Interview
Blues Again : Comment est née l'idée d'un long-métrage documentaire sur le blues ?
Robert Manthoulis : Je travaillais pour la télévision française avec Claude Fléouter, qui était critique de variété au Monde , et Christophe Izard, également critique à France-Soir . Ils avaient une émission sur le monde de la pop et du rock qui s'appelait ' À l'affiche du monde ', et ils ont fait appel à moi pour la mettre en forme. Je faisais du cinéma à l'époque, mais je voulais faire de la télé et voyager. Il faut préciser qu'il n'y avait alors que deux chaînes, dont une seule en couleurs. L'émission était populaire et, quand on a su qu'une troisième chaîne allait être créée, on a proposé un film sociologique sur le blues dans lequel le blues ne serait pas traité seulement comme un genre musical, mais comme la représentation d'un peuple. Et ce peuple, il est toujours là. La troisième chaîne, qui ne diffusait donc pas encore, a accepté de financer le film. Pendant deux semaines j'ai eu, avec mon assistant, un bureau à l'ORTF et deux téléphones. J'avais lu pas mal de bouquins anglais sur le blues, ce qui m'a aidé, mais pour le reste, il a fallu appeler des contacts aux Etats-Unis pour retrouver la trace des bluesmen. Même quand on obtenait leur adresse, on ne pouvait pas les joindre. Pendant tout le tournage, on a débarqué à l'improviste chez les gens.
Comment réagissaient-ils quand vous débarquiez comme ça ?
Ah, c'était le bonheur. Le bonheur absolu ! On était reçus par des bluesmen qui jouaient depuis des années, mais qui n'avaient jamais été filmés.
Deux semaines de préparation, c'est peu...
En arrivant aux Etats-Unis pour tourner, je me suis trouvé devant deux déceptions. D'abord les Noirs n'aimaient plus le blues. C'étaient des étudiants blancs qui aimaient le blues, et pour des raisons presque politiques, antiracistes. Le blues était considéré par les Noirs comme un héritage de l'esclavage. Ce qui était à la mode, c'était les poèmes politiques récités sur les toits de Harlem et, pour le peuple, c'était la soul et tout ce qui imitait un peu la musique blanche. Le vrai country blues, ça, c'était l'esclavage. Les jeunes Noirs ne voulaient pas de cette image-là. À Harlem par exemple, il n'y avait pas de blues. C'est la première chose qui m'a frappé. Le blues était plus apprécié en France qu'aux Etats-Unis. Ensuite, quand je cherche à voir les films sur le blues déjà réalisés, on m'apprend qu'il n'y en a pas. Pas un seul. Il se tourne des milliers de films par an aux Etats-Unis, le cinéma existe depuis le début du siècle, et il n'y a rien sur le blues. Je connaissais un peu les Etats-Unis, j'y avais fait mes études, et bien j'avais quand même du mal à le croire. Il y avait bien des groupes qui avaient été filmés pour la télévision, ou des petites séquences de blues dans des fictions, mais pas de vrai film. Il y avait eu aussi pas mal de recherche sur le blues, par des universitaires ou des journalistes, quelques bouquins, mais ça restait confidentiel. J'ai réalisé alors que j'abordais un terrain vierge. Les Noirs n'aimaient plus le blues, mais les Blancs ne réalisaient pas de films sur le sujet, parce qu'un cinéaste blanc n'était pas admis dans les ghettos. Il incarnait l'ennemi...
propos recueillis par Benoît Chanal
... la suite dans Blues Again ! N°13