Sleepy John Estes
Brownsville Blues - 24 mars 1962, Delmark DD-613

En avril 52 Sleepy John Estes (1899 ou 1904-1977) réalise une session dans les studios Sun puis disparaît complètement de la scène après avoir gravé des standards ravageurs comme ‘Someday Baby Blues’, ‘Milk Cow Blues’, ‘ Diving Duck Blues’… L’artiste tombe proprement dans l’oubli après avoir passé plus de trois décennies à bourlinguer du côté du Mississippi, du Kentucky ou de Chicago. On le croit même mort et enterré.

Pourtant, dix ans plus tard, Big Joe Williams annonce à Bob Koester qu’il a retrouvé les traces du poète du Tennessee. Le patron de chez Delmark Rc paraît bien sceptique et émet quelques doutes. A Brownsville, bourgade de 5 000 âmes située à 60 miles de Memphis, le cinéaste David Blumenthal tourne un documentaire sur l’immigration noire vers le nord et tombe sur un vieil homme aveugle qu’on croyait disparu, vivant dans un dénuement complet.
C’est comme une résurrection, la redécouverte d’un symbole du blues rural qu’on pensait à jamais perdu, une icône incontestée du country-blues.
Une nouvelle carrière s’ouvre à Sleepy John Estes. Bob Koester le prend sous son aile bienveillante et l’entraîne à Chicago. Les Stones ou les Who en sont à leurs premiers balbutiements, le british blues s’encanaille et Kennedy imagine son pays autrement.
A plus d’un titre l’homme et sa musique sont incontournables, et son retour en 1962 avec l’album Brownsville Blues s’impose déjà comme un repère pour les générations futures. Il incarne le blues rural dans sa nudité la plus fruste, mais aussi la dualité (très novatrice dans les années 20) de la guitare et de l’harmonica, qui scelle depuis si longtemps sa collaboration avec Hammie Nixon et Yank Rachell (guitare, mandoline). Brownsville Blues est comme un pont du passé vers l’avenir, où la culture noire et la moiteur des paysages, la poussière des chemins collent inexorablement aux textes du poète. Si Big Bill Broonzy, Big Joe Williams, Sonny Boy Williamson et bien d’autres l’encensent, c’est que l’homme par le passé a posé les amorces du blues de Chicago sans jamais rompre avec son histoire. 18 plages seront gravées, certaines jamais publiées, avec des interventions de l’incontournable Hammie Nixon, Ed Wilkenson ou Ransom Knowling (basse), et l’incomparable Yank Rachell. Sa voix pleure, brisée par de longs trémolos, évoque le quotidien en tranches autobiographiques, sa guitare geint en accords sobres et mesurés, portée par un harmonica minimaliste. C’est brut mais unique !

La renommée du vieux sage monte crescendo auprès des jeunes blancs en mal de sincérité et de revival. Festivals (Newport, 64 et 74, Memphis, 69 et 71), universités, concerts et tournées (AFBF, 64 et 66), nombreux enregistrements chez Delmark, Vanguard, Folkways ou Storyville… Sleepy John Estes va encore étendre son indiscutable aura et sa pathétique lucidité. Il aura mené une carrière double, dont Brownsville Blues est le rebond musical, une revanche sur la misère et l’oubli.

Alai Hermanstadt