Le blues nous accompagne toujours dans nos voyages, qu'ils soient réels ou imaginaires. Il nous suit, il nous guette. Et il nous piège irrémédiablement, par la force évocatrice des images, dans le rôle du protagoniste d'un road-movie. Nous y voilà !
Gon' walk down that dirt road until my eyes begin to bleed
Gon' walk down that dirt road until my eyes begin to bleed
'Til there's nothing left to see, 'til the chains have been shattered and I've been freed
( Dirt Road Blues - Bob Dylan)
Un road-movie, c'est un film qui se passe sur les routes. C'est sur la route que l'intrigue prend forme, au fil des paysages qui défilent, au hasard des rencontres. La route nous mène toujours vers l'avant, un but fixé derrière la ligne d'horizon. N'est-ce pas une belle métaphore de la vie ? C'est aussi la métaphore d'un passage initiatique, souvent mystérieux, parfois magique, de l'enfance à l'age adulte, de l'ignorance à la sagesse, de la soumission à la liberté...
Le blues regorge de ce genre d'images, qui donnent un caractère intemporel et universel à des textes écrits au début du siècle dernier. Si on mettait aujourd'hui en images les blues de Charley Patton (cf. la BD Blues, ed. Nocturne) ou de Robert Johnson, on obtiendrait sans doute des road-movies fascinants ! En ce sens, L'Odysée d'Homère, un des plus grands chefs-d'oeuvre de la littérature, écrit plus de 700 ans av. J.-C., était déjà un road-movie. D'ailleurs les frères Coen ont eu l'excellente idée de l'adapter à l'écran, quelques 2 700 ans plus tard, dans une version très bluesy : O Brother ! Where Art Thou ? Le film est une épopée burlesque de pieds nickelés en cavale à travers les Etats-Unis, en quête d'un trésor caché. Mais la BO est déjà un véritable trésor en soi. ' Hard Time Killing Floor', blues chanté par Chris Thomas King, ' Oh Death' par Ralph Stanley, ou la work song ' Po' Lazarus' de James Carter en font un voyage des plus dépaysants !
I went to the crossroad, mama, I looked east and west
I went to the crossroad, baby, I looked east and west
Lord, I didn't have no sweet woman, ooh well, babe, in my distress
( Crossroad Blues - Robert Johnson)
Lorsqu'on arrive à la croisée des chemins, c'est l'heure du choix. Notre vie bascule et rien ne sera plus comme avant. C'est le moment de faire l'inventaire et de choisir la bonne voie, la bonne route. Mais attention de ne pas y laisser notre âme ! Il s'en passe des choses à ce carrefour. On peut y rencontrer le Diable en personne. La légende dit que Robert Johnson était un piètre guitariste lorsqu'il disparut mystérieusement pendant quelques années. Il réapparut soudainement, doué d'une voix inspirée et d'un jeu de guitare révolutionnaire. Il aurait vendu son âme au diable qui, en échange, aurait fait de lui le plus grand bluesman de tous les temps. Le pacte avec le diable se serait fait précisément à ce fameux crossroads, à minuit bien évidement ! Cette histoire inspire le film Crossroads de Walter Hill (1986). Eugène, jeune apprenti guitariste, veut devenir un vrai bluesman. Pour y arriver il traverse bien des épreuves, fait des choix importants pour sa carrière et affronte enfin, dans un duel sans merci, le diable de la guitare en personne (alias Steve Vai) ! Si le film vous laisse de marbre, laissez-vous au moins séduire par la BO, signée Ry Cooder.
Greg Szlapczynski
... la suite dans Blues Again ! N°15