Lightnin' Hopkins
Lightnin' Strikes - Vee Jay 1962

En 1962, le blues traverse l'Atlantique. Il se meurt aux Etats-Unis, tout comme le rock'n'roll des pionniers. Ceux-ci trouvent d'ailleurs leur salut en Grande-Bretagne et en France. Les bluesmen, les jazzmen fuient le maccarthisme et la médiocrité morale pour trouver une oreille un peu plus attentive dans l'atmosphère coincée des sixties.

Délaissé sur ses propres terres par la jeunesse, pour le rock'n'roll puis le twist, Hopkins trouve un nouveau public chez les jeunes anglais branchés. Alexis Korner et Cyril Davies sont les premiers à jouer ces chansons d'un autre monde, emplies de cette âme surhumaine. Mais rien ne vaut l'original, aussi, Howlin' Wolf, Muddy Waters ou John Lee Hooker partent sur les terres d'Albion pour jouer dans des salles pleines à craquer. On en parle moins, mais Lightnin' Hopkins est une influence majeure du blues anglais, et du rock en général. Pour les jeunes Blancs, son talent de conteur est le pont entre le blues et le country-blues.

Autodidacte étonnant, Hopkins a appris la guitare en jouant seul, imitant les orchestres de ses artistes préférés. C'est ainsi que son picking original reproduit à la fois la basse, la rythmique et le solo avec une fluidité déconcertante, préparant le terrain à des guitaristes comme Pete Townshend des Who . Sur ce tapis de guitare incandescent, il faut ajouter la voix profonde, incantatoire, hantée de l'homme. Ses chansons sont de petites tranches de vie, déroutantes d'évidence humaine, mais racontées avec la puissance de celui qui souffre.

Lightnin' Strikes , paru sur le label VeeJay, est bien évidemment le condensé des qualités et de l'originalité du style d'Hopkins, mais aussi sa première incursion en territoire électrique, faisant pour la première fois une entorse à son unique guitare folk. ' Got Me A Louisiana Woman' et le redoutable ' War Is Starting Again' permettent l'apparition d'une section rythmique et d'un piano, amplifiant l'aspect dramatique du blues hopkinsien.

Cette incursion reste néanmoins modeste, et c'est bien l'homme et sa guitare qui brillent sur ce disque. Joyaux d'une country-blues impeccable, brûlant de désespoir et de rage, d'amour, de feu sacré, tout est là. Comme une essence séminale.

Ce disque est devenu un vivier incontournable, alimentant en âme les disques de Grateful Dead via leur pianiste disparu Ron Pigpen Mac Kernan, en passant par Townes Van Zandt, jusqu'à John Frusciante sur les derniers Red Hot Chili Pepper . Tous cherchent à comprendre comment un petit bonhomme noir réussit à concentrer autant de puissance émotionnelle au point de faire, de son blues, l'un des refuges favoris des musiciens en quête d'identité. Lightnin' Hopkins, pèlerinage mystique ? En tout cas, si Bernadette Soubirous avait dansé le boogie sur du Lightnin' Hopkins, on se serait marré plus souvent

 

Julien Deléglise