Le mot de la fin
Bon sang, mais c'est bien sûr !

 

California Blues . La compile coûtait à peine 18 francs. J'avais demandé au disquaire un truc avec de vrais morceaux d'harmonica dedans, comme on en entendait chez Canned Heat . Mon cousin Gérard était fan. Il était un peu plus âgé que moi, je l'admirais, donc j'aimais Canned Heat . Enfin, pas tout. C'était quand même de la musique de grands. D'ailleurs c'était grandiloquent et les chansons n'avaient pas l'air fini.

Dans la cabine j'écoutais bourdonner California Blues . Les titres étaient impossibles à dater. Je trouvais le son plat, acide et mesuré, ça manquait vraiment de fantaisie, ça me renvoyait aux soirées mortelles du samedi soir devant «  Jazz à Juan  ». Une guitare digne de ce nom, c'était celle de Glenn Buxton sur ' Under My Wheels ', pas ces petites phrases tordues et sans jus. Sur deux titres heureusement, l'harmonica plongeait, s'enrouait dans ses éclaboussures, surnageait avec une détresse interrogative et toutes sortes de chichis élastiques.

«  Blues  ». Le mot était imprimé en orange sur la pochette. (On y voyait sourire une jeune fille noire, cheveux décrêpés, blouse rose.) Le mot «  blues  » était joli, transparent comme une harpe : cinq lettre harmonieuses qui sonnaient bien. Il évoquait quelque chose d'intellectuel, de très technique et de très lointain. Un synonyme de «  jazz  » peut-être bien. Bon, 18 francs. J'avais payé.

Dans le bus qui me ramenait chez mes parents j'avais le sentiment de me perdre, comme si je m'aventurais dans un quartier où je n'avais rien à faire. Quand je jouais la compile à mes potes, c'est à peine s'ils la remarquaient. Même mon cousin ne savait qu'en penser, «  on se croirait au 'Grand échiquier' !  ».

J'ai écouté, perplexe, ce disque pendant un an. Avec ses deux grilles d'harmonica, il m'enfermait dans des chaussures trop grandes pour moi. À force de me l'asséner, j'avais fini par m'habituer à ce vrac impénétrable que je trimballais comme un rhume, à ces rythmes mal définis qui me mettaient mal à l'aise. Dire que j'aimais ça, non. California Blues était un néant de plus où je laissais grisailler une adolescence sans convictions.

Un an plus tard, chez un copain. Le pire album que Deep Purple ait jamais enregistré. Une chanson un peu moins naze que les autres : ' Place In Line '. Guitare lourde, riff en stop-time, rythmique imperturbable comme si le batteur se foutait de ce que le chanteur raconte. Un rien sournois, mon copain me fait : «  T'entends ? C'est du blues. Ça te botte ?   ».

Du blues  !

Cette appréciation me faucha les deux jambes avant même sa phrase achevée. Il savait ça, lui ? Je compris immédiatement pourquoi cette compile s'intitulait California Blues , je compris immédiatement qu'une sorte de gravitation chronologique et culturelle me faisait pencher de l'autre côté de ' Place In Line ' et je sus que je resterais un touriste toute ma vie. Je m'étais trouvé un dogme. Restait à convertir le poids de ma crédulité en épisodes de plaisir. Ce serait le travail des années à venir, j'avais le temps, j'étais un touriste, il suffisait de sortir d'un néant pour entrer dans un autre...

Christian Casoni