Derek Trucks
Une Gibson SG ’61 Reissue


Musicien subtile et sensible, il est aussi à l’aise sur un tempo jazzy qu’avec un bon vieux blues, surtout joué en slide. Pas très expansif, ses envolées de guitares parlent pour lui. Passionné, explorateur du son, sa palette est large, on y trouve un assortiment de blues, de rock, de soul et de world music.

 

Blues Again ! A l’écoute de tes disques, on l’impression que le succès commercial ne semble pas être une fin en soi?
Derek Trucks : Oui c’est juste, ça tient à ma personnalité. Je ne pourrais pas faire différemment. Je ne me vois pas comme un artiste de divertissement mais comme un musicien. Je crois que ce sont deux voies réellement très différentes. J’ai vraiment de la chance, je fais des concerts avec les Allman Brothers, avec Clapton, et ça marche progressivement sans que j'aie à faire de compromis. Bien sûr il faut travailler dur pour pouvoir continuer à faire ce qu'on a envie de faire, et parfois ça n'arrive jamais. Mais pour moi ça a été facile. Les gars de mon groupe, eux ils jouent cette musique depuis trente ans, ils sont restés fidèles à ce qu'ils voulaient faire. Je crois que dès que tu chopes le virus, tu sais ce que tu veux faire et tu le fais, peu importe le résultat. Et si ça ne marche pas, tu continues quand même.

Tu as sorti Songlines en CD et également en DVD live. Réactions du public ?
Ça se vend bien. On était contents de le faire. Songlines était le premier album studio qui nous plaise autant.

La musique de Songlines est inspirée par la culture aborigène d’Australie ?
Oui c’est vrai. En fait, je venais de lire Songlines le livre de Bruce Chatwin quand je suis allé en studio, et j'ai pensé que ce serait un bon thème. La musique qu'on joue sur ce disque provient de tant de styles et tant d'influences différentes, que j'ai pensé que c'était un bon fil conducteur.

Les critiques des CDs sont très enthousiastes. Comment se passent les concerts ?
Ça se passe bien. Depuis quelques temps on sent un petit changement. La musique qu'on joue vient de différents styles. Ce n’est pas de la pop, donc on ne s'attend pas à exploser en un jour, on prend notre temps et ça nous va tout à fait. On est sur la route depuis très longtemps. On n'est pas pressés. En tournée c’est très sympa. La première fois qu'on est venu en Europe avec le groupe on a beaucoup apprécié. On a fait nos preuves.

Douze ans depuis ton premier album. Sens-tu ta popularité grandir en Europe, comme aux Etats-Unis ?
Eh bien, ça commence à marcher. Quand on vient en Europe, c'est plutôt chouette car on a un peu l'impression de remonter le temps et de retrouver notre façon de partir en tournée aux Etats-Unis d'il y a six ans ou sept. Je veux dire que là-bas on a tellement joué qu'on a constitué un noyau dur de fans. Ici on est encore largement inconnus, mais c'est sympa, on vient jouer devant des gens qui n'ont jamais entendu parler de nous, il faut les convaincre. On avait presque oublié qu'il fallait conquérir son public. Il faut qu'on joue tout notre set avant que les spectateurs puissent dire s'ils nous aiment ou pas. Chez nous, les gens viennent au concert tout en sachant déjà qu'ils aiment ce qu'on fait, c'est beaucoup plus facile. On joue détendus, pépères, tandis qu'ici il faut travailler davantage, c'est plutôt sympa, je crois que ça nous permet de rester honnêtes.

Tu as donné ton premier concert à onze ans et quelques années plus tard tu formais ton propre groupe. Sept albums du Derek Trucks Band sont parus. Tu joues depuis très longtemps avec certains de tes musiciens, quelles sont tes relations avec eux ?
Ça s'est fait petit à petit. Le bassiste, Todd Smallie et moi, avec Yonrico Scott, on joue ensemble depuis longtemps. Je devais avoir 14 ans quand Todd a intégré le groupe. Quelques mois plus tard, Yonrico est arrivé, quant aux autres... Count et Kofi, je les ai connus sur la scène d'Atlanta je crois qu'ils y ont toujours joué ! Il s'agit simplement de trouver la bonne alchimie. J'ai joué avec pas mal de musiciens différents pendant ma carrière. Quand tu fais 200 concerts par an, tu te rends compte de ce qui marche ou pas, donc... tout s'est fait naturellement, ça a évolué tout seul. Mike Mattison, le chanteur, est la dernière pièce du puzzle. Ça fait maintenant bientôt 7 ans qu'il est avec nous.

Ton groupe a un son très spécifique, est-ce le fruit d’un travail particulier ?
Oui, c'est un mélange des influences de chacun d’entre nous. Quand on répète ou même quand on est sur la route, on aime bien essayer des choses ; si ça ne marche pas, on laisse tomber, mais si ça marche on l'intègre au set ou on le garde dans un coin de notre tête. Plus on joue de choses différentes, plus on adopte un certain style de vie, et plus ça se ressent dans la musique. Maintenant, même nos titres blues ont une couleur particulière qui vient des autres genres qui nous inspirent. Tout ça prend du temps, mais le groupe a un son d'ensemble, qui en fait un groupe unique.

Ecoutez-vous aussi de la musique plus récente ?
Pas vraiment. Il y a bien quelques trucs par-ci par-là, mais... on se retrouve souvent à écouter de la musique d'avant, et puis il y a des tonnes de super musiques enregistrées il y a très longtemps, encore complètement inconnues et qui restent à découvrir. Quand on trouve quelque chose qui a un son original on l'écoute, mais... j'sais pas, je trouve que la musique qui sort maintenant est majoritairement produite pour de mauvaises raisons. Même quand un jeune gars ou une fille arrive et se réclame d'Aretha Franklin ou de Stevie Wonder, j'écoute et... ça ne leur arrive pas à la cheville.  Alors je finis par m'en tenir aux disques de Stevie Wonder ! (rires)

Tu es réputé comme l’un des meilleurs joueurs de slide, tu sonnes comme aucun autre dans cette discipline. Quel est ton secret ?
Je ne sais pas, ça dépend surtout de l'attaque qu'on a sur l'instrument, du jeu de main droite puisque je joue sans médiator. Alors je branche ma guitare et j'essaie de faire de mon mieux pour créer un son particulier. Certains soirs ça marche bien, d'autres fois pas, c'est dur à définir précisément.

Utilises-tu un modèle particulier de bottleneck ?
C'est un bottleneck en verre, tout bête, c'est le modèle Reissue de "medicine bottle".

Quelles sont tes principales influences ?
La première, c'est Duane Allman. Il y a aussi Elmore James... ça c'est pour les deux premiers. Après, y en a un paquet... Bien sûr, les trois King, B.B., Freddie, Albert... Je crois que les trois premiers albums que j'ai écoutés étaient le Live at the Fillmore East des Allman Brothers, The Best of Elmore James et Layla, donc... Dickey Betts et Eric seraient mes deux autres premiers modèles.

Te considères-tu davantage comme un musicien ou comme un guitariste ?
Comme un musicien, j'espère... Les bons soirs (rires).

Je sais que ta guitare fétiche est un modèle particulier, joues-tu tous les soirs avec ?
Oui, absolument, c'est toujours ma principale guitare. C’est une Gibson SG ’61 Reissue sur laquelle figurent des autographes de nombreux artistes comme Hubert Sumlin, Otis Rush, Johnny Winter, Little Milton.

Peux-tu nous parler de la dernière tournée avec  Eric Clapton?
Toute l'année a été extraordinaire. Il y a des fois où je prends un peu de distance, je me vois jouer des morceaux de Derek & the Dominos, qui étaient parmi les premières chansons que j'aie écoutées dans ma vie, et là je me rends compte que je joue sur scène avec Clapton : c'est assez surréaliste. Il y a eu plein de bons moments. Je crois que le Crossroads Festival qu'on a fait à Chicago était un des moments forts. La tournée était finie depuis un bout de temps, donc ça faisait un moment qu'on ne s'était pas vus. Ça a été comme des retrouvailles, on a joué des morceaux de Blind Faith avec Steve Winwood, c'était super. Mon groupe a joué là-bas, Johnny Winter est venu jouer avec nous, ma femme aussi, c'était un super concert. Cela pourrait se refaire à l'avenir, on verra bien.

Est-ce difficile de combiner ta carrière solo et le fait d’être dans le groupe d'Eric ?
Ça a été une année très longue, complètement dingue. On a parcouru vingt-quatre pays différents avec Eric, et mon groupe et les Allman faisaient leurs propres concerts aux Etats-Unis, donc il fallait jongler avec beaucoup de choses en même temps. J’ai deux enfants, et ça a donc été une année bien remplie. A chaque fois que je pouvais, je faisais venir ma famille : deux semaines en France, deux semaines au Japon... Imagine deux gosses de deux et quatre ans, qui voyagent sans arrêt et apprennent quatre langues en même temps... C'était génial, même si ce n’est pas trop une façon "normale" d'élever ses enfants... mais ça marche quand même !

Aux U.S.A, tu as organisé quelques concerts avec ta femme Susan Tedeschi autour d’un concept spécial : Soul Stew Revival. Peux-tu nous en parler ?
À la base c'est un mélange de son groupe et du mien auquel s’est joint mon frère cadet qui avait 18 ans à l’époque et qui est batteur. Il y avait donc deux batteries, les batteurs jouaient l'un après l'autre ou parfois en même temps. Soul Stew, c'est le nom d'une vieille chanson de King Curtis qu'on jouait de temps en temps, on s’est donc appelé tout naturellement Soul Stew Revival. La plupart des titres qu'on joue vient de cette époque ou est influencée par cette période. On a des morceaux de Delaney & Bonnie ou de Derek & the Dominos, que Susan a très bien travaillés avec deux choristes, et Susan et Mike (ndlr : Mike Mattison : chanteur du Derek Trucks Band) chantaient ensemble, c'était vraiment sympa, j'espère qu'on le refera. Il y aura sûrement une trentaine de concerts cette année, et peut-être qu'on exportera le concept outre-Atlantique, ça serait bien.

Avec Susan avez-vous déjà songé à faire un disque ensemble ?
Oui, mais c'est pas pour tout de suite, pour le moment elle fait des disques avec son groupe, moi avec le mien, ce sera peut-être dans quelques années. Mais j'adore l'idée du disque en famille, ça me tient vraiment à cœur. Plus on tourne et plus on écrit de chansons pour ce projet, c'est un truc qu'on va mettre en place petit à petit. On a fait construire un studio derrière la maison, on va sûrement se mettre à enregistrer très bientôt et on va accumuler des chansons au fil des années.

Tu as été invité aux 80 ans de B.B King, quel souvenir gardes-tu de cet évènement et du fait d’être sur scène avec toutes ces légendes ?
C’est ma femme qui était à l'anniversaire de B.B. King. Moi, j'étais aux 90 ans de Les Paul. C'était génial, y avait plein de grands artistes. J'ai eu l'occasion de rencontrer B.B. et de lui parler quelques fois, mais je n'ai jamais joué avec lui. Ça fait partie des choses que j'ai envie de faire.

Dans ton groupe, tu as un percussionniste, un flûtiste, bref…une instrumentation particulière qui rappelle assez celle du Allman Brothers Band. Est-ce un hasard ?
En fait, je crois que dès le début le Allman Brothers band a été un groupe multi-ethnique, ce qui était plutôt inhabituel pour un band du Sud. Le Allman Brothers band a combiné pas mal d'éléments différents au niveau de la musique, ce que peu d'autres groupes faisaient. Je pense qu'en un sens, on a gardé le même esprit, on l'a même peut-être élargi, parce que de l'eau a coulé sous les ponts, et il faut bien évoluer et s'ouvrir sans cesse.

As-tu des nouvelles de Dickey Betts ?
Eh bien, il est toujours en tournée avec son groupe, on reste en contact, je le vois de temps en temps. Il bosse, il fait plein de choses.

Y a-t-il de nouveaux projets prévus avec The Allman Brothers Band ?
Peut-être. Il y aura sans doute une nouvelle tournée, mais je ne sais pas exactement quand ni où. La dernière tournée en tous cas était super pour tout le monde. Je ne m'étais jamais autant amusé dans ce groupe. C’était une magnifique expérience. J’ai adoré faire la route avec eux, c'était vraiment chouette. J’espère qu'on pourra sortir un album bientôt.

Tu connais bien la scène d'Atlanta : que penses-tu de ses musiciens actuels ?
En fait, moi je viens de Jacksonville, en Floride. Mais le groupe est basé à Atlanta, et tous les autres membres du groupe y habitent. C’est vrai que je connais bien la scène d’Atlanta, mais je connaissais mieux celle d’il y a quelques années. C'était très différent au début des années 90 par rapport à maintenant. Tu sais, le blues maintenant où qu'on soit, c'est une petite scène. C’est un peu ‘underground’. Ce n’est pas une énorme scène, mais il y a assez de gens, de vrais artistes qui la maintiennent en vie. Un nom qui me vient à l'esprit, celui de Colonel Bruce Hampton par exemple. C'était un pote du groupe, une sorte de gourou de la musique. Il a influencé des tas de gens. C'est vraiment un type incroyable. Bien sûr, avant il y avait R.L. Burnside ou Junior Kimbrough, mais il y en a encore pas mal qui jouent des trucs du Mississippi. Ces mecs faisaient des tas de disques magnifiques qu’on est en train de redécouvrir. Mais on dirait qu'ils disparaissent les uns après les autres.

Penses-tu que les musiciens actuels d’Atlanta soient très influencés par des bluesmen comme Blind Willie McTell et Blind Boy Fuller ?
Oui, les gens authentiques les connaissent. Ceux qui aiment vraiment du blues et qui cherchent un peu les connaissent parfaitement, et puis ils jouent dans les mêmes endroits où eux jouaient. Il y a bien eu au moins une trentaine de ces géants du blues originel, donc si on est vraiment intéressé on croise forcément leur route un jour ou l'autre. Surtout si on vient d'une ville où ils ont habité, par exemple. Tout le monde se réfère aux mêmes influences.

Tu as dit que tu jouais aussi avec ton frère cadet, peux-tu nous parler de lui ?
Il s’appelle Duane. Il a commencé la batterie très tôt, vers 5 ou 6 ans. Il a beaucoup de talent. Il vient de déménager à Atlanta et il fait plein de concerts là-bas. Il a beaucoup de propositions, pour l’instant il fait ses premières armes. De temps en temps on l'emmène avec nous.

Son prénom vient de Duane Allman ?
Ouais, il a dix ans de moins que moi, donc je jouais déjà de la guitare à l'époque. J'ai commencé à jouer et à voyager à neuf ans, j'étais bien sûr énormément inspiré par la musique de Duane. Ma maman s'appelle Daisy, et mon autre frère s'appelle David, donc on voulait un autre prénom en D pour compléter la série. On nous a laissé le choix du prénom, alors, mon frère et moi, on a décidé de l'appeler Duane (rires).

Et toi, est-ce que ton prénom a un rapport avec le groupe Derek & the Dominos ?
Oui, je crois… au niveau de l'orthographe.

Vincent Mehl et Laure-Lou Schwach.

www.derektrucks.com

Discographie
The Derek Trucks Band (1997)
Out of madness (1998)
Joyful noise (2002)
Soul serenade (2003)
Live at Georgia theatre (2004)
Songlines (2006)
Already free (2009)