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09/17
Chroniques CD du mois Portrait: WILLIE MABON Livres & Publications
  Dossier: EXCELLO RECORDS  
 


Dossier
AMERICAN EPIC


blues national guitars
blues national guitars







Une épopée musicale : country, folk, bluegrass, western swing, blues, gospel, musiques cajun, hawaïenne, amérindienne, mexicaine…

Après le mémorial Paramount en deux coffrets monumentaux, Jack White se lance dans une nouvelle odyssée discographique, avec des compagnons de voyage qu’il n’est pas allé pêcher dans un squat : T-Bone Burnett, guitariste producteur, et Robert Redford, l’acteur, l’homme du festival de Sundance. Au départ, c’est une petite série documentaire en trois épisodes sur une inclinaison plutôt sociale : les premiers enregistrements vernaculaires de la musique américaine, joués par des gueux pour des gueux. White, Burnett et Redford ne racontent donc pas l’histoire du disque américain, puisqu’ils démarrent l’aventure en 1923 avec le premier sillon de Fiddlin’ John Carson pour OKeh. Sont donc exclus les cylindres Edison, la grande musique, les rengaines des encreurs de partition de Broadway, vaudeville, cabaret, pop urbaine d’alors. Ne figure pas davantage le disque qu’on tient bêtement pour la première gravure de jazz en 1917, ni celui qu’on présente comme la première gravure de blues en 1920. La plèbe ou rien. La country, le folk, le bluegrass, le western swing, les blues et les gospels ruraux, le cajun, les musiques hawaïenne, amérindienne, mexicaine…
blues american epic
White, Burnett et Redford produisent. Redford joue aussi la voix off dans les films. Bernard McMahon réalise. Lui, Allison McGourdy et Duke Erikson écrivent. La préparation a demandé huit années de boulot, de tri, de recherche d’images et de survivants, de rencontres avec des collectionneurs de 78-tours. Les trois docs ont été montés pour la chaîne PBS aux États-Unis, pour BBC Arena chez les Britanniques, et montrés au Sundance Festival. Arte en a acquis les droits chez nous.

Un long métrage suit les trois docs, qui raconte une autre aventure, celle de l’ingénieur du son Nicholas Bergh et de la Western Electric de 1925. Il s’agit de la première machine à gravure électrique avec son drôle de micro bulbeux. Bergh a restauré l’engin, puis il a rameuté un ban de pop-stars hétéroclites, Elton John, Willie Nelson, Beck, Nas, Los Lobos, Betty LaVette, Steve Martin, Alabama Shakes, Pokey LaFarge, etc., et leur a fait chanter des titres d’époque ou des compos dans la machine ressuscitée.
Voilà pour l’image. Maintenant, le son.
C’est Jack White qui s’y colle, on peut donc supposer que ce set de cinq CD sera glamour, poli comme un miroir de télescope, certes moins mégalo que la malle Paramount mais les fabricants de tirelires y trouvent quand même leur compte. La nouvelle arche se présente comme un livre, format carré.

D’abord, quelques pages d’histoire relatant le petit miracle que produisit le premier disque de Fiddlin’ John Carson ou la guerre commerciale que se livraient les maisons de disques et les stations de radio. Suit le détail des cinq disques, artiste par artiste. Pour chaque titre : un témoignage de l’intéressé, d’un talent-scout ou d’un spécialiste, le texte de la chanson, et une photo quand c’est possible, toujours joliment tirée.
Une centaine de morceaux ont été retenus et classés, ni par genre ni par terroir, mais par bassins d’enregistrement : le Sud-Est, Atlanta, New York/Côte Est, le Midwest et le Deep South. Bonne idée de rompre avec les routines encyclopédiques, mais les résultats sont parfois curieux : Son House se retrouve logé dans le Midwest, Cleoma Breaux passe du pays cajun à Atlanta, les Hopi Indian Chanters s’installent à New York, les Aloha Serenaders emménagent dans le Deep South. En revanche la méthode permet de varier les couleurs. Pour ne pas assommer l’auditeur, les promoteurs du projet ont eu l’intelligence des contrastes.
blues american epicCeci posé, hormis la richesse et la beauté de l’objet lui-même, quel intérêt de s’offrir une mégacompilation de vieilles chansons des années 20 et 30 ? Déjà, pour le plaisir de découvrir une bonne partie de ce trésor, et de redécouvrir les pièces qu’on connaissait déjà car, ou les documentalistes d’American Epic sont tombés sur une centaine de 78-tours impeccables, ou ils ont trouvé un génie du réalésage de sillon. D’ordinaire, réédités en compact d’une manière misérable, les disques de Ma Rainey et son orchestre de souffleurs burinent bien les porte-mégot. Ici, ‘Prove It On Me Blues’ semble avoir été enregistré l’année dernière et lève la diva dans toute sa majesté. Débarbouillés pareil le ‘Cool Drink Of Water’ de Tommy Johnson, ‘Down The Dirt Road’ (Charley Patton), ‘Old Jim Kannane’s’ (Robert Wilkins). Même le duo piano/guitare Blind Blake/Charlie Spand, ‘Hasting Streets’, tourne sans ulcérer les tympans, ces duos étant d’habitude si mal équilibrés, l’ivoire toujours brutal, tapant comme une enclume. Quant au ‘Crossroads’ de Robert Johnson, il sonne si naturel qu’on ne se demande plus si l’ingénieur du son s’est amusé à pitcher la gravure.

L’écoute ainsi facilitée, le gros bonheur d’American Epic, quand bien même on ne connaîtrait pas le dixième des gens qui chantent et qui jouent dans le livre à musique, est de laisser monter en résonnance cette mosaïque de timbres incroyables. Comme nous finalement, les producteurs et les talent scouts de l’époque recherchaient des voix et des jeux atypiques qui les démarqueraient des standards de Broadway. Il n’y a que dans une collection comme celle-ci qu’on peut entendre un tel festival de voix étranges, presque inhumaines parfois, aussi bien mises en valeur, glèbes chantantes, nez métalliques qui racontent bien autre chose que ce que les disent mots, et dont la signification s’est perdue à mesure que la réalité sociale qui les avait inspirés s’est évaporée, déposant sur le XXIe siècle, par la grâce de Jack White, ces chants larvaires comme une mince couche de tartre. Inutile d’insister sur les inflexions spéciales de Tommy Johnson, Emmett Miller ou Jimmie Rodgers. Mais celles de Jim Jackson ? De Banjo Joe ? Celles du tandem Burnett & Rutherford qui vibrent comme une guimbarde ? Ou celles de Dock Boggs dont la voix paraît se dédoubler et ajouter une piste de chant fantomatique ? Et dans quelle autre collectionblues american epic d’antiquités peut-on trouver un tel assortiment de prouesses, devenues tout-à-coup parfaitement audibles, la merveilleuse guitare de ‘Future Blues’ (Willie Brown), ‘Tomi Tomi’ (les Aloha Serenaders), ‘Waiting For A Train’ (Jimmie Rodgers), ‘Dupree Blues’ (Willie Walker), et ces drôles de pièces qui tombent on ne sait d’où, ‘Ghost Dance’ : l’étonnant duo de bottleneck de Truett & George, ‘Faded Coat Of Blue’ que Buell Kazee pousse comme une chanson réaliste française, ou ‘Denomination Blues’, la très belle ballade de Washington Phillips qui ferme le cinquième et dernier disque ?
Face à cette carte foisonnante on pourrait craindre un plan musique du monde, interminable et pompeux, d’un plaisir plus ethnologique que directement musical. Mais non. American Epic s’écoute comme un simple album de chansons qui portent, mieux qu’une unité, une partie de notre identité, américains que nous sommes devenus, bâtards culturels du plan Marshall. Regardez ce que vous portez, ce que vous lisez, les disques et les films que vous consommez. Comparez ce que vous savez de la marque de loisir Robert Johnson, loser qui n’était pas censé appartenir à votre histoire, avec ce que vous savez de Charles le Chauve, souverain carolingien décisif qui démarra la France.
Christian Casoni

http://www.americanepic.com/

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