Guitar-hero et sideman
Stan Webb voit le jour le 3 février 1946 à Fulham, dans le sud-ouest de Londres, au sein d’une famille modeste. Comme la plupart de ses futurs camarades guitaristes, il se forge les doigts dans les groupes de skiffle, avant que le blues noir ne déferle dans ses oreilles et qu’un enregistrement du guitariste de jazz Barney Kessel lui trace la voie à suivre.
Il fonde Chicken Shack en 1965 avec Andy Silvester à la basse et Dave Bidwell à la batterie. Après plusieurs mois passés à jouer furieusement au Star-Club à Hambourg, le groupe décolle enfin avec l'arrivée de la chanteuse/pianiste Christine Perfect. En 1967, le band passe au National Blues & Jazz Festival de Windsor, et sort son premier disque : 40 Blue Fingers, Freshly Packed And Ready To Serve sur le label Blue Horizon (1968).
La marque de fabrique de Chicken Shack, c’est la voix profonde de Christine Perfect, une des rares chanteuses anglaises de blues, désignée deux fois par la revue Melody Maker comme la meilleure chanteuse de l’année. A cette voix s’ajoute la guitare de Webb, fortement influencé par deux King, BB et Freddie. Le jeu de Stan Webb est fait de petits chorus précis qui accompagnent la mélodie à l'orgue. A la fois pointu et agressif, doux et mélancolique, il est le guitar-hero du groupe et, nonobstant, un excellent sideman. Pourtant sa voix, jugée irritante par de nombreux critiques, le place peu à peu au second rang et son talent s'efface derrière celui de Christine Perfect.
Début 1969, Chicken Shack connaît un joli succès commercial, notamment grâce à la chanson ‘I'd Rather Go Blind’,mais Christine Perfect s’en va. Webb pense avoir les mains libres. Il reprend le contrôle de son groupe, il embauche Paul Raymond aux claviers, il publie un nouveau disque : 100 Ton Chicken. Mais 1969 est l’année des tornades. Elles s’appellent Jimi Hendrix, Cream, Jeff Beck Group et Led Zeppelin, elles rendent le British blues obsolète. La facture classique de Stan Webb peine dès lors à sortir Chicken Shack de l'ombre.
En 1970, il opère un premier virage vers une musique plus pop. L’album Accept révèle ses grandes qualités de compositeur. Capable de fondre des riffs de blues dans des chansons rock efficaces et originales, il fait face à la concurrence. Il tente même de répondre aux maîtres du heavy-blues avec ‘Telling Your Fortune’, où sa guitare grogne furieusement. Il est finalement submergé par la déferlante hard-rock et progressive. Le groupe se disloque et les compagnons de Webb rejoignent Savoy Brown, le band de Kim Simmonds en passe d'exploser aux Etats-Unis avec un son plus boogie : certains de ses membres sont partis fonder Foghat.
L’apogée
Stan Webb n'a donc plus de groupe. Et plus de label non plus. Loin de s'avouer vaincu, il remonte Chicken Shack en trio, avec Paul Hancox à la batterie et John Glascock à la basse. Sans doute le trio le plus puissant de l'époque. La presse fait état de la parfaite cohésion des trois musiciens.
Prêt à en découdre, il publie sur Deram (le label de… Savoy Brown) l'incroyable Imagination Lady (1972). Ce disque est assurément l’apogée de Stan Webb. Loin, très loin d’un blues de facture proprette, Webb lâche les chiens. La musique de Imagination Lady est gorgée de wah-wah, de basse épaisse et de batterie furieuse. Véritable écho cataclysmique aux deux premiers Led Zeppelin et à Cactus, il pulvérise la concurrence en sept chansons. Sur la pochette, l'Imagination Lady qui sort de sa tête n'est autre que Christine Perfect.
On découvre, l'ampleur du jeu de Webb. Ses capacités d'improvisateur et de riffeur rock-maniaque explosent au grand jour. Son jeu de wah-wah est une véritable révélation. Capable, tour à tour, de faire hululer sa guitare de douleur et de la faire hurler de colère, il s'impose comme le maître d'un langage blues-rock nouveau que seul Peter Green fut capable d'interpréter dans ses moments de folie. Ses compositions, empreintes d'une grande souffrance, tout comme ses chorus, montrent un homme lucide face à la guigne qui le poursuit. La dernière chanson s'intitule d'ailleurs : ‘The Loser’ : « I'm a loser, and I always will ». Prophétique ? Webb sait qu’il ne reviendra plus jamais en haut de l’affiche, et qu’il devra désormais traîner sa guitare de clubs en pubs, et jouer son blues pour une poignée d’initiés.
Malgré ce disque fabuleux, il est boudé par la hype, plus attirée par le glam et les délires symphonico-progressifs. Webb doit se contenter de tourner dans les universités. Il s'impose pourtant durablement auprès des publics allemand et italien, qui lui restent encore fidèles.
Survivre
Le disque suivant, Unlucky Boy (1973), revient à un blues-rock plus classique et n'enfonce pas le clou. Le line-up de Chicken Shack est totalement incertain, les musiciens partent tous les six mois pour trouver meilleure fortune ailleurs. Webb dissout alors Chicken Shack et rejoint Savoy Brown durant un an. Par la suite, en 1975, il fonde Broken Glass en compagnie de Robbie Blunt (chant et guitare), Bob Rawlinson (basse) et Mac Poole (batterie), et grave un disque intitulé tout simplement… Broken Glass. En 1977, il reforme Chicken Shack, toujours avec Bobbie Blunt. Les autres postes, basse, batterie, saxophone, sont la proie d’un défilé permanent pendant trois ans.
Vers la fin des années 70, le punk finit d'achever les vétérans du British blues, des Groundhogs à Stray, et Chicken Shack n’y échappe pas.
Aujourd’hui, l'homme survit toujours dans les clubs anglais et allemands, assurant le show avec talent et sortant sporadiquement un disque. Il joue le blues, mais c'est dans un univers plus rock qu'il brille le plus. Bien qu'il le rejette, considérant y avoir été forcé pour des raisons commerciales, Stan Webb a gravé ses meilleurs disques dans le blues-rock. Ainsi, Broken Glass en 1975 et That's The Way We Are (avec Chicken Shack) en 1979, sont deux autres grands sommets de sa carrière. Il fait preuve d'une totale liberté de langage, qui aurait pu lui apporter une immense reconnaissance. Après divers changements de personnels au sein du band, Stan Webb continue l’aventure sous le nom de Stan Webb’s Chicken Shack.
Il se contente d'une vie de bluesman itinérant et maudit. Mais son humour redoutable lui a évité l'écueil de la folie, celui-là même où s'échoua Peter Green en 1970.
Julien Deléglise
