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12/21
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Dossier
CREEDENCE CLEARWATER REVIVAL


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Retour en grâce
  

Creedence, c’est un peu le groupe des paradoxes, celui des rendez-vous manqués. Rendez-vous manqué avec l’histoire, eux – le leader John Fogerty, en fait – qui n’ont pas voulu figurer sur les albums ou le film de Woodstock. Qui furent un temps le groupe le plus populaire des Etats-Unis, sans jamais récolter la manne financière qui leur était promise. Qui furent méprisés par une partie de la critique, considérés comme un groupe réactionnaire. Le groupe qu’au départ l’on croyait sudiste, alors qu’il venait de Californie. 
 
BLUES CREEDENCE CLEARWATER REVIVAL« Enorme machine à fric déviationniste, groupe de bal... Leur nom à lui seul est un indice réactionnaire ». On taira le nom de ce journaliste qui, en 1970, exécutait le groupe en quelques traits assassins. On peut en sourire mais bon, c’est aussi l’époque qui voulait ça, une vision utopique dont il est facile avec le recul, de souligner les aveuglements. Toujours est-il que bien entendu, la question ne se pose plus depuis longtemps.... 

La voie vers le succès sera longue, elle commence en réalité dès 1958. John Fogerty, qui manie la guitare depuis son plus jeune âge (il voit le jour en 1945), fonde un groupe avec deux camarades d’école, Stu Cook au piano, Doug Clifford à la batterie. The Blue Velvets pratique un rock garage sans génie, et publie un single, ‘Beverly Angel’, qui rencontre un petit succès. Très vite ils se mettent à accompagner Tom, le grand frère de John, et deviennent donc ‘Tom Fogerty and the Blue Velvets’. Ils enchaînent quelques concerts, sortent une poignée de singles, mais tout ça ne décolle pas vraiment.  

En 63, John se présente auprès d’un petit label, Fantasy, qui signe le groupe à condition entre autres de changer de nom, histoire d'être plus en phase avec la British invasion qui commence à ébranler les Etats-Unis. Ce seront donc les Golliwogs, du nom d’un personnage noir de livres pour enfants, une création qui serait d’ailleurs considérée comme franchement raciste aujourd’hui. Le patron du label a une autre idée lumineuse, histoire d’appuyer ce concept douteux : les membres du groupe doivent afficher une coupe afro...  Musicalement on reste dans le domaine du garage rock, les singles s’enchaînent de 64 à 67 – l'un d’entre eux, ‘Fight Fire’ figure sur la compilation Nuggets, version 4 CD – mais le succès n’est toujours pas au rendez-vous, même si le groupe a peu à peu évolué. Stu Cook est passé du piano à la basse, et surtout, John remplace peu à peu Tom au chant, lequel se concentre sur la guitare.   Entre-temps, Fantasy a été revendu, et les nouveaux patrons permettent au groupe de changer de patronyme. Ils choisissent ce nom improbable : Creedence est semble-t-il à la fois un hommage à un ami et une référence au terme credence (foi). Selon les sources, Clearwater est une marque de bière - mais dans une interview John Fogerty s’en expliquera simplement en confirmant qu’il aime écrire à propos de l’eau, la pluie par exemple étant un symbole qui fonctionne bien dans les chansons. Le terme Revival étant bien sûr évocateur de cette volonté de retour aux sources. La nouvelle direction impose également un nouveau contrat, qui en fait s’avèrera tout à fait désastreux. Pour le groupe en tout cas, qui à l’époque fut loin d’être le seul à signer de tels contrats calamiteux. John expliquera qu’à l’époque, ne connaissant rien en la matière, ils avaient signé n’importe quoi. A tel point que le label encaissait 95% des gains, les 5 autres pour cent devant être divisés en quatre ! Pour couronner le tout, il s’agissait pratiquement d’un contrat à vie... Le succès venu, Fogerty tente de renégocier avec le patron... qui lui oppose un refus net, expliquablues creedence clearwater revivalnt que tous les chefs-d’œuvre de l’art ont été conçus dans un contexte d’exploitation... Merci patron ! John Fogerty en perdra quasiment le goût de l’écriture - à quoi bon d’ailleurs, si c’est pour encore enrichir l’exploiteur ? Après le split de Creedence, il s'arrangera pour que ses deux premiers albums solos ne sortent pas aux Etats-Unis chez Fantasy. Et après des années de lutte, il finira par trouver un accord en échange de sa liberté. Il leur abandonne tout l’argent qu’il estime lui revenir, y compris tout ce que rapportent les rééditions, en échange de la liberté.  

Mais nous en sommes encore loin. Le premier album, éponyme, a été enregistré en une semaine et sort en 1968. S'il contient déjà quelques excellents titres, et deux reprises remarquables (‘I Put A Spell On You’ et ‘Suzie Q'), il rencontre lui aussi peu d’écho.
  
Le succès - et le talent de compositeur de John Fogerty – vont éclater avec la deuxième galette, parue l’année suivante. C'est l’heure de Bayou Country et des premières questions : de quelle ville du Mississippi ou de Louisiane peut donc venir ce groupe qui évoque si bien le vieux Sud ? Stupéfaction quand on apprend que ces gens sont issus de la banlieue de San Francisco.  Dans une interview parue dans Rock & Folk dans les années 80, Fogerty confirme à Laurent Chalumeau qu’il n’est allé en Louisiane qu’après la sortie de Bayou Country. Fasciné par la musique entendue à la radio et les films qu’il avait vus, il voulait créer une sorte de marais musical, plein d’alligators et de fantômes. Musicalement il s’agit d’une plongée étourdissante dans les racines de la musique américaine, d’autant plus (d)étonnante que l’heure est aux expérimentations, psychédéliques ou autres.  Et c’est sur cet album que figure l’immense ‘Proud Mary’ qui évoque un passé imaginaire de travailleur sur les rives du Mississippi, alors   que Fogerty n'y a jamais mis les pieds. Le single va connaître un énorme succès - et être repris maintes fois, la version d’Ike and Tina Turner demeurant tout aussi affolante. Déjà pourtant apparaissent les premières dissensions, le reste du groupe supportant mal le caractère entier de John, qui tient à composer seul et diriger les enregistrements. CCR est son groupe, il veut le porter à bout de bras. 
 
En 69 toujours, sort l’album Green River, enregistré en deux jours, qui va atteindre la première place des charts, et recèle d’autres pépites telles ‘Bad Moon Rising’ ou ‘Green River’. La simplicité, l’évidence des suites d’accords, tout cela n’a pas pris une ride, tant ces titres sont intemporels. 

Et c’est bientôt l’heure du festival de Woodstock, qui va s’étaler du 15 au 19 août 1969. Le groupe est au sommet de son art, de sa gloire aussi, et c’est fort logiquement qu’il est placé en tête d’affiche. Las... L’organisation de ce gigantesque événement étant ce que l’on en sait, la météo également, l’entrée en scène prend du retard, et comble de malheur, c’est le Grateful Dead de Jerry Garcia qui les précède. Et qui voit s’écrouler une partie de la scène, sous le poids du matériel. Nouveau retard, à la suite de quoi le Dead va livrer une prestation épouvantable. Gavés de LSD, les musiciens vont délivrer un de ces concerts interminables dont ils pouvaient avoir le secret (pénible version de ‘ Turn On Your Lovelight’ étirée sur plus de 45 minutes !). « Grateful Dead avait endormi un demi-million de personnes » confiera John Fogerty.  C’est dans ces conditions pour le moins délicates que Creedence va pourtant proposer un show tout à fait excellent, débutant au pas de charge avec ‘Born On The Bayou’, réveillant peu à peu le public, emportant le morceau avec de solides versions d’I Put A Spell On You’, ‘Proud Mary’ (le public commence à se manifester bruyamment) jusqu’à un ‘Suzie Q’ d’anthologie. Woodstock, on le sait, c’est là qu’est découvert entre autres Carlos Santana, que des groupes comme Canned Heat ou Ten Years After accèdent à l’immortalité, que d’autres y basent toute une carrière, sans parler des légendes Hendrix ou Joplin... Creedence ne profitera pas des retombées de l’événement. John Fogerty refuse que le groupe figure sur le disque et dans le documentaire, expliquant dans sa biographie avoir été mécontent du résultat, du « public endormi, de la batterie cassée au bout de quelques morceaux et qui de ce fait, ne sonnait pas très bien, de problèmes avec les lumières et les moniteurs ». Ne voyant pas l’intérêt de publier un ‘mauvais concert’, il reconnaîtra bien plus tard n’avoir pas perçu à l’époque l’intérêt historique de l’événement. Inutile de dire que cette décision unilatérale n’est pas vraiment du goût des autres musiciens. D’autant que ce concert, qui mettra 50 ans à être diffusé, est loin d’être honteux. C’est même le meilleur témoignage du groupe en action sur une scène, les quelques autres sorties officielles ne parvenant pas vraiment à retranscrire l’excellente des titres proposés.  
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Soit. Woodstock aura au moins inspiré, sur le chemin du retour, un autre classique ‘Have You Ever Seen The Rain’, qui ne sortira en réalité qu’en 1970 sur l’album Pendulum. Car en 69, Creedence va sortir un troisème (!) album de haut vol, le formidable Willy And The Poor Boys, qui encore une fois alternera reprises inspirées (‘Cotton Fields’ et ‘The Mississippi Special’ de Leadbelly) et classiques en devenir : ‘Down On The Corner’, ‘Fortunate Son’, ce dernier s'adressant aux nantis qui usaient de passe-droits pour éviter la boucherie du Vietnam... Fogerty lui-même redoutait d’être appelé à tout moment au casse-pipe. Si la musique puise aux sources, les thèmes peuvent aussi être contemporains de l’époque...  

A la fin de l’année 69, le groupe entame sa première tournée européenne, puis va enquiller deux nouveaux albums en six mois : Cosmos’s Factory (juillet 70), autre sommet, autre numéro 1. Encore un album qui alterne pur rock’n’roll, blues, soul ou country, compostions originales (quoique... En ce qui concerne ‘Travelin’ Band’ les avocats de Little Richard intenteront dans un premier temps un procès pour plagiat), ‘Who’ll Stop The Rain’ (toujours cette métaphore aquatique, qui cette fois ne peut qu’évoquer la guerre du Vietnam… Il n’est pas le seul, ceci dit à apprécier l’image, voir notamment ‘A Hard Rain’s A-Gonna Fall’ de Dylan qui évoque l’apocalypse nucléaire) ‘Run Through The Jungle’… et reprises vitaminées : ‘Before You Accuse Me’ (Bo Diddley), ‘I Heard It Through The Grapevine’… C’est ensuite, en décembre 1970 Pendulum, qui en fait déjà marque le début de la fin : c’est que les trois autres musiciens acceptent de moins en moins l’attitude autoritaire de John, et exigent de participer à la création des morceaux. Le résultat est mitigé, l’album très inégal, même s’il recèle encore son lot de pépites : le fameux ‘Have You Ever Seen The Rain’, ‘Hey Tonight’, ‘Molina’…

Tom Fogerty n’en supporte pas plus et quitte alors le groupe. Une dernière galette à l’accouchement pénible, Mardi Gras sort en 1972. Deux ans après donc, une éternité pour le groupe, ce qui ne peut que confirmer les conditions difficiles. Cette fois, chacun des membres du trio restant composera un tiers des morceaux. Sans réelle surprise, aucun titre n’est du calibre de leurs grands succès, et une triste constatation s’impose : le groupe est à sec, et se sépare dans l’aigreur et la frustration, se préparant à des décennies de batailles judiciaires. Lorsqu’en 1993, Creedence est intronisé au Rock and Roll Hall of Fame, John Fogerty refuse de rejoindre les deux survivants. Deux, car en 1990, son frère Tom est mort du sida (contracté lors d’une opération), sans qu’ils ne se soient jamais réconciliés.  

Entretemps, Tom aura poursuivi sans grand succès une carrière solo... Stu Cook partira notamment accompagner Rocky Erickson, et retrouvera son compère Doug Clifford au sein du Don Harrison Band. Ils collaboreront à l’occasion avec Tom, et en 1995, fonderont un triste CreeBLUES creedence clearwater revivaldence Clearwater Revisited. 
 
Sans surprise aucune, c’est la carrière solo de John qui s’avère de loin la plus intéressante. En dépit des soucis évoqués plus haut, il sortira une dizaine d’albums, dont les excellents Centerfield en 85, où, tout en restant fidèle à ses sujets d’inspiration, il se permet quelques audaces, dont un soupçon d’électronique. Au grand étonnement de certains, il révèle d’ailleurs aimer Prince – moins pour ses tenues provocantes et ses textes salaces que pour sa musique, on s'en doute. En 1997, Blue Moon Swamp récolte un Grammy Award, et le dernier en date, Fogerty’s Factory, sorti en plein confinement, le voit quelque peu apaisé (il laissait entendre en 2018 qu’il pourrait un jour renouer avec ses ex-collègues, mais toujours rien de concret à ce jour) interpréter en acoustique, accompagné de ses enfants dans un décor champêtre, des titres de ses albums solo mais aussi de Creedence. Titres qu’il lui aura d’ailleurs fallu près de 20 ans pour reprendre sur scène. Et entretenir la légende de ce groupe au succès météorique, ce groupe populaire dans le meilleur sens du terme. 
  
Marc Jansen