Il y en a qui partent vraiment trop tôt. Boris Vian était de ceux-là. Touche à tout provocateur, anticonformiste à l’humour corrosif, il aimait l’absurde et refusait le prêt à penser. Certains sont simplement écrivains, d’autres de banals musiciens ou de brillants ingénieurs, lui était poète, romancier, musicien, chanteur, ingénieur, traducteur. Il avait tellement de cordes à son arc que cela en était gênant pour le commun des mortels. Amateur de jazz, de polars et de science fiction, il écrivait en plus des pièces de théâtre et des livrets d’opéras.
Ses livres passionnent, amusent, font rêver, donnent un sens à une rébellion juvénile. Ses chansons tournent le monde en dérision, il faut rigoler pour empêcher le ciel de tomber. Dire qu’on en a un peu marre des règles, qu’on n’est pas là pour se faire engueuler. La guerre est une connerie, en 1954, année charnière entre l’Indochine et l’Algérie, le ‘Déserteur’ a fait peur au pouvoir en place. Alors, quand la censure est passée par là, sa chanson a pris le maquis pour pénétrer la mémoire populaire. Et un an après, en 1955, si ‘La Java Des Bombes Atomiques’ a pu faire sourire, le message était clair : arrêtons la folie des gouvernants par tous les moyens. Il y a 50 ans qu’il n’est plus là, le monde n’est plus tout à fait pareil, mais lui le pacifiste qui écrivait : « le jour où personne ne reviendra d’une guerre, c’est qu’elle aura enfin été bien faite », il verrait qu’aujourd’hui rien n’a changé et que des mères pleurent toujours leurs enfants.
Il abhorrait autant le sabre que le goupillon. Dénoncer, oui, mais mieux valait rire, sinon tout était à pleurer et son sens de l’absurde était une seconde nature. Dans les indications de jeu de l’acte III de sa pièce ‘Le Goûter Des Généraux’, il écrivait à propos des dits généraux : « …ils ont une carte des opérations qui est en réalité celle du tour de France, replié temporairement en Suède. C'est-à-dire qu’il s’agit d’une carte de Suède ». A propos de l’espace scénique « …et la scène est petite vu qu’on ne jouera jamais ça dans un théâtre sérieux ».
En 1952, son goût du canular l’amena naturellement à devenir membre du Collège de Pataphysique où se développait la science des solutions imaginaires. Le vrai pataphysicien ne prend rien au sérieux, sauf la Pataphysique ... qui consiste à ne rien prendre au sérieux.
Grâce à ses romans la jeunesse d’aujourd’hui s’entiche encore d’un auteur à l’ironie mordante. Pourfendeur de la bêtise et de la méchanceté, Vian l’écrivain s’est révélé en 1946 avec ‘J’irais Cracher Sur Vos Tombes’ sous le pseudonyme de Vernon Sullivan. La même année sous son véritable nom paraissait ‘Vercoquin Et Le Plancton’. En 1947, il publiait ‘l'Automne A Pékin’ et ‘l'Écume Des Jours’ qui allaient devenir ses titres de référence. En 1948, Vernon Sullivan revenait avec ‘Elles Se Rendent Pas Compte’ et ‘Et On Tuera Tous Les Affreux’, placés sous le signe de la sexualité et du scandale. En 1950 Boris Vian signait ‘l'Herbe Rouge’, et en 1953 il inscrivait ‘l'Arrache Cœur’ à son palmarès.
Quand on regarde du côté de ses compagnons de route, on découvre une ribambelle de talentueux joyeux drilles qui ont accompagnés ses folles nuits germanopratines. Ils avaient pour noms Jacques Prévert, Mouloudji, Henri Salvador, Duke Ellington, Miles Davis, Sydney Bechet ou Jacques Tati. Que du beau monde en somme. Queneau, Sartre et Beauvoir, Gréco, Errol Garner et Dizzie Gillespie. La fine fleur du jazz et de l’existentialisme.
Son ami Henri Salvador disait à son propos : « Il était un amoureux du jazz, ne vivait que pour le jazz, n'entendait, ne s'exprimait qu'en jazz ». Vian lui-même ne disait-il pas ? : « Les trois grands moments de mon existence furent le concert d’Ellington en 1938, celui de Gillespie en 1948, et celui d’Ella un peu plus tard ».
Il devint naturellement l'une des figures les plus connues des nuits de Saint-Germain-des-Prés. Pendant les années 40 et jusqu’au début des années 50, on pouvait souvent l’entendre jouer de la trompette ou du cornet au sein de l’orchestre de Claude Abadie, sur la scène du Tabou ou du club Saint-Germain. Et de décembre 1947 à juillet 1958, il assouvit ses passions conjointes du jazz et de l’écriture en rédigeant dans Jazz Hot des revues de presse dont lui seul avait le secret. Exemple : « …Armstrong, il peut jouer la Marseillaise au tuba demain matin sous les fenêtres à Vincent, se déculotter devant l’Arc de Triomphe, épouser Jacques Fath ou la Begum, scier la colonne Vendôme avec une fourchette bleue et manger des huîtres tout nu en courant le long des Tuileries, il aura quand même gravé trois cents faces (au moins) inoubliables. Et ça, ça ne sera jamais mort.», novembre 1953.
L’écriture est un travail prenant mais qui ne nourrit pas toujours son homme. Entre les romans, les traductions et les chroniques de jazz, Boris Vian devint en 1957, directeur artistique-adjoint pour le jazz et la variété chez Philips, poste qu’il quitta en 1958 pour devenir directeur artistique chez Fontana. Le 1er avril 1959, il partit occuper la même fonction chez Barclay, mais le destin ne lui permit pas d’y faire un travail de fond. Depuis le milieu des années 50, il subissait de graves crises d’œdème pulmonaires qui auraient dû le forcer à prendre du repos, mais il n’en fit rien.
La faiblesse de son cœur n’a pas résisté à une vie trépidante et bien remplie. Le matin du 23 juin 1959, Boris Vian assistait à la première du film inspiré de son roman ‘J'irai Cracher Sur Vos Tombes’. En désaccord avec l’adaptation faite par la production, il souhaitait faire enlever son nom du générique. Quelques minutes après le début du film, il s'effondrait dans son fauteuil et mourait peu après d'une crise cardiaque dans l’ambulance qui l’emmenait vers l'hôpital. Il avait trente neuf ans.
Hormis son œuvre littéraire, on peut retrouver Boris Vian chanteur, sur le disque enregistré chez Philips en 1956. On peut également entendre le jazzman, à la trompette, sur des enregistrements de l’orchestre de Claude Abadie (sessions datant de 1943 et 1945) ou en compagnie de l’orchestre de Claude Luter.
Gilles Blampain
Je voudrais pas crever
(extrait)
…
Je voudrais pas mourir
Sans qu’on ait inventé
Les roses éternelles
La journée de deux heures
La mer à la montagne
La montagne à la mer
La fin de la douleur
Les journaux en couleur
Tous les enfants contents
Et tant de formes encore
Qui dorment dans les crânes
Des géniaux ingénieurs
Des jardiniers joviaux
Des soucieux socialistes
Des urbains urbanistes
Et des pensifs penseurs
Tant de choses à voir
A voir et à z-entendre
Tant de temps à attendre
A chercher dans le noir

…