North-Side
Le voyage a été très long. Vingt-quatre heures de car depuis Memphis et la route, tracée au cordeau le long des grandes plaines. Cairo, Saint Louis, Springfield, Bloomington, jalons du grand courant migratoire des Noirs du Sud vers le Nord pendant cinquante ans, évocateurs de grands noms du blues qui ont laissé, ici et là, leur marque avant de gagner les puissantes cités industrielles des grands lacs, mirages d'un meilleur emploi, d'une meilleure vie.
Pour moi, la migration s'est faite sans transition. Le car a roulé jour et nuit, s'arrêtant parfois pour déverser, dans l'uniforme grisaille d'une gare des Greyhound, un torrent de voyageurs éreintés, vêtements fripés, yeux rougis de sommeil, démarche titubante, à la recherche du café qui rincera la bouche pâteuse ou du médiocre sandwich qui calera un instant l'estomac affamé. Parfois, un compagnon d'un instant me fait ses adieux. Pour lui, la route s'arrête maintenant. Un serrement de mains, quelques mots aimables, un nom vite oublié, et le voilà qui disparaît dans la nuit, plus encore un visage, pas encore une ombre. Un autre prend sa place, on échange quelques banalités et le ronron du car est plus fort, les têtes dodelinent sur les dossiers des larges sièges, la route étire son interminable ruban.
Le petit matin s'ouvre sur l'incroyable complexe autoroutier qui enserre Chicago, labyrinthe de bitume dans lequel se repère sans difficultés 1'aguerri conducteur du car. Quelques feux rouges, un ou deux tournants et nous sommes dans la Mecque du blues .
« Come on, baby, don't you want to go? To the bright lights city, Sweet home Chicago. »
J'ai sonné, maintenant la réceptionniste vient derrière son guichet. Un jeans délavé ne cache rien de ses boursouflures. C'est sans aménité qu'elle vérifie son registre en me jetant un « 24 dollars la nuit, payables d'avance ! ». A la vue de ma carte de crédit, son visage d'énorme batracien cerclé de lunettes d'écailles se détend quelque peu, elle se radoucit pour me tendre ma clé. La chambre est à 1'unisson du hall. Un lit tellement usé qu'il renonce même à grincer, la moquette est striée de brûlures de cigarettes mal éteintes et, des robinets de la salle de bains, ne cesse de dégouliner un mince filet d'eau dans une baignoire aux traces jaunâtres. L'appareil à air conditionné, inréglable comme toujours, envahit imperturbablement la pièce d'un blizzard glacé. L'indispensable téléviseur couleurs est prêt à m'apporter, à toute heure du jour et de la nuit, les programmes des huit chaînes locales.
Mais je suis venu à Chicago pour y écouter le blues de la ville, si célèbre dans le monde entier. Les amateurs de Chicago-blues imaginent volontiers que cette musique résonne à tous les coins de rue, fait 1'essentiel des programmes des radios locales et fait l'affiche des dizaines de clubs et de tavernes dans les quartiers noirs. En outre, certaines compagnies des disques, Delmark ou Alligator, déversent leur production au Japon et en Europe. La revue Living Blues présente des pages entières d'événements musicaux locaux. Vu de 1'extérieur, comme le blues semble encore prospère à Chicago !
Gérard Herzhaft
... la suite dans Blues Again ! N°14