Le cheveu qui sépare l'estime du dégoût
D'ordinaire, dans les romans, le personnage narrateur (celui qui dit 'je' ) a toujours raison. S'il prétend qu'un de ses interlocuteurs est un lâche, le lecteur enregistre cette information comme un renseignement définitif : le héros le pense, donc l'auteur aussi. Pas Jim Thompson.
Avant même que fleurisse une génération d'écrivains qui jouent avec la crédulité de leurs lecteurs (les post-modernes, paraît-il), Thompson obligeait déjà le chaland à réviser son opinion en cours de lecture.
S es personnages souffrent généralement du sentiment de leur propre lâcheté. Ils se sentent si coupables qu'ils sont toujours à se défausser sur un parent, un voisin, un complice. ' Le criminel ' 1 est cet adolescent que tout le monde a intérêt à voir condamné pour un crime qu'il n'a peut-être pas commis, surtout son père. Le châtiment du fils camouflerait si bien une toute petite lâcheté que le père n'ose pas s'avouer.
Thompson sculpte dans le maigre de l'homme et trouve, dans le presque zéro, l'argument d'une transe magnifique. ' La mort viendra petite ' 2 : un ancien boxeur, fraîchement élargi d'une institution psychiatrique, rôde sur une aire d'autoroute. Personne ne l'aurait remarqué s'il s'était tenu coi mais, parce qu'il ne cesse de justifier sa présence erratique en ces lieux, cet homme inspire une méfiance... ma foi, légitime. Une sorte de justice intérieure finit toujours par s'exercer, comme si les personnages devenaient leurs propres juges et leurs propres bourreaux.
Le plomb de la honte
Comme souvent chez les auteurs américains, Thompson assume tout, même ses personnages les plus contestables. En définitive, ils expient à travers la bienveillance muette de celui qui les a créés. Rien à voir avec les romanciers français qui chaperonnent leurs créatures comme des instituteurs, et trouvent toujours un moyen de s'en démarquer quand elles expriment des idées ou se livrent à des comportements que l'auteur réprouve. Thompson prend tout. Il boit leurs péchés de bon gré, ne les maudit jamais et, partant, leur offre une candeur qui tient lieu d'espoir. Piètre consolation, mais ce n'est pas un luxe dans une oeuvre aussi noire ! Car, à sa façon, Thompson aime ses personnages. Ils sont pitoyables avant d'être affreux. La froide instruction de leurs méfaits, cette absence totale de jugement chez l'auteur, reste le meilleur indice de son amour. Et n'attendez pas qu'il leur témoigne un degré de chaleur humaine !
De son côté, le lecteur est troublé par cette pépite d'innocence inattendue, pêchée dans le goudron, cette réminiscence d'humanité, si ardente qu'elle accuse immédiatement l'ampleur de la faute, mais aussi l'urgence du pardon. Les rôles sont d'ailleurs interchangeables, car ce genre de monstre , éminemment subversif, vous viole et vous remplit de son néant.
Voir, dans un autre genre, le Travis Bickle de Martin Scorsese ( Taxi Driver ) ou le Patrick Bateman de Bret Easton Ellis ( American Psycho ). Embusqués sous la peau de leurs monstres, les auteurs décrivent des entités parfaites. Parfaites, dans le sens où les modèles ne sont plus retouchables, on ne fera pas mieux. (On peut toujours affubler Bruce Willis d'un bonnet de docker et l'affamer de rédemption, il n'atteindra jamais l'obsession impeccable d'un Travis Bickle, englué dans sa croisade puérile.)
Les personnages de Thompson sont ainsi.
Christian Casoni
... la suite dans Blues Again ! N°15