Martin Luther King
Le rêve assassiné

Il y a quarante ans, le 4 avril 1968, Martin Luther King était assassiné à Memphis, après douze ans de lutte pour les droits civiques. Un combat qui met en lumière une part d'ombre de l'histoire américaine, tellement violente qu'on peine à croire que tout cela est si récent.

Une patience infinie

En 1875, dix ans après la fin de la guerre de Sécession, le Congrès américain avait voté la loi sur les droits civiques qui garantissait à chacun, quelle que soit «  sa race, couleur ou condition de servitude antérieure  », le même traitement dans les lieux publics. Huit ans plus tard, la Cour suprême vidait le texte de sa substance en laissant à chaque État la possibilité de légiférer sur le sujet. Les lois régissant la ségrégation, les fameuses lois Jim Crow, variaient donc d'un état à l'autre avec, dans les états ségrégationnistes, des constantes concernant la ségrégation des lieux publics, des écoles et des transports, et des variantes plus ou moins délirantes sur les autres sujets. Ainsi, en Alabama, la cohabitation interraciale était passible de deux à sept ans d'emprisonnement. À la fin de la Seconde Guerre-mondiale, seuls 15 États sont exempts de lois de ségrégation. Parmi eux, aucun État du Sud.

Il est d'usage de dater le commencement du mouvement pour les droits civiques au 5 décembre 1955, jour du début du boycott des autobus de Montgomery, Alabama. Le décès de Rosa Parks, en 2005, a replacé dans l'actualité l'histoire de cette couturière qui avait refusé de céder sa place à un Blanc dans un autobus. Pour cela, elle avait été arrêtée et condamnée à une amende, après un procès expéditif. La journée de boycott des autobus, organisée le jour du procès en signe de protestation, ayant rencontré un succès inespéré, les organisateurs décident de prolonger l'action avec des revendications précises : fin de la ségrégation dans les bus, embauche de conducteurs noirs et attitude courtoise des conducteurs. Ce dernier point peut sembler saugrenu, mais il faut savoir que le voyageur noir devait acheter son billet au conducteur, redescendre du véhicule et rejoindre l'arrière du bus par l'extérieur. Certains chauffeurs ne se privaient pas de redémarrer avant que le passager ait pu remonter. Rosa Parks avait vécu cette humiliation quelques années plus tôt, avec le même chauffeur qui la fera arrêter en 1957. Pour mener à bien un tel boycott, il fallait un leader à même de fédérer les différentes composantes du mouvement et taire leurs rivalités. Elles choisissent Martin Luther King, jeune pasteur de 26 ans installé depuis quelques mois à Montgomery. Il écrira dans son autobiographie : «  Ils m'avaient sûrement choisi parce que je n'étais pas arrivé en ville depuis assez longtemps pour être assimilé à quelque groupe ou clique en particulier  ». Ce n'est pas lui qui est à l'origine du boycott, il avoue même avoir eu des doutes sur la valeur chrétienne d'une telle action, mais il va se révéler un redoutable porte-parole, par sa détermination pacifique et ses talents d'orateur. Son discours de non-violence active, en référence permanente à Gandhi, convainc en s'appuyant sur la certitude de la légitimité. «  Nous avons, dit-il , fait preuve d'une patience infinie.  »

Le boycott va durer près d'un an, jusqu'au 13 novembre 1956, date à laquelle la cour suprême confirme en appel le verdict de la cour fédérale, rendu au mois de juin, qui donne satisfaction aux insurgés. Ce n'est pas le premier boycott de ce type. Deux ans auparavant, Bâton Rouge (Louisiane) avait, pour les mêmes raisons, connu huit jours de boycott victorieux, mais celui de Montgomery prend une dimension particulière par sa durée et l'apparition sur la scène publique de Martin Luther King. Il comporte déjà tous les éléments qui annoncent la suite du mouvement pour les droits civiques...

Benoît Chanal

... la suite dans Blues Again ! N°13