Blues Again : Aviez-vous un faible pour accompagner des chanteuses ?
Roy Haynes : Ça dépend lesquelles. J’ai eu la chance de jouer derrière les plus grandes chanteuses de l’histoire. Sarah Vaughan était ma préférée. Tout baignait avec elle. Sarah avait seulement deux ans de plus que moi.
Parlez-nous de Billie...
Billie Holiday était plus âgée que moi. Elle a eu son heure de gloire à la fin des années trente. C'était LA star. Elle passait dans les plus grandes salles de New York. Elle est même passée au Carnegie Hall. J’étais gamin. Mon grand frère, qui était accro au jazz, m’avait fait écouter tous les disques de Billie. A la fin de sa vie, rattrapée par toutes sortes de condamnations pour des affaires de drogue, elle n’avait plus le droit de chanter dans les clubs de New York. Elle se produisait dans d’autres États. Quand je l’ai accompagnée, la dernière année de sa vie… c'était en 1959, au Storyville de Boston, dans le Massachusetts, j’avais l’impression de jouer avec l’idole de ma jeunesse. J’étais en extase. Étrange, n'est-ce pas, ce sentiment d’amour pour une personne dont je tenais la rythmique. Il faut dire que, malgré la fatigue, le personnage dégageait un charme étonnant. Le pianiste Mal Waldron était avec elle depuis deux ans. Lady Day n’avait absolument pas préparé le spectacle. Elle ne préparait jamais rien. Mais elle savait exactement les chansons qu'elle voulait interpréter. Elle lui remettait la liste, point final. Elle commençait à chanter. Champ Jones assurait la contrebasse.
Je vous ai vu jouer au Duc des Lombards (fin octobre 2008). On croit rêver… Quel âge avez-vous vraiment ?
Sur le papier ? 83 ans ! Dans le cœur… à peine vingt. Je n’ai pas de recette pour expliquer mon tonus. J’ai un cœur comme tout le monde. Je ne plaisante pas, mon feeling vient de là. Je veux donner au monde ce que j’ai dans le ventre. Et sur scène, je déballe ce que j’ai dans les tripes. C’est pour faire ça que j’ai choisi la batterie.
Bruno Pfeiffer
…la suite dans Blues Again N°17