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Dossier
GRAND FUNK RAILROAD

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Le groove perdu de la Motor City

A Flint, dans le Michigan, il y a un pont au-dessus d’une de ses rues, toutes perpendiculaires. Sur celui-ci passe la voie de chemin de fer Grand Trunk Western Railroad, qui relie les industries du Michigan et le Canada voisin. Depuis les années 1970, une inscription est peinte en blanc : Grand Funk R.R... Plus personne n’y prête attention, surtout dans cette ancienne ville industrielle, l’un des fleurons perdus de la région de la Motor City : Detroit. Flint accueillit pendant des décennies les usines Ford d’où sortirent notamment les Ford Mustang, première des pony-cars mythiques de l’Amérique des années 1960-1970. Elle fut aussi le bastion originel d’un des plus gros vendeurs de disques des Etats-Unis, et l’un des pionniers du son heavy : Grand Funk Railroad. Exactement ce que signifie ce fameux graffiti.

On se souvient désormais surtout de Detroit pour les Stooges et MC5, pionniers du punk et du rock high-energy. Ils étaient pourtant commercialement insignifiants en 1969-1970, tout comme Ted Nugent et ses Amboy Dukes, ou The Frost avec Dick Wagner. Non, la fierté musicale de la ville à de cette époque, c’était Grand Funk Railroad. Portant fièrement l’étendard d’un heavy-rock sans prétention, destiné avant tout à défouler les foules laborieuses assommées par l’usine, Grand Funk comme on les surnomma, était un groupe aimé par le public.
Il n’en était toutefois pas vraiment question du côté de la presse, qui s’ébaudissait pour des groupes et des musiciens plus aventureux et techniquement plus affûtés que ces trois-là : Led Zeppelin, Rolling Stones, Crosby, Stills, Nash And Young… Pourtant, Grand Funk avait quelque part beaucoup à voir, en terme de puissance brute, avec les Who, ce sens du groove et du riff. Là s’arrêtait la comparaison, car le trio de Flint ne donna jamais dans le concept-album introspectif. Quoiqu’il sut être politiquement de son temps à plusieurs reprises.

Un musicien frustré en guise de producteur
1965, Terry Knight And The Pack est une des nombreuses formations dites garage qui sévissent dans le Michigan avecGRAND FUNK RAILROAD Question And The Mysterians ou le Bob Seger System. Même les « étrangers » viennent se frotter à ce public rugueux mais amateur de décibels. Ainsi, Nazz, le quatuor Who-esque de Todd Rundgren, se taillera une jolie réputation là-bas alors qu’il galère dans son état natal de Pennsylvanie.
Comme tous les groupes de garage, Terry Knight And The Pack, dirigé par le chanteur Terry Knight, fait surtout des reprises : les Shangri-Las, et tout un tas d’artistes Motown, le label de musique noire américaine et fierté de la ville de Detroit. Le groupe connaît un petit succès avec ‘I (Who Have Nothing)’, chanté originellement par Ben E King. Ils sortiront neuf simples (nous sommes à l’époque du quarante-cinq tours et non de l’album), et six s’inscriront dans le Top 40… du Michigan, une institution pour celui qui cherche une musique enragée, loin des contingences mainstream (déjà) de l’époque. Le titre ‘I (Who Have Nothing)’ se classe 46ème des ventes de simples aux USA. C’est encourageant, mais insuffisant pour rêver d’une carrière nationale.
Terry Knight And The Pack sort deux albums en 1966 et 1967, sans le moindre signe d’un frémissement de succès commercial. Pire, les ventes de simples s’effritent, même localement. Le quintette est remanié à plusieurs reprises. En 1968, il se compose de Terry Knight au chant, Mark Farner à la guitare, Don Brewer à la batterie, Craig Frost à l’orgue, et Rod Lester à la basse. En août 1968, ce line-up capte un album pour le label Capitol, sa maison de disques depuis peu, mais qui ne verra jamais le jour. Ils n’enregistreront pour eux qu’une version remaniée de ‘Fire’ de Jimi Hendrix nommée ‘Next To Your Fire’ (pour ne pas payer de droits d’auteur).
Terry Knight And The Pack se disloque. Pendant ce temps-là, et Mark Farner et Don Brewer ont l’opportunité d’enregistrer quelques chansons ensemble, qui sortiront en 1974 sous le nom de « Monumental Funk », mais qui sont encore assez loin du résultat futur. Voyant que ses propres guitariste et batteur ont plus de talent que lui, Terry Knight finit par se résoudre à l’évidence : il est nul comme musicien. Il décide donc de les encourager dans la voie d’un nouveau groupe. Et de par ailleurs devenir leur manager.

Au bon moment
Mark Farner et Don Brewer réunissent donc leurs maigres compétences de guitariste et de batteur pour créer un nouveau groupe. Ils ont découvert Cream, Jimi Hendrix Experience, Who et Led Zeppelin, tous sur scène à la Grande Ballroom de Detroit. Le choc est redoutable. Il est évident que la musique psyché-pop du Pack est complètement dépassée. Mel Schacher va devenir le bassiste du trio, alors qu’il végète dans un autre groupe garage du Michigan, originaire de Bay City : Question Mark And The Mysterians.
Terry Knight connaît bien le business. Il les fait tourner comme des bêtes dans le secteur, et leur décroche après une série de concerts dans le Michigan un engagement au Atlanta International Pop Festival de 1969 avec Canned Heat, Joe Cocker, Janis Joplin, Johnny Winter, Spirit, Led Zeppelin, Chicago, Creedence Clearwater Revival… Ils signent chez Capitol, l’ancien label du Pack, et sortent en août 1969 le premier album de Grand Funk Railroad : On Time. Le disque est déjà excellent, quoique manquant d’un brin de couenne. Il offre plusieurs simples dès le premier album : ‘Time Machine’, ‘TNUC’, ‘Are You Ready’… et quelques classiques de scène à venir : ‘Into The Sun’, ‘Heartbreaker’. La surprise est totale lorsqu’ils se produisent lors de la première édition du Atlanta International Pop Festival de 1969. Leur heavy-blues-rock teigneux et mal embouché devient l’attraction du festival. L’urgence de leur rock gagne dès sa première sortie le respect des classements : On Time devient disque d’or en 1969, le suivant, Grand Funk, sera disque de platine en 1970.
Encore aujourd’hui, il est difficile d’expliquer l’engouement pour ce trio. Mais à l’écoute du second album nommé Grand Funk de décembre 1969, tout est déjà en place. Dès le premier titre, ‘Got This Thing On The Move’, il n’est plus question de balbutiement. Grand Funk Railroad a une identité rock propre, et elle a pour définition ce morceau. Il s’agit de blues-rock lourd, joué avec ferveur. Mais il est doté d’une dynamique funk totalement unique : elle est le fruit génial du chant de Mark Farner, puissant et soul, de ses riffs sales, overdrivés de blues, étourdissants mais simples, ainsi que de la ligne de basse grognante de Mel Schacher, résultat d’un coup de tournevis dans un amplificateur, et de la frénésie de la batterie de Don Brewer.
Grand Funk se classe à la 11ème place, et devient disque de platine. Grand Funk Railroad devient un de ces stakhanovistes du rock, entre enregistrements et tournées permanentes. Qui peut aligner onze albums studios et deux double lives en sept ans ?

Les rois du monde
Grand Funk devient donc disque de platine, Closer To Home, qui sort en juin 1970, devient double disque de platine, accrochant la 6ème place des meilleures ventes d’albums aux Etats-Unis. Ce troisième album montre uneGRAND FUNK RAILROAD volonté de peaufiner les morceaux en ajoutant de la mélodie. Si la puissance féroce du trio est toujours bien là, elle se conjugue avec une certaine subtilité musicale. ‘Sin’s A Good Man’s Brother’ qui ouvre le disque en est un bon exemple. On trouve aussi quelques uppercuts power-blues pop comme ‘Aimless Lady’ ou ‘Mean Mistreater’. Le succès de Closer To Home est aussi largement dû à la campagne publicitaire totalement mégalomaniaque créée par Terry Knight, qui va mettre 100 000 dollars sur la table pour une affiche géante sur Times Square à New York.
La formation subit toutefois constamment les assauts de la presse musicale, qui les déteste depuis leurs débuts. Groupe issu d’une ville ouvrière, loin des grands foyers intellectuels du pays (New York, Los Angeles, San Francisco), jouant une musique relativement simple dans sa construction, son public est extrêmement populaire.
La formation est effectivement bruyante, battant tous les records de volume sonore. Derrière cet apparat heavy se cache en réalité un groupe ayant un vrai sens du groove dansant, un boogie avec une touche de soul. C’est aussi bien mal considéré les trois musiciens : Don Brewer est un superbe batteur, Mel Schacher a inventé un style de basse bien à lui, particulièrement efficace, à la fois puissant et souple, et qui sera maintes fois copiés. Quant à Mark Farner, il a créé un son de guitare unique, blues-rock, avec une saturation faible inspirée des guitares des JB’s, le groupe de James Brown. Et il ne faut pas oublier sa voix : Farner n’est pas un hurleur à la Ian Gillan ou Robert Plant. Capable de monter haut, sa voix reste chaude et soul, tout en étant capable d’éructer le rock’n’roll. La réputation live est telle que le double album en direct devient inéluctable. Alors que Closer To Home est sorti en juin 1970, Live Album sort le 16 novembre de la même année ! Capté en Floride les 23 et 25 juin 1970, précisément à Jacksonville et Palm Beach, il est à nouveau un immense succès : n°5 aux USA et double disque de platine. Par la même, il ouvre la voie pour les groupes hard-rock du double album live à succès : Humble Pie et son Performance : Rockin’ The Fillmore » en 1971, Deep Purple et son Live In Japan en 1972, Kiss avec « Alive ! » en 1975. La photo de la pochette provient du mythique concert du Atlanta International Pop Festival du 4 juillet 1970, soit un an après le concert qui les a fait exploser aux USA, au même endroit.
Mais il faut aussi ajouter que ce double live est absolument fantastique. Les esprits chagrins pointeront sans relâche des morceaux à rallonge, qui ne sont que le prétexte à la mise en avant mégalomaniaque d’une technique instrumentale considérée comme médiocre. En réalité, sur ses trois premiers albums, Grand Funk Railroad avait créé des morceaux à tiroirs heavy, qui prennent toute leur dimension ici : ‘Heartbraker’, ‘In Need’, ‘Paranoid’, ‘Into The Sun’, mais aussi la fantastique reprise des Animals, ‘Inside Looking Out’. Il n’y a en réalité pas une seconde d’ennui sur ces quatre faces crépitantes d’électricité. On est même étonné de découvrir que la différence entre studio et live est assez mince. Si en les murs feutrés, Grand Funk Railroad se révèle plus posé, le son des musiciens n’est guère différent de celui du live. Le paramètre majeur reste l’énergie de la scène, qui décuple la férocité du trio. ‘In Need’ est à ce titre un parfait exemple, avec un public en transe pendant le solo d’harmonica de Farner, suivi d’un riff boogie appuyé par la redoutable basse de Schacher. Il est aussi assez fabuleux d’écouter Grand Funk Railroad constamment retomber sur ses pattes à chaque changement de riff ou de rythme, sans la moindre rupture. L’expérience scénique acquise en deux ans à peine est à ce titre effarante.
Malgré le succès, Mark Farner joue sur une guitare demi-caisse bon marché et usée jusqu’à la corde. Mel Schacher fait crépiter une Fender Bass Jazz dont les amplificateurs sont crevés. Quant à Don Brewer, il joue sur le même kit Ludwig que Ian Paice de Deep Purple et John Bonham de Led Zeppelin, et peut être comparé à eux sans rougir.
Les trois boys sont devenus des superstars. Mark Farner est l’idole, musclé, la mâchoire carrée, le cheveu long, le pectoral en érection. Il est vrai que c’est lui qui fait le spectacle : guitariste, chanteur, harmoniciste, il joue aussi de l’orgue. Il arpente la scène, joue à genoux, saute partout. Il est le symbole du rock sans concession, un peu macho.

Pied de nez et respectabilité
La pochette de Survival, qui sort en avril 1971, montre les trois Grand Funk en hommes préhistoriques. C’est une réponse ironique à une chronique de Rolling Stone, qui les qualifia de Neandertal du rock. Avec Survival, Grand Funk Railroad règle plusieurs comptes. Celui de la pochette/Rolling Stone d’une part, mais aussi le manque de finesse musicale d’autre part : ‘Country Road’ qui ouvre l’album est un clin d’œil à la scène folk de Los Angeles (Joni Mitchell, Neil Young, David Crosby…), montrant que l’on peut parler de la campagne avec un son heavy. En réalité, Farner ne cache pas son admiration pour la musique électrique de Neil Young avec Crazy Horse, et ce dernier reconnaîtra apprécier Grand Funk Railroad et leur rock simple et prolétaire. Exactement ce que renvoient Neil Young et Crazy Horse, avec leurs jeans râpés et les chemises à carreaux. Enfin, il y a les deux reprises de choix du disque : ‘Feelin’ Alright’ de Traffic, également repris avec succès par Joe Cocker en 1970, et le ‘Gimme Shelter’ des Rolling Stones. Grand Funk Railroad montre qu’il est capable de maîtriser et même transfigurer des grands classiques du rock. Car c’est bien le cas. Le groove lourd de Grand Funk fait des miracles. La voix de Farner est idéale, soutenue par les chœurs de Brewer. La robustesse de leur rock fait de ces deux chansons deux classiques de boogie groove parfaits. Farner fait preuve d’une finesse guitaristique impeccable, jamais prétentieuse, ce qui sera par ailleurs toujours son maître-mot. Farner n’est pas un guitariste bavard, mais il aime maintenir l’excitation en créant avec ses deux acolytes des étages nouveaux aux morceaux connus. Ils savent aussi créer une rage heavy’n’soul à tous les morceaux qu’ils approchent. Et donc, Survival est n°6 des ventes d’albums aux USA, et disque de platine.

Gimme Shelter
Il est désormais évident que Terry Knight, ancien chanteur médiocre et frustré, a fait de Grand Funk Railroad son business juteux, celui qui compensera financièrement tous ses échecs passés, quitte à écraser ses anciens camaradesGRAND FUNK RAILROAD qu’ils considèrent comme des sidemen. Les trois musiciens finissent par se rendre compte qu’ils se font clairement enfler. Les impôts commencent à leur tomber dessus, mais pas à la hauteur de ce qu’ils ont touché en réalité. Le conflit débute entre Grand Funk Railroad et Terry Knight. L’apocalypse juridique est telle que le trio se fait saisir son matériel avant un concert au Madison Square Garden de New York. En fait, il s’avérera que si le trio avait attendu trois mois supplémentaires, le contrat entre eux et Knight s’arrêtait de fait.
C’est dans ce contexte que sort E Pluribus Funk en novembre 1971. Il est le pinacle de la période trio boogie-funk de Grand Funk Railroad. Le groupe est à la fois au début d’une sombre période de mauvaises affaires, et à un sommet de sa carrière artistique.
E Pluribus Funk et sa pochette en forme de pièce de monnaie vient rappeler la notion d’argent au centre de la vie politique, mais aussi à celui de ses propres affaires. Grand Funk, par le biais de Mark Farner, prend partie dans le conflit au Vietnam d’une part, et dans les violences internes au pays d’autre part : ‘People, Let’s Stop The War’, ‘Save The Land’, ‘No Lies’. Le trio est particulièrement uni. Brewer est définitivement intégré comme un chanteur du groupe à part entière, Farner jouant avec les tonalités dans les chœurs. Jamais Grand Funk Railroad n’a sonné aussi heavy et funk, transpirant de groove incandescent. ‘Footstompin’ Music’ est effectivement un morceau de grand funk, puissant et rageur, plein de groove. Les morceaux à guitares sont incontournables, empreints de rage et de gravité : ‘People, Let’s Stop The War’, ‘Upsetter’ (dédié à Terry Knight), ‘Save The Land’, ‘No Lies’, ‘Loneliness’.
C’est un grand, un immense album. Grand Funk Railroad propose la formule parfaite de heavy-rock’n’funk, parlant autant aux prolétaires blancs qu’aux afro-américains contestataires. Il devient disque de platine comme Survival, accrochant la 5ème place du Top 200 US. Mais alors que ce nouvel album est un succès, la défaite au tribunal contre Knight obscurcit l’horizon : ils perdent les droits sur tous les albums de mars 1969 à mars 1972. Ils retrouvent toutefois leur liberté et réussissent à conserver leur nom.

Le Phoenix
Grand Funk Railroad reste chez Capitol, et signe Andy Caviliere comme manager. Il est temps de se remettre au travail, et de laisser ces mauvaises vibrations derrière soi. D’abord, Grand Funk Railroad concrétise l’arrivée de l’organiste Craig Frost, un ancien membre de The Pack. Dans l’esprit ouvrier, il y a un code d’honneur et on a de la mémoire. Toutefois, Peter Frampton, en rupture d’Humble Pie, fut approché en premier lieu, mais ce dernier préféra se consacrer à une carrière solo.GRAND FUNK RAILROAD
Phoenix, qui sort en septembre 1972, devient disque d’or. Le son est plus subtil, plus arrangé. La fougue sauvage des premiers albums a laissé la place a une musique plus travaillée, mais qui conserve un mordant largement comparable à Deep Purple à la même époque. Le quatuor est dans une période de transition, et la presse musicale n’attend qu’une chose : que les médiocres Grand Funk Railroad s’étalent sans leur ancien manager tout puissant.
Toutefois, l’album We’re An American Band » qui sort en juillet 1973, produit par Todd Rundgren, s’installe à la 2ème place des ventes d’albums aux USA, et devient disque de platine. Le groupe décroche même son premier numéro un des ventes de simples avec la chanson ‘We’re An American Band’, le 2 juillet 1973. En vérité, Grand Funk Railroad se remet plutôt bien de son divorce avec Terry Knight, et la suite ne va que le confirmer. Le trio a trouvé sa nouvelle voie, et a su judicieusement faire évoluer sa musique sans la dénaturer. Et le public suit. Du moins pour le moment.
Shinin’On sort en mars 1974 avec une pochette audacieuse en 3D avec lunettes, et se classe n°5 des ventes, devenant disque d’or. L’album propose de superbes chansons, dont le morceau-titre, qui sera un nouveau hit, et surtout la reprise de ‘The Loco-Motion’, nouveau n°1 des simples. Sur cet album, et sur cette reprise en particulier, on retrouve un esprit glam-rock à la Mott The Hoople, et son ‘The Golden Age Of Rock’n’Roll’. Les claviers de Craig Frost permettent aussi au groupe de développer des chansons plus sombres et mélancoliques, comme le superbe ‘Carry Me Through’ chanté par Don Brewer, ou ‘Little Johnny Hooker’.
Pas peu fier de sa réussite, le groupe poursuit son odyssée avec un nouvel album dès décembre 1974 : All The Girls In The World Beware !!!. Sur la pochette, les quatre musiciens apparaissent, le visage collé sur les corps bodybuildés d’Arnold Schwarzenegger et Franco Columbu. Non sans humour, le groupe frime. Et il le peut. C’est un nouveau disque d’or. Il offre aussi deux simples : ‘Bad Time’, n°4, et la reprise de ‘Some Kind Of Wonderful’, n°3. Sur la pochette de ce dernier, on voit le groupe posé devant un mur constitué de ses disques d’or et de platine.

Dernières étincelles
Derrière ce succès presque insolent, on pourrait croire que tout va bien. Mais en réalité, les musiciens sont essorés. Le procès avec Knight, et la pression pour maintenir la formation en tête de l’affiche, les oblige à puiser dans leurs ultimes ressources. Des tensions naissent, notamment quant à la direction artistique à suivre. Le quatuor s’en sort toutefois magnifiquement, et en vrais ouvriers du rock, les Grand Funk se serrent les coudes.
D’autant plus que le contrat avec Capitol arrive à terme, ce qui permettrait au groupe de trouver plus avantageux financièrement parlant. Pour resserrer les rangs, il décide de se lancer dans une grande tournée américaine, la première depuis plus d’un an. Epuisés, sous pression, les musiciens avaient mis de côté les concerts. Mais ils savent que ce qui fait leur force, c’est la scène. Ils préparent minutieusement la set-list et les concerts. En effet, les nouveaux titres sont plus riches et complexes, parfois avec des chœurs et des cuivres. Il faut donc les réarranger pour être joués efficacement à quatre.
Le résultat se trouve sur le fantastique double live Caught In The Act qui sort en août 1975. On peut saluer la performance de Grand Funk Railroad, qui aura réussi à sortir deux double lives légendaires des années 1970. Seul Kiss fera de même avec ses deux premiers volumes de Alive. Personnellement, la musique de Grand Funk Railroad, son évolution fascinante, font que ses deux lives sont deux monuments très différents mais aussi très complémentaires. Le premier est sauvage, le second puissant et raffiné, avec peu de redites entre les deux. Les grands moments sont légions: ‘Some Kind Of Wonderful’, ‘Shinin’On’, ‘I’m Your Captain/Closer To Home’, ‘The Railroad’, ‘Gimme Shelter’…
Mais contrairement à son prédécesseur de 1970, l’album accroche une timide 21ème place des ventes. Cela semble toutefois suffisant pour clore le contrat avec Capitol, dont c’était l’autre rôle. Mais Capitol relit les petites lignes et précisent : il faut que ce soit un dernier album de matériel original, ce qui n’est pas le cas ici.
Amers, les Grand Funk Railroad retournent donc en studio, contraints et forcés, voyant planer un nouveau procès merdique à la Terry Knight. L’album est enregistré dans une ambiance lourde. Mark Farner vient de perdre un de ses cousins dont il était proche, et à qui il dédit la chanson-titre : ‘Born To Die’. Elle influence évidemment la pochette de l’album. Le disque est absolument superbe, succession de chansons incroyablement réussies, hormis GRAND FUNK RAILROADle plus faible ‘Dues’ signé Brewer et Frost, un peu terne. ‘Sally’, ‘I Fell For Your Love’, ‘Talk To The People’, ‘Take Me’… sont autant de pépites méconnues.
L’album se plante dans les charts (n°47 US), et aucun simple ne vient réveiller les ventes. Capitol finit par lâcher son os, désormais trop mâchouillé. Enfin, Grand Funk Railroad se retrouve libre. C’est un soutien inattendu qui leur permet de signer avec MCA : Frank Zappa, le savant fou du jazz-rock progressif, qui les adore. Il décide de produire leur nouveau disque : Good Singin’, Good Playin’ en août 1976 (n°52 US). Le disque est mieux accueilli par la critique, pour la première fois, mais l’album se vend mal.
Comme un malheur n’arrive jamais seul, Don Brewer perd sa première femme, décédée. L’envie n’est plus là. Brewer signifie à ses camarades qu’il n’est plus en mesure de jouer pour Grand Funk Railroad, et ferme la porte derrière lui. Début 1977, Grand Funk Railroad n’est plus. Longtemps, Mark Farner portera la responsabilité de la séparation du groupe, lui qui sortira le premier un album solo : Mark Farner en 1977 chez Atlantic. Mel Schacher et Don Brewer formeront Flint la même année avec Craig Frost et Billy Elworthy à la guitare. Un unique album sortira en 1978 : Flint.

Quelques soubresauts mais une carrière intacte
Grand Funk Railroad est rescussité en 1981 par Mark Farner et Don Brewer. Dennis Bellinger prend la basse à la place de Mel Schacher : ce dernier est en conflit avec leur manager Andy Caviliere, il préfère décliner la reformation. Les deux albums qui suivent, Grand Funk Lives en 1981 et What’s Funk en 1983, sont plutôt bons bien que manquant quelque peu d’inspiration et d’énergie. Mais on y trouve quelques pépites comme ‘Queen Bee’, ‘Testify’, ou ‘Greed Of Man’.
Une série de concerts est organisée en 1997 en soutien aux populations de la Bosnie par le trio original. Le live Bosnia est bien loin des frissons du Grand Funk Railroad historique, même si les trois musiciens sont réunis. Farner est devenu un musicien prêchant la bonne parole chrétienne en nouveau converti. Brewer et Schacher vont ensuite maintenir une sorte de tribute-band de luxe sans Farner, retourné dans le new born christian rock, qui dure maintenant depuis une vingtaine d’années. Ce triste héritage ne doit détourner personne d’une chose : réécouter les albums originaux, treize précieux disques qui méritent une vraie écoute attentive et une vraie réévaluation.

Julien Deléglise