Nous sommes quelque part dans le South-Side à la tombée de la nuit. Le taxi me dépose et repart aussitôt. Une pluie battante frappe le trottoir désert, un chien fait du slalom entre des poubelles débordant d'ordures. Au milieu des façades uniformément lépreuses, une pâle lanterne rouge éclaire pauvrement 1'enseigne d'un club miteux. Une affichette griffonnée au stylo feutre annonce : « Ce soir, blues dès 19 heures. Floyd Jones & Big Walter ». Le spectacle n'était pas indiqué dans le Reader . Oubli involontaire ? Méconnaissance réelle ? Désir de ne pas envoyer de noctambules inexpérimentés dans un quartier peu sûr ? Peut-être aussi, tout simplement, personne ne savait qui jouerait ici ce soir. Pour ma part, j'ai repéré le numéro de plusieurs Floyd Jones dans l'annuaire et, après quelques Mr. Jones qui soutenaient avec étonnement (voire fureur) n'avoir jamais joué de blues, je tombe sur LE Floyd Jones, un des rares fondateurs du blues de Chicago encore musicalement actif et qui, pour diverses raisons, n'a jamais réussi à se faire connaître hors du ghetto de la ville et, bien sûr, au-delà d'un cercle restreint d'amateurs européens et japonais. « Venez me voir ce soir, vers sept heures, au Club 82. C'est là que je joue », me dit-il.
Il est déjà là, grand bonhomme portant bien son âge, cheveux blancs brossés en arrière, impeccable costume gris à rayures, grosses lunettes cerclées. Sur une minuscule scène, faiblement éclairée, une batterie dispute l'espace à deux gros amplificateurs. Le reste de la salle est occupé par un amas de tables rondes au formica usé et un incroyable étalage de sièges hétéroclites, tabourets de bar, fauteuils pliants, petites chaises de jardin. Le long de deux murs, de vieux sièges de voiture servent de sofas.
Derrière un bar de bois branlant encombré d'un amoncellement de bouteilles diverses, un énorme Noir vêtu d'un gilet aux rayures jaunes et noires fait le service pour une dizaine de clients, tous Noirs, tous dans la force de 1'âge. Malgré la lumière blafarde que dispense un médiocre éclairage, Floyd Jones m'a vu entrer et devine sans difficulté qui je suis. Les Blancs ne sont pas légion par ici. Il vient vers moi. Bonjour, bonjour, quelques amabilités échangées, il s'excuse, un peu gêné, lorsque je détaille l'intérieur du club. Oui, ce soir il joue ici mais souvent il décroche des engagements dans les cabarets chics du North-Side.
« Tu ne peux imaginer comme les choses ont changé en dix ans , me dit-il. A cette époque, on entendait rarement du blues au nord de Roosevelt Road . » Comme je lui dis en quelques mots mes impressions sur l'ambiance qui règne dans ces clubs du North-Side, Floyd semble ne pas très bien comprendre, réfléchit un instant avant de m'avouer d'une phrase révélatrice : « Oui, ici ce sont mes amis qui viennent ».
Big Walter Horton, un sac en papier rempli d'harmonicas qui cliquètent, et Homesick James, sa guitare en bandoulière, viennent d'arriver, saluent brièvement Floyd et branchent leurs amplis. Eux également ont été des acteurs de premier plan de l'évolution du blues de Chicago. Le batteur, un certain 'Playboy', la cinquantaine bien avancée, bonne bouille au milieu de laquelle scintillent des dents en or, réussit, non sans difficultés, à s'intercaler entre sa grosse caisse et le mur. Et sans transition, le petit groupe commence à jouer un vieux boogie, accueilli par quelques applaudissements d'un groupe de buveurs. Floyd me quitte en marmonnant quelques mots incompréhensibles, prend sa guitare basse et change rapidement le tempo. Comme plusieurs nouveaux arrivants s'installent, il les salue et, à leur intention, il annonce : « Pour tous les amis de Greenville, de Leland, de Hughes, voici le bon vieux blues d'en dessous la ligne ! ».
Gérard Herzhaft
... la suite dans Blues Again ! N°15