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12/17
Chroniques CD du mois Interview: AUTOMATIC CITY Livres & Publications
Portrait: SCOTT JOPLIN Dossier: ALADDIN RECORDS  
 


Dossier
ELVIS...
Les jeunes années


blues national guitars
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Le 16 août 1977 disparaissait Elvis Presley. Star à la démesure de l’Amérique, son nom est devenu une entreprise à faire des dollars. Pas question de retracer sa carrière, tout a été dit. Parlons plutôt de l’avant. Un fils de prolos dont le talent a mûri dans la misère. Comment s’est-il imposé avec fracas, en choquant une société puritaine qui en fera plus tard un de ses emblèmes ?

Les années noires
Les Presley n’ont pas toujours roulé sur l’or. Remontons le fil du temps et plantons le décor. Nous sommes au début des années 30, dans le comté de Lee, l’un des plus pauvres de l’Etat du Mississippi, le pays des champs de coton et des plantations de canne à sucre.
Le rêve américain s’est effondré à Wall Street avec le krach boursier de 1929 et, en bas de l’échelle sociale, sans instruction, le jeune Vernon Elvis Presley vit de petits boulots. Ce n’est pas une période de plein emploi et il faut courir après l’embauche pour survivre. Il sera tour à tour ouvrier agricole sur des plantations de coton et de blé, peintre en bâtiment, chauffeur de camion, livreur de lait. Il fréquente Gladys Love Smith qui travaille douze heures par jour dans une usine de vêtements. Ils vivent à Tupelo, petite bourgade d’environ 10 000 âmes, entrée dans l’histoire les 14 et 15 juillet 1864 lors d’affrontements sanglants entre les troupes du Nord et du Sud, durant la guerre de Sécession. D’un point de vue moins glorieux, la ville est aussi connue pour avoir été l’un des repaires épisodiques du couple de hors-la-loi Bonnie and Clyde, un point de ralliement et de mise au vert pour de nombreux bootleggers durant la prohibition.
bues elvis...Vernon et Gladys se marient en juin 1933 et s’installent dans une baraque en bois de deux pièces sur pilotis, que Vernon a construite avec l’aide de son frère, après avoir emprunté les 180 dollars nécessaires à l’achat du matériel. En 1934, Tupelo entre dans la modernité : elle est la première ville de l’Etat du Mississippi alimentée en électricité par la Tennessee Valley Authority.
L’année 1935 n’est pas des plus florissantes. Début janvier, le président Roosevelt a fixé comme priorité à son gouvernement la sécurité matérielle de tous les citoyens. Mais les bienfaits du premier New Deal ne sont pas vraiment ressentis par les petites gens. En raison d’une politique budgétaire prudente et de l’échec de la hausse des salaires nécessaire à la relance de la consommation, le pays compte encore 9 millions de chômeurs. Le revenu moyen annuel d’un métayer est de 312 dollars, celui d’un ouvrier agricole est d’environ 300 dollars. Dans les communautés blanches et noires qui vivent séparées en ces temps de ségrégation, les plus pauvres ont la misère en commun.

C’est dans ce contexte économique que, le 8 janvier 1935, dans la modeste demeure familiale (sans eau courante) d’Old Saltillo Road, que Gladys Presley met au monde des jumeaux. Le premier arrive mort-né. Il sera mis en terre le lendemain sous le prénom de Jesse Garon. Une heure plus tard le deuxième, Elvis Aaron, bien vivant, pousse son premier cri.

Comme si la misère n’était pas assez oppressante, en 1936 une des plus fortes tornades jamais enregistrées dans les annales s’abat sur la région. En moins de 40 secondes elle ravage Tupelo et tue plusieurs centaines de personnes. Par chance, la maison des Presley est épargnée. Dans cette société, même si la vie est dure, on ne se rebelle pas. On respecte le pouvoir, la nation, l’église, les aînés. Les Noirs et les Blancs n’habitent pas les mêmes quartiers, mais leurs cultures se confondent. L’évidence est surtout criante dans la musique. Les Afro-Américains ont légué à l’homme blanc une partie de leur patrimoine. Les chants de travail venus des esclaves résonnent encore dans les plantations et le dimanche les harmonies du gospel emplissent les églises, qu’elles soient blanches ou noires.

 Tupelo Mississippi – l’enfance
Elvis a trois ans quand Vernon est condamné à trois années de pénitencier à Parchman : il a falsifié un chèque de trois dollars en huit dollars. Libéré pour bonne conduite, il est de retour auprès des siens au bout de huit mois. Cet épisode marque profondément le jeune couple. Pendant l’absence de Vernon, suite à des problèmes pécuniaires la mettant dans l’impossibilité de rembourser l’emprunt qui a financé la construction de leur logis, Gladys a dû quitter sa maison pour aller s’établir chez sa belle-famille. La famille est très soudée. Elvis grandit entouré de ses grands-parents, oncles, tantes et cousins. Vernon n’a pas d’emploi stable et ses revenus sont très faibles. A plusieurs reprises au fil des années, la famille se verra contrainte de déménager, incapable d’acquitter les loyers. A cette époque le couple vit juste au-dessus du seuil de pauvreté.
En 1941 le petit garçon entre à l’école. De l’avis des enseignants, c’est un enfant doux, un peu timide, un élève moyen qui reste en dehors des groupes.
blues elvis...En 1943, Vernon quitte le foyer pour aller travailler comme manœuvre à Memphis, la grande ville la plus proche. Il y reste quelques années ne revenant à Tupelo qu’en fin de semaine. 
Le ménage ne roule pas sur l’or, mais Vernon et Gladys font le maximum pour cet enfant qui est le centre de leur vie. Ayant perdu son premier né, Gladys adore et couve Elvis d’un amour envahissant. Elvis dira lui-même plus tard : « Ma mère ne me perdait jamais de vue. Je ne pouvais pas aller au bord du ruisseau avec les autres gosses. » Parce qu’il est calme, différent d’eux et qu’il bégaye, ses camarades d’école se moquent de lui et le traitent de fils à sa maman.

En janvier 1945, pour son dixième anniversaire, Elvis, comme beaucoup de petits garçons, rêve d’une bicyclette et d’une carabine. C’est la dèche, ses parents n’ont pas les moyens d’acheter de tels cadeaux. A la place, sa mère lui offre une guitare à 12, 95 dollars, qu’elle trouve au bazar de la ville. Il attendra Noël 1947 pour la bicyclette.
L’enfant s’initie à la guitare avec son oncle, et surtout en écoutant la radio. Les stations diffusent la country music de Jimmy Rodgers, Roy Acuff, Ernest Tubb, Hank Williams ou le bluegrass de Bill Monroe. Chaque fin de semaine, la famille Presley se rend à l’Eglise pentecôtiste. En dehors des chants religieux, le petit garçon s’épanouira dans un environnement musical où le hillbilly et le blues se rencontrent pour constituer le cœur de la musique américaine. Le chant est pour lui comme une évidence. Le gospel à l’église, les folksongs à la maison et parfois le blues avec le déhanchement et l’excitation, tels qu’il les a vu faire parfois par les Noirs du voisinage. Doux et poli, il chante à l’école. Gentil et aimant, il chante à la maison pour faire plaisir à sa mère.
En octobre 1945, sur les conseils de son institutrice, Elvis est inscrit au concours de chant des enfants, lors de la foire agricole du Mississippi et de l’Alabama. Déguisé en cowboy il interprète ‘Old Shep’, sa chanson fétiche qu’il a souvent chantée en famille et à l’école. Il gagne le deuxième prix d’un montant de 5 dollars et l’accès gratuit à tous les manèges.
En 1946, Elvis a onze ans. Il entre au collège. La famille déménage à nouveau et s’installe près de Shakerag le ghetto noir de Tupelo qui regroupe environ 30 % de la population de la ville. Les gens des alentours chantent naturellement le blues, assis sur leur perron. Elvis, lui, branche sa radio pour écouter les chanteurs noirs, Big Bill Broonzy, BB King, Jimmy Reed, Bukka White, Rufus Thomas. La vie est toujours très difficile et le jeune garçon voit ses parents trimer pour de maigres revenus et peu de loisirs. De son côté, il exerce des petits jobs pour se faire de l’agent de poche. Il tond les pelouses, lave des voitures, travaux que peuvent faire des enfants de son âge.
En 1948 Vernon perd encore son emploi, c’est la mouise totale. Quand le frère de Gladys lui trouve une place dans une entreprise d’outils de précision à Memphis, la décision est prise, femme et enfant viendront s’installer avec lui dans la métropole du Tennessee. Ils chargent tout ce qu’ils possèdent sur le toit de la Plymouth modèle 1939 et partent pour Memphis à environ 170 kilomètres au nord-ouest de Tupelo. D’autres membres des familles Presley et Smith suivront aussi, dans l’espoir de trouver de meilleures conditions de vie.
Après deux ans passés à la Milam Junior High School, en guise d’adieu, Elvis a chanté à la fête de fin d’année, en s’accompagnant à la guitare.

Memphis Tennessee – l’adolescence
Arrivés à Memphis, les Presley logent durant quelques mois dans une pension de famille sur Washington street. Pour un loyer de 11 dollars par semaine, ils habitent un petit appartement d’une pièce et doivent partager la salle de bains avec trois autres familles. Quelques mois plus tard, ils quittent Washington Street pour une autre pension de famille.
Memphis est un point de passage entre deux régions radicalement différentes des Etats-Unis. Il y a les exploitations agricolesblues elvis... au sud et les complexes industriels au nord, il s’en dégage une atmosphère spéciale. Cette situation stratégique a probablement modelé l'héritage culturel unique de la cité. Pour l’adolescent de la campagne arrivant dans la capitale du coton, dans ce grand centre industriel et portuaire sur le Mississippi, tout paraît immense. L’agglomération  semble être en effervescence permanente. Les rues sont longues, il y a beaucoup de voitures, des grands magasins, des cinémas, c’est bruyant et ça bouge dans tous les coins. On y rencontre beaucoup d’étrangers. Le jeune homme fait connaissance avec cette ville, ses rues, ses coutumes locales.

Elvis intègre la LC Humes High School. Ce nouvel établissement est très grand, mais il s’adapte. Il se fait des copains et fréquente des jeunes filles. Il grandit, il change, il prend de l’assurance. S’il est reconnu comme un garçon calme et doux, il n’est pas le dernier à se bagarrer quand on veut se payer sa tête. Il a en lui une certaine arrogance et, quand on le cherche, on le trouve.

La vie est toujours dure, mais en septembre 1949, une petite lueur vient éclairer la vie de la famille Presley. Les services sociaux de la ville ont retenu leur dossier, car leurs revenus annuels ne dépassent pas les 3 000 dollars. Ils se voient attribuer un deux pièces dans le lotissement Lauderdale Courts, au 185 Winchester street, pour 35 dollars par mois. Ce n’est pas l’opulence, mais un léger mieux pour la vie quotidienne. C’est le maintien dans la dignité et l’intégration à la communauté. Gladys fait des ménages et travaille la nuit dans un hôpital. Vernon ne garde jamais longtemps son emploi et travaille ça et là au gré des embauches.
Au lycée, en dehors des cours, Elvis s’occupe de la bibliothèque. Revenu à la maison, il joue de la guitare dans sa chambre. Certains jours, il descend dans la buanderie qui se trouve sous l’appartement, en bas de l’immeuble, et parfois même, pour le simple plaisir d’amuser les copains, il s’enhardit à se donner en spectacle dans la cour de la cité.
Vu les ressources familiales, les sorties sont inexistantes et les plaisirs limités. A la maison on écoute attentivement chaque samedi à la radio, le Grand Ole Opry en direct du Ryman Auditorium de Nashville, la Mecque de la country. Le jeune Elvis chante toujours le gospel chaque dimanche à l’église, et la musique prend de plus en plus de place dans ses loisirs. Il écoute aussi WDIA, la station de radio locale dont le DJ est BB King et dans le programme duquel on peut entendre Muddy Waters, Elmore James, Howlin’ Wolf, John Lee Hooker ou Jimmy Reed. A cette époque, il est très influencé par le blues de Memphis.

Beale street blues
Période charnière, en cette fin des années 40 l’environnement musical de Memphis a beaucoup changé. Les jug-bands, les string-bands et leur folk blues ont fait place à une musique plus moderne, un blues amplifié et survolté. Véritable carrefour, la ville accueille des musiciens venus du Mississippi, d’Arkansas, d’Alabama qui côtoient ceux descendus de Chicago ou de Saint Louis. Le blues est en pleine mutation. Avec un son lourd et lancinant venu du Delta ou, plus sophistiqué, tel qu’on le joue dans le nord, les musiciens sont en train de donner une autre dimension au blues tel qu’il était joué jusqu’alors. Howlin’ Wolf va bientôt faire ses premiers enregistrements. Sonny Boy Williamson anime sur les ondes le très populaire King Biscuit Time, depuis West-Helena (Arkansas), non loin de Memphis. Les hommes-orchestres Joe Hill Louis ou Doctor Ross jouent dans Handy Park ou sur Beale Street. Rufus Thomas, BB King, Little Milton, Rosco Gordon, Junior Parker et quelques autres sont entrain de forger leurs styles.

Beale street blues elvis...n’est pas très loin de chez lui et Elvis aime y traîner. C’est là qu’il achète ses vêtements colorés et voyants. C’est dans ce quartier qu’il trouve la gomina Royal Crown dont il s’enduit les cheveux, qu’il porte long en regard des canons de cette époque où les garçons arborent la coupe en brosse. Sur Beale street se côtoient musiciens, maquereaux et prostituées. La musique qui s’échappe des cafés est puissante, violente, électrifiée. Les paroles des chansons, hurlées par des chanteurs noirs sont différentes des bluettes à la mode. Rien à voir avec les mièvreries de Doris Day, d’Eddie Fisher ou de Rosemary Clooney qu’on passe à la radio. Elles sont crues, troublantes, parfois choquantes. Ce qu’il entend dans Beale street va profondément imprégner le jeune homme. Dans le centre-ville, sur Poplar avenue, il fréquente régulièrement le magasin de disques Poplar Tunes. Il y retrouve ses camarades du lycée et écoute les nouveaux disques de rhythm’n’blues et de gospel.

A cette époque, l’économie américaine est plein boum mais la jeunesse est morose. Les moins de vingt ans ne trouvent pas vraiment leur place dans cette société assoupie dans ses valeurs pudibondes. L’environnement social est morne. Les jeunes veulent s’amuser. Les seules échappatoires semblent être le sport pour les garçons et les clubs paroissiaux pour les filles. Il y a comme de la rébellion dans l’air du temps. Contre les parents d’abord et les adultes en général, qui manquent d’enthousiasme, se contentent du train-train quotidien et de la grisaille ambiante. Les jeunes veulent inventer une autre vie. Dans quelques années ce mal-être s’incarnera sur grand écran à travers James Dean ou Marlon Brando.
Les adolescents se retrouvent régulièrement dans les cafés. A Memphis il suffit de tendre l’oreille pour savoir qu’il existe une musique excitante, mais cette musique n’est pas faite pour la société blanche bien-pensante, même si elle ne vit pas dans les quartiers huppés.
Elvis est sensiblement différent des autres jeunes gens. Un peu marginal dans le décor avec ses cheveux longs dans le cou, ses rouflaquettes et ses tenues voyantes. Côté musique, il enrichit en permanence son bagage musical, country, gospel, blues, folk et, à force de répéter, il se forge un style bien à lui. Il se produit de temps à autres dans les spectacles du lycée, vêtu d’un pantalon de satin noir avec des bandes roses et un col de chemise relevé et largement ouvert. Il remarque à son grand étonnement qu’il recueille plus d’applaudissements que les autres. Il joue aussi dans les pique-niques et dans les clubs où se réunissent les jeunes du quartier. Pour le moment, il ne pense pas devenir professionnel, son désir est de devenir chauffeur de camion. Comme tous les jeunes de son âge, ses préoccupations immédiates sont de sortir avec les copains, draguer les filles, aller au cinéma, essayer de passer du bon temps.

 Union avenue
Pendant ce temps-là, à Memphis, se produisent certains évènements en apparence anodins qui auront une importance capitale ultérieurement. En octobre 1949 Sam Phillips, un jeune ingénieur du son de 26 ans, loue un petit local au 706 Union avenue qu’il convertit en studio d’enregistrement grâce à un prêt de Buck Turner, un artiste qui se produit régulièrement sur la station WREC où Phillips a travaillé. Baptisé Memphis Recording Service, le studio ouvre officiellement ses portes en janvier 1950 avec pour slogan : « Nous enregistrons tout – n’importe où – n’importe quand ». En effet, avec du matériel portable dans le coffre de sa voiture, Phillips se propose d’enregistrer les discours de mariages, de funérailles ou de rassemblements religieux. Mais, le premier job lucratif du studio est en fait l’enregistrement du Buck Turner’s band qui doit servir d’illustration sonore à la promotion du programme d’électrification rurale de l’Arkansas. Cet enregistrement sera diffusé par la suite, dans le sud, sur 15 ou 20 stations de radio. Six mois plus tard, fort de cette expérience, Sam Phillips décide d’enregistrer des musiciens pour en vendre les matrices. En compagnie de son ami et homonyme, l’animateur de radio Dewey Phillips, il décide de lancer son propre label commercial appelé tout simplement Phillips. Le premier enregistrement sera ‘Gotta Let You Go’ et ‘Boogie In The Park’ par Joe Hill Louis. Le 30 août 1950, 300 copies sont pressées et livrées aux disquaires de la ville.
Sa structure n’étant pas assez importante, Phillips décide de déléguer la phase finale de la fabrication des disques et la promotionblues sun records des ventes aux frères Bihari, propriétaires du label RPM avec qui il est en affaire. En 1950 les Bihari signent un contrat avec BB King et le font enregistrer chez Phillips. En mars 1951, le titre ‘Rocket 88’ gravé par Ike Turner et Jackie Brenston génère un premier imbroglio entre Phillips, RPM et Chess quant à la distribution. Quelques semaines plus tard Phillips enregistre les premiers titres d’Howlin’ Wolf pour Chess. En octobre, un nouvel enregistrement du même artiste et de nouveaux désaccords avec le label de Chicago vont amener Sam Phillips à créer son propre label. Sun Records voit officiellement le jour en 1952. Dès les premiers temps, grâce à la collaboration d’Ike Turner comme talent scout, un grand nombre des musiciens noirs de Memphis viennent dans les locaux d’Union avenue et Sun est reconnu comme un label de blues.

 Marion Keisker
Que fait Elvis en ce tout début des années 50 ? Durant ses dernières années de lycée, pour se faire de l’argent de poche, blues sun recordil exerce différents jobs après les cours. Il tond les pelouses, fait le garçon de courses. Pendant un temps, il est ouvreur au Loew’s State Theatre sur South Main street, puis il est employé à la Marl Metal Products Company, mais le boulot est assez pénible et il s’endort pendant les cours. Quand sa mère l’apprend, elle lui demande d’arrêter, d’être plus studieux, de terminer ses études. Côté musique, même s’il va toujours traîner vers Beale street, Elvis suit avec une grande assiduité les chorales gospel, noires ou blanches, qui se produisent à Memphis.
Début juin 1953, il obtient son diplôme de fin d’études avec une mention en histoire, en anglais et en travaux pratiques d’atelier. Il entre aussitôt dans la vie active. Il travaille d’abord aux ateliers mécaniques Parker, puis il est embauché par la Compagnie d’outils de précision où a travaillé son père, et atteint enfin son but : devenir chauffeur-livreur pour la compagnie Crown Electric.

Il passe souvent avec son camion devant ce studio d’Union avenue dans lequel il sait qu’on peut enregistrer les deux faces d’un disque pour 4 dollars. Un beau jour il entre dans l’établissement. La salle d’attente est pleine de jeunes gens qui attendent leur tour, guitare à la main. Le patron Sam Phillips est absent, c’est sa secrétaire Marion Keisker qui le reçoit. Quand vient son tour Mrs. Keisker lui demande ce qu’il peut interpréter. Réponse : « n’importe quoi ! ». Elle lui demande alors de quel style il se rapproche. Elle s’entend répondre, sans arrogance et un peu timidement : « Je chante comme personne ! ».
Il veut faire une surprise à sa mère et grave ‘My Happiness’ et ‘That’s When Your Heartaches Begin’. Mrs. Keisker remarque le potentiel de ce garçon qui a un je ne sais quoi de spécial et, contrairement aux autres jeunes gens qu’elle a vu défiler, elle garde une copie. Elle souhaite la faire écouter à son patron. Ce dernier a parfois dit sous forme de boutade : « Si je pouvais trouver un Blanc qui chante comme un Noir, avec le feeling d’un Noir, je ramasserais la mise ».
Sam Phillips écoute l’enregistrement. Il est impressionné. C’est sûr, il reverra ce jeune homme, mais les choses vont en rester là pour l’instant, le jeune chauffeur-livreur continuera de sillonner les rues de Memphis. Mrs. Keisker a cependant conservé précieusement l’adresse d’Elvis.

Sam Phillips
Si Sam Phillips pense que ce garçon a du talent, il pense aussi qu’il besoin de travailler sa voix, et puis il a d’autres projets pour son entreprise dans l’immédiat.blues sam phillips Ce n’est qu’en janvier 1954 qu’il rencontre Elvis Presley, quand ce dernier revient de son propre chef au studio pour graver un nouveau disque à ses frais. Il chante ‘I’llNever Stand In Your Way’ et ‘Casual Love’. Cette fois c’est bien Sam Phillips qui procède à l’enregistrement, mais il ne rappelle pas Elvis tout de suite. Les mois passent. Phillips a réfléchi et il sent qu’il y a effectivement quelque chose à tirer de ce jeunot. Il souhaite faire des essais avec lui et le convoque au studio.
Sam Phillips et Marion Keisker ont retenu ‘Without You’,une chanson qui devrait convenir au jeune chanteur mais, après plusieurs prises, c’est un désastre. En désespoir de cause, avant d’arrêter, Sam Phillips demande à Elvis ce qu’il est capable de chanter. Réponse : « Tout ce que vous voulez ! ». Et il se met à interpréter du country and western, du gospel, une ballade du jazzman Billy Eckstine, une chanson de Dean Martin... Phillips lui demande alors des titres au hasard : gospel, hillbilly, rhythm’n’blues, bluegrass. Elvis en connaît les thèmes et les paroles. Phillips est impressionné par la mémoire du jeune chanteur, l’étendue du répertoire et sa connaissance des différents styles.
Enthousiaste, Sam Phillips va organiser une autre session mais il pense que, si Elvis s’en sort bien, seul, avec sa guitare, il lui faut un accompagnement digne de ce nom, fût-il minimal. La rencontre se fait avec deux jeunes musiciens, Scotty Moore à la guitare électrique et Bill Black à la contrebasse. Le trio enchaîne plusieurs titres. Ce n’est pas mal, mais rien de transcendant. Cependant, Phillips reste persuadé qu’il est sur une piste et, que quelque chose de nouveau va sortir de tout ça. Dans les mois qui suivent, le trio va multiplier les séances de travail et trouver un style.

Elvis Presley
Deux ou trois fois Elvis se produit dans un club de Memphis accompagné par Scotty Moore, mais il récolte tout juste un succès d’estime. Pour progresser, il continue de travailler sa voix. Après quelques mois, tout le monde se retrouve en studio. Les trois garçons sont autour du micro et Sam Phillips dans la cabine d’enregistrement. Le premier titre est une ballade country triste à pleurer ‘I love You Because’. Ils en font différentes versions. Le grain de la voix plaît beaucoup à Phillips, la guitare et la contrebasse sont parfaites. Ils continuent d’essayer plusieurs titres dans la veine country mais ils ne sonnent pas très bien. Il y a toujours un petit truc qui cloche. On fait une pause. Sam Phillips fait des réglages dans sa cabine de contrôle, les garçons discutent, boivent un coup et plaisantent dans le studio.
Elvis se laisse aller et entonne ‘That’s All Right Mama’, un de ses blues préférés. C’est un titre d’Arthur Big Boy Crudup dont il accélère le tempo et auquel il mêle des accents hillbilly. Scotty Moore et Bill Black accrochent immédiatement et donnent une certaine cohésion au morceau. Ce qui avait commencé comme une plaisanterie capte illico l’attention de Sam Phillips : « Hey, c’est quoi ce truc-là ? ». Il a trouvé par hasard ce qu’il cherchait. Un blues des bas-fonds chanté d’une voix aiguë et sensuelle, soutenue par une basse lourde et où la guitare garde des saveurs country.blues elvis... Il se précipite sur le magnétophone et les fait recommencer. Ça y est ! Sam Phillips a capté le mélange des genres. Plus tard, pour la face B, il leur fait enregistrer un titre country de Bill Monroe avec un feeling rhythm’n’blues : ‘Blue Moon Of Kentucky’. La prise est bonne. La partie vocale est solide et entraînante, la rythmique est enlevée et accrocheuse. C’est une musique différente de ce qu’on a pu entendre jusqu’à présent et qui garde une dimension populaire. La musique noire et la musique blanche ont fusionné.
Ça s’est produit durant l’été 1954 à Memphis dans le Tennessee.
Dès le 7 juillet, ‘That’s All Right Mama’ est diffusée dans ‘Red Hot and Blue’, l'émission de Dewey Phillips sur la radio WHBQ. Tout au long de la soirée, un grand nombre d’auditeurs appellent la station pour que le titre soit reprogrammé.
La vie suit son cours, Elvis continue de travailler chez Crown Electric, mais le trio commence à se produire dans de petites salles avec un succès modéré sous le nom des Blue Moon Boys. Très vite le combo est rejoint par le batteur DJ Fontana. Le soir où Elvis se produit seul pour la première fois au Grand Ole Opry, sa prestation ne ressemble à rien de ce qui ne s’est jamais fait dans cette salle. En sortant de scène, les organisateurs très avisés lui suggèrent de laisser tomber la chanson et de garder son boulot de chauffeur de camion.
Par la suite… mais la suite, vous la connaissez.
Gilles Blampain

Sources:
W.A Harbinson: ‘Elvis Presley’ - Elvis Presley official Website - History of rock: ‘Sam Phillips’ - Southern music: ‘Sam Phillips’.