux années durant avant de pouvoir mettre le projet sur pied. Horst Lippmann produisait l'émission de jazz de Berendt (' Jazz gehört und gesehen ' - ' Le jazz vu et entendu ') pour Südwestfunk, la télé de Baden-Baden. Le magazine était programmé une demi-douzaine de fois par an. Pour pouvoir être filmés, interviewés et enregistrés, les bluesmen devaient se trouver déjà sur place pour des concerts. Ainsi vint l'idée d'une tournée annuelle. Le lien avec l'émission permettait de couvrir une partie des frais de déplacement et d'éviter de boire la tasse en cas d'échec.

Encore fallait-il, aux deux compères, un contact bien introduit dans le milieu du blues américain, contact que Lippmann trouva dès 1960 en la personne du bassiste-chanteur-auteur-compositeur-producteur Willie Dixon. Dixon avait obtenu un engagement dans un club d'Haïfa, il était parti en Israël avec Memphis Slim et écrivait de loin en loin à sa famille, restée à Chicago. Quand Lippmann se présenta à l'adresse chicagoane que Cannonball Adderley lui avait donnée l'année précédente, Dixon était toujours absent, mais il venait juste d'envoyer aux siens une carte postale d'Israël. Sans trop y croire, Lippmann écrivit à l'adresse de l'hôtel qui figurait sur la carte. Il fut tout étonné de recevoir une réponse à son retour à Francfort, incluant la célèbre photo de Willie Dixon à dos de chameau. Ainsi débuta une coopération qui devait durer des années. Apparemment, Dixon tenait l'occasion d'élargir ses horizons, de faire du blues une musique reconnue en Europe... et d'y diffuser ses propres compositions. Comme il l'avoua plus tard dans son autobiographie : «  Je ne serais jamais allé là-bas, à cette époque, si cela avait marché pour moi aux États-Unis  » (2). Du reste, il profita de la renommée acquise grâce à l'AFBF pour demander des cachets en rapport et, après 1964, ne revint en Europe qu'en de rares occasions.

Au départ son rôle était limité. En 1962, grosso modo, il se contenta de faire venir Memphis Slim et Shakey Jake. Dixon fut progressivement chargé de contacter, voire de dénicher, les talents susceptibles de faire l'affiche, il s'occupa de l'intendance côté américain, assura la coordination et les relations humaines une fois la tournée lancée (1962-1964). Sa participation fut déterminante, une grosse part du succès final de l'entreprise lui revient. Dans son autobiographie il insiste sur le fait que ce «  blues show  » était d'abord son idée et celle de Memphis Slim. Peu avant l'AFBF, les deux musiciens avaient séjourné en France. Ils purent constater combien le blues était populaire ici. Ils insistèrent donc auprès de Lippmann et Rau, avec qui ils étaient en contact épistolaire ou téléphonique, et firent accepter LEUR idée. En tout cas l'offre avait rencontré la demande, sans qu'on puisse être certain de l'identité de l'offreur et de celle du demandeur.

Ainsi se déroula, en 1962, une première série de concerts dans des salles souvent prestigieuses - 2 000 places en moyenne - jusqu'ici réservées aux concerts classiques et, occasionnellement, au jazz. Au début l'AFBF tourna surtout en Allemagne, mais touchait dès la première année l'Autriche, la Suisse, la France et le Royaume-Uni. Les autres éditions inclurent la Belgique, les Pays-Bas, le Danemark, la Norvège, la Suède et, dans une bien moindre mesure, l'autre côté du rideau de fer. Elles bénéficièrent partout d'une bonne couverture médiatique, telle qu'elle existait à l'époque bien sûr. Pour amplifier la résonance de l'événement, conscients d'oeuvrer pour la postérité en laissant des documents sonores, Lippmann et Rau prirent soin de mettre, sur le marché, un disque-souvenir lors de chacune des six premières éditions (tradition qu'ils reprirent à partir de 69).

Robert Springer

La suite dans Blues Again Numéro 12

(1) Jim O'Neal in Lawrence Cohn, ed., Nothing But The Blues (Editions Abbeville).

(2) Willie Dixon, with Don Snowden, I Am The Blues: The Willie Dixon Story (Da Capo, 1989), p. 141. Cité par Jim O'Neal, op. cit., p. 349.

Composition des premières tournées de l'AFBF

1962 : John Lee Hooker, Memphis Slim, Sonny Terry et Brownie McGhee, Willie Dixon, Shakey Jake, T-Bone Walker, la chanteuse Helen Humes et le batteur Jump Jackson.

1963 : outre le retour de Memphis Slim et Willie Dixon, Sonny Boy Williamson n°2 (Rice Miller), Muddy Waters, Otis Spann, Lonnie Johnson, Big Joe Williams, Matt Guitar Murphy, Victoria Spivey et le batteur Bill Stepney.

1964 : retour de Sonny Boy Williamson n°2, Howlin' Wolf et Hubert Sumlin, Lightnin' Hopkins, Sleepy John Estes et la chanteuse Sugar Pie DeSanto.

1965 : retour de John Lee Hooker, Doctor Ross, JB. Lenoir, Big Walter Horton, Buddy Guy, Big Mama Thornton et Fred McDowell

1966 : Junior Wells, Otis Rush, Robert Pete Williams, Big Joe Turner, Sippie Wallace, Buddy Guy, Roosevelt Sykes

1967 : Skip James, Son House, Bukka White, Little Walter, Hound Dog Taylor, Koko Taylor.

1968 : Big Joe Williams, Jimmy Reed, John Lee Hooker, T-Bone Walker, Eddie Taylor, Curtis Jones, Big Walter Shakey Horton, Jerome Arnold, J. C. Lewis.