Né au Vietnam vous avez toujours vécu en France. Avez-vous bénéficié de la bi-culturalité ?
Les toutes premières années passées sur le sol asiatique, en temps de guerre coloniale, comptent au centuple. Ho Chi Minh, qui avait fait ses études en France, était féru de culture française. La bi-culturalité c’est un déchirement, un double rejet doublé d’une double attraction !
Une enfance difficile ? Partagée entre deux univers ?
Vietnam, haute société ! France, bas de l’échelle ! Régime DDASS pupille de la nation ! Alors c’était plus Poil de Carotte que Lord Fauntleroy.
La musique : un exutoire ?
Pas le moins du monde, je n’aurai rien voulu faire d’autre ! C’était une volonté affichée et désirée. Un choix délibéré contrecarrant la volonté familiale et l’hostilité sociale environnante. Il aura fallu, néanmoins, traverser une violente et nécessaire catharsis, et ne pas avoir froid aux yeux pour vivre de son art…valable encore aujourd’hui…
C’est venu comment ?
Pur et drolatique hasard ! Un copain d’enfance recevait les services de presse de son oncle, qui bossait chez Philips. Il gardait tous les Sheila, Jacky Moulière, Franck Alamo et autres yéyés, et me refilait tous les groupes anglais et américains qu’il détestait…Yardbirds, Animals, Beatles, Spencer Davis Group…Avec, en prime, quelque disques de blues comme Josh White, B.B. King… C’était pour l’essentiel des EP’s (45-tours, 4 titres) que je possède toujours hé hé ! J’ai recroisé, un jour au One Way cet ami, devenu biker tout en cuir et denim qui ne jurait plus que par le Wok & Raoul…bon ! A son crédit, c’était un rebelle ! C’est le premier mec que j’ai vu piquer le magazine « Salut Les Copains » au buraliste du coin !
Assez discret dans la sphère du blues. Une volonté, une raison particulière ?
Faudrait demander à mon analyste…
Vos textes sont assez intimistes, comme des confidences avec un proche ?
Si nous sommes suffisamment proches, c’est inutile et superflu de se faire des confidences en hurlant… Ayant, pour l’essentiel, les mêmes préoccupations que tout le monde, il me paraît plus utile d’en parler ouvertement plutôt que de botter en touche en racontant qu’on-va-rester-à-la-maison-ce-soir-pour-manger-des-pizzas ou qu’il-y-a-du-whisky-à-Bourbon-Street. Sin-cé-ri-té !
Surpris par votre discographie relativement sobre.
Je n’ai pas toujours été capable d’enregistrer techniquement, et émotionnellement. De surcroît j’étais jeune, naïf et désintéressé.
Avez-vous l’impression d’avoir vécu une époque exceptionnelle dans l’histoire de la musique ?
Absolument ! Le livre s’écrivait sous nos yeux émerveillés. Notre éducation sentimentale se déroulait au fur et à mesure de la découverte de l’accomplissement des Dylan, Stones, Hendrix, Marvin Gaye et autres Freddy King. Nous attendions, en temps réel, le nouveau Fleetwood Mac ou le nouveau film de Stanley Kubrick dans la ferveur de notre adolescence, le nouveau Beatles, curieux des innovations spontanées à venir. Fantastique sensation d’être en phase, d’aller de l’avant… Découverte alliée aux bouleversements sociaux et aux idées neuves.
La musique s’inscrivait au sein d’une époque particulièrement riche. Ah comme nous l’avons aimé la révolution (musicale) et plus...
Le blues aujourd’hui et son avenir ?
Avenir gigantesque mais en espérant que l’académisme ne le défigurera pas trop… Son approche doit se faire dans l’écoute de l’origine ! A retrouver son innocence, parfois égarée. Les White Stripes en sont un exemple éclatant. Gorger d’électricité un simple riff de Son House pour lui donner sens et non pas le réduire en un solo de guitare interminable.
Des musiciens qui vous touchent aujourd’hui ?
L’irremplaçable King Curtis encore et toujours (son choix de notes, ses placements uniques), Samson François, Keb Mo qui a un talent insensé…Jean-Luc Ponty, Cécilia Bartoli, Jonny Lang….
Bloomfield au hasard ! Il vous ressemble ?
Euh ! Bloomfield était issu de la haute bourgeoisie friquée de Chicago…rapport au père difficile, mal dans ses rondeurs d’ado etc … Je ne saurai dire si ce sont les seules cassures qui expliquent son sens extraordinaire du blues et de ses exceptionnelles capacités de guitariste. Un bluesman hors du commun ! Avec son style propre, un son unique, éloigné des copieurs serviles, le genre de mec qui fait défaut dans le paysage des musclors actuels. Il était terriblement génial et mézigue, en toute humilité, ne suis qu’un aficionado touché par sa grâce exacerbée.
Quelques autres guitaristes dans votre jardin extraordinaire ?
Ah des noms ! Cornell Dupree subtil, Jesse Ed Davis élastique, Steve Khan cassant, James Burton implacable, Mick Taylor sinueux, Lowell George aérien, George Harrison torturé, Ry Cooder magistral, Wes Montgomery souple, Son House tellurique, Davey Graham secret… des musiciens qui jouent lentement !…. Mon panthéon est aussi vaste que le stade de France, mais je tiens à préciser qu’en fait les mecs qui m’ont directement influencé sont les guitaristes FRANCAIS avec lesquels j’ai partagé la scène ! Je tiens à rendre hommage ici aux : Jean-Mi Kajdan, Jean-Pierre Vimont, Manu Galvin, Mauro Serri, Pierre Chérèze, Jean-Pierre et Ray Gomez, Jean-Marc Fernandez, Philippe Flahaut, Jean-Marie Ecay, Dom Dazin, Frédéric Sylvestre, Frank Ash, Alain Berkès, Thierry Husson…et j’en oublie certainement ! Ce sont eux, en temps réel sur scène, qui m’ont appris à jouer !
Ferré et Lennon sont des références pour vous, mais où se situe votre blues ?
Entre mon cœur et mes mains nues !
Que conservez-vous de la période «bal populaire» ?
De la nostalgie amoureuse. Sensation de l’écoulement du temps lors des nuits sans fin une Gibson en bandoulière. Un bal c’est un psychodrame aux multiples personnages, une dramaturgie mettant face à face des comédiens ordinaires, avec le matin naissant pour conclusion.
Le dernier album : quel fil conducteur ?
La rage de liberté et le plaisir du tempo !
Et les groupes dans lesquels vous officiez, comme un manque de quelque chose ?
Beaucoup de frustrations !
Une question que l’on n’a pas osé vous poser ?
Qu’est-ce que ça fait de jouer avec des Américains, toubab ?
Vos guitares favorites ?
Martin 0, 00 Perloïd pour le jeu aux doigts et Gibson Hummingbird au médiator.
Un dernier mot !
Après moi le déluge… de blues.
Alain Hermanstadt
Nouveau CD : Science Inexacte
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