Gérard Herzhaft
Carnets de voyage : Une forme blanche, la mienne

En 1980, à la demande d'un éditeur important qui projetait de lancer une collection intitulée « Un pays à travers sa musique », Gérard Herzhaft écrivit un texte couvrant le Sud des États-Unis tel qu'il l'avait découvert à travers ses voyages précédents. Le projet resta lettre morte. Nous sommes heureux de vous proposer le second volet consacré au Delta. Nous insistons sur le fait que ces lignes furent rédigées il y a plus de trente ans, le destin de la région visitée et décrite ainsi que des personnages rencontrés alors ayant, depuis, évolué... en bien ou en mal.

Lucius Smith

Cette lente remontée à la surface de l'homme noir en Amérique, Lucius Smith, 93 ans, en a vécu toutes les étapes. Fils d'esclaves libérés, il a fini par acquérir un petit lopin de terre. Aujourd'hui, ses arrière-petits-enfants, dont les portraits en couleur décorent le salon, ont de bonnes situations dans le nord et permettent à Lucius de régner en patriarche sur une vaste maison neuve aux abords de la petite ville de Sartis. Lucius a enregistré, dès l922, une série de thèmes folkloriques au banjo et la Bibliothèque du Congrès vient de rééditer quelques-unes de ses faces. Il a l'habitude que des inconnus viennent lui rendre visite, et c'est avec un sens certain du cérémonial qu'il nous accueille dans sa demeure. La cohorte de femmes qui bavardaient bruyamment dans le salon à notre arrivée disparaît en désordre, ouvrages de couture et tricots sous le bras, vers la cuisine et les autres pièces.

Lucius trône dans un lourd fauteuil de cuir, quelques traces de cheveux blancs sur un visage buriné par le soleil, l'allure droite et fière dans une salopette bleue dont il excuse : «  J'étais en train de faire un peu de jardinage  ». Sur un signe du patriarche, une jeune fille noire, belle rouquine aux jeans délavés et aux baskets multicolores, un grand coeur rouge sur un T-shirt blanc, l'écolière type made in USA , vient nous servir une délicieuse liqueur de prune, puis pose sur la chaîne stéréo japonaise LE disque.

Nous écoutons dans un silence religieux la voix encore jeune de Lucius Smith (37 ans à l'époque) chanter des mélodies qui remontent à l'aube de la musique américaine.

Un petit orchestre à cordes, violon, guitares, contrebasse, mandoline, soutient le ferme jeu de banjo du leader, ponctué des gratouillements inévitables du vieil enregistrement. «  Tous ces gars-là sont morts et enterrés  », dit Lucius, jubilant visiblement. La jeune fille revient, range le disque, éteint la chaîne et tend un banjo aux chromes éclatants à son vénérable ancêtre.

Des banjoïstes noirs, il n'en reste plus d'autre dans le Mississippi. Le seul survivant est là, devant moi, extraordinaire témoin d'une époque où le blues n'avait pas encore surgi des chants de travail qu'on reprenait en choeur dans les plantations de coton. J'essaie timidement de questionner mon hôte sur ses premières expériences musicales. Qu'entendait-il quand il était enfant ? Se rappelle-t-il du moment où le blues est apparu dans la région ? Sait-il comment cette musique a pris la forme codifiée qu'on lui connaît par le disque ? Il grommelle quelques réponses évasives, ne sait pas trop, n'entend pas bien, ne me comprend pas vraiment malgré mes efforts désespérés pour parler avec l'accent des publicités télévisées. D'ailleurs, l'histoire du blues, il s'en fout royalement. Il est Lucius Smith, il a une grande famille, une belle maison, un banjo tout neuf, et des Blancs viennent de très loin le voir et l'entendre jouer.

Il hoche la tête quand je pointe, sur le globe terrestre qui trône sur une table basse, la France, plongeant son nez biscornu dans l'Océan Atlantique. «  Vous venez de bien loin . Moi aussi je suis allé jusqu'a Saint-Louis en... l9l7.  » Et il se met à jouer, doigts frêles encore agiles frappant le banjo dans le curieux style clawhammer qu'on trouve dans la musique rurale blanche d'avant la Deuxième Guerre mondiale. Sa voix chevrote, bien sûr, mais la mélodie existe quand même. «  Gonna marry you, my Cindy Lou...  »

Il exécute deux, trois morceaux dans la même veine, pose son banjo, finit sa liqueur de prune. Nous posons ensemble sur la véranda pour une photo souvenir. Je le questionne dans un dernier élan désespéré. Oui, oui, à cette époque, Blancs et Noirs jouaient ensemble. Sa mère a élevé une dizaine d'enfants blancs du maître de la plantation. Lui, Lucius, s'est amusé pendant des années avec eux. Blancs, Noirs, Jaunes, Marrons, tout le monde vivait côte à côte à cette époque. Et les mots de Bill Monroe, grand chapeau blanc immuablement rivé sur la tête droite, yeux bleus fixés vers l'horizon du Kentucky, là où l'herbe paraît bleue, ce bluegrass dont il est le fondateur, musique considérée comme la plus blanche des Blancs les plus blancs, me reviennent en mémoire : «  Quand j'étais petit, à Rosine dans le Kentucky, mon plus proche voisin était un Noir, Arnold Schultz. Assis sur son porche, il jouait le blues toute la nuit et je l'écoutais dans mon lit, tard, tard, jusqu'à ce que je ne puisse plus retenir mes yeux de se fermer.  »

... la suite dans Blues Again ! N°13