Blues Again : Première de ta famille a être née en Amérique, tu as fait le choix de t'installer en Europe. Pourquoi ?
Janice deRosa : Quand j'étais petite tous les gens de ma famille avaient des accents étrangers. A la maison il y avait des valeurs et des façons de vivre européennes alors que dehors, c'était l'Amérique. Il y avait un vrai contraste entre ce qu'on vivait à la maison et le style de vie américain. J'ai eu cette richesse d'être sur deux continents en même temps. J'ai grandi à New York. Cette ville n'est pas comme le reste de l'Amérique, c'est un creuset où l'on rencontre tous les peuples du monde. Ce n'est pas l'Amérique profonde, avec ses problèmes de racisme et ses antagonismes religieux. New York c'est un vrai mélange de cultures.
J'ai beaucoup voyagé avec la musique, mais je ne me suis jamais vraiment identifiée à un pays. Je peux dire que je me sens new-yorkaise. En fait, quand je suis en Europe, en France, en Italie, en Belgique, en Grèce, aux Pays-Bas, en Afrique du Nord ou en Amérique, je me sens partout chez moi. Je suis comme ce que chantait Frank Sinatra : « Where I hang my hat is my home ». Ma maison se trouve où j'accroche mon chapeau.
J'ai posé mes valises à Paris parce que j'ai signé avec WEA, une major française. A l'époque il n'y avait pas de téléphones portables ni d'Internet... et les responsables s'inquiétaient toujours de me voir repartir de l'autre côté de l'Atlantique. Ils ont un peu insisté pour que je m'installe. Aujourd'hui, avec le Web, ce serait sûrement différent.
Donc, au début des années 90 j'avais un pied à Paris, avec des musiciens sur place, mais je me produisais encore à New York avec d'autres musiciens. J'ai débuté, comme beaucoup d'Américains, par les boîtes de jazz chics qu'on rencontrait encore à Saint-Germain-des-Prés. Une fois le tour de chant terminé, on se retrouvait entre compatriotes dans des jam sessions de blues. J'y ai rencontré Luther Allison et nous sommes devenus amis. C'était vraiment un mec généreux et très ouvert. Un homme rare dans ce métier. Quelqu'un d'extraordinaire. Il m'a incitée à rester à Paris. Moi, New-Yorkaise pas vraiment installée, j'étais là en transit. Luther m'a dit : « Janice, il n'y a personne qui chante comme toi ici, avec ton feeling. Tu as quelque chose à apporter. Reste en France. » Un peu plus tard je chantais avec le groupe de Boney Fields. Je suis toujours ici, Boney aussi, et ce qu'il fait de son côté c'est super.
Tu chantes le blues, la soul-music... Le fait d'avoir grandi à Harlem a-t-il influencé ton parcours musical ?
On peut dire que ça m'a armé d'une grande base dans le monde de la musique. Harlem a beaucoup changé, ça a été rénové. A l'époque de mon enfance, il y avait encore une très grande misère, des coins très chauds et beaucoup de violence. Dans les rues, des mecs se droguaient et agressaient les passants pour trouver l'agent de la dope. Cette violence réelle déteignait sur les ados, dans une attitude agressive-défensive, si bien que dans les rues comme au collège on côtoyait des jeunes qui s'adressaient à toi comme s'ils allaient te pulvériser. Paroles méchantes, mauvais rictus, ils sortaient parfois un couteau. J'ai vécu des moments difficiles... que tu n'imagines pas si tu n'es jamais allé là-bas. Certains jours, on rentrait à la maison, bien content d'avoir encore sa montre ou son vélo. Oui, Harlem m'a apporté quelque chose : aujourd'hui je n'ai peur de personne ni de rien. Dans le show-business, tu rencontres des gars qui essayent de t'impressionner, qui te racontent pas mal de salades. Ils ne me font pas peur. A côté de ce que j'ai vécu, ce n'est rien.
Malgré cette violence et cette misère, on rencontrait une solidarité énorme. Comme dans le tiers-monde, moins les gens possèdent, plus ils partagent. Un véritable esprit de solidarité, oui. Il y avait aussi beaucoup de gens très talentueux qui jouaient du piano, de la guitare ou qui chantaient. Faire la fête entre amis, jouer au basket, faire de la musique, c'était peut-être des dérivatifs pour oublier cette pauvreté. A 17 ans j'ai obtenu une bourse pour aller à l'Université, et j'ai pu quitter Harlem.
Gilles Blampain,
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