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été 22
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Dossier
DR. LES PAUL & MR. GIBSON

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Les Paul, un musicien et une marque de fabrique. On a dans la tête des images héroïques de Jimmy Page, des sons amples et charnus, une tendance à l’expressivité qui peut déborder d’agressivité. Retour sur la fabrication de la guitare Les Paul par le guitariste Les Paul.

Avant l’électricité
Lorsque la première guitare Les Paul sort en 1952, la société de fabrication d’instruments à cordes Gibson est déjà implantée depuis près d’un demi-siècle. Basée à Kalamazoo, Michigan, on y fabrique depuis le tout début 1900 des mandolines de haute qualité, très populaires auprès des musiciens de country. Puis, au fil des années 20 et 30, la guitare prenant graduellement de l’importance, Gibson s’oriente vers la fabrication des premières guitares sèches à table bombée dont la légendaire L5 pour le jazz. Le problème pour les guitaristes dans les années 30 et 40 était la difficulté de se faire entendre et de tirer leur épingle du jeu avec une simple guitare acoustique à côté des fûts du batteur et du microphone du chanteur. Des fabricants tels Rickenbacker, National, commencent à vendre des guitares « espagnoles » normales avec des micros électriques intégrés. La limite de l’amplification des caisses creuses de ces « acoustiques amplifiées » est qu’elle est facilement source de feedback et de larsen.

Les Paul, bricolo-guitariste
Le jeune musicien Les Paul (né Lester William Poslfuss en 1915) rencontre ce problème de volume sonore insuffisant. Dans l’espoir de le résoudre, il s’intéresse à l’expérimentation technique. Vers 1940, il passe ses dimanches dans l’usine déserte Epiphone à trafiquer sa « planche » : il scie en deux le corps d’une guitare pour introduire un bloc de pin massif raccordé à des micros rudimentaires. L’idée d’une solid body électrique est attirante : l’absence de cavité réduirait le larsen que produit l’amplification d’un instrument acoustique, ainsi que l’effet de la caisse sur les sonorités de la guitare, autorisant ainsi une reproduction fidèle du son des cordes. Toutes ces expérimentations ne sont pas sans danger : Les Paul manque de s’électrocuter lors d’un accident de microphone dans la cave de son appartement. Pendant les deux ans de réadaptation, il continuera à bricoler sa « planche », qu’il présentera finalement au patron de Gibson : la « planche » le fera bien rigoler juste avant qu’il n’indique à Les Paul le plus court chemin vers la porte.

1950 : La Telecaster change la donne
Peu après,BLUES LES PAUL en 1950, un petit fabricant californien d’amplificateurs et de guitares hawaïennes électriques lance sur le marché qui ne s’y attendait pas, la première guitare électrique à caisse pleine : la Fender Broadcaster, bientôt rebaptisée Fender Telecaster. En dépit d’un succès qui finit bien par arriver, la plupart des fabricants ne veulent pas suivre l’initiative de Fender sur le marché des solid bodies produites en série, pensant que les guitares à caisse creuse (hollow body) sont les seules à représenter l’artisanat authentique : « Cela ne vaut pas le coup, n’importe qui possédant une scie à ruban et une toupie peut faire une guitare à caisse pleine ». Ted McCarthy, nouveau patron de Gibson décide, lui, que Gibson produira une solid body. « Pas une planche ordinaire comme la Telecaster de Fender, mais un modèle plus élaboré, digne de l’image de Gibson ». En 1950, Gibson possédait des modèles « acoustiques amplifiés » (dont la ES 350) avec table sculptée et caisse creuse dotée d’ouïes. L’équipe de McCarthy s’attelle alors à la conception d’un prototype très différent du savoir-faire habituel de Gibson.

Les Paul & Mary Ford: It’s a TV show
Les Paul et sa femme Mary Ford deviennent, au début des années 1950, de très grandes vedettes, et ce malgré un accident de la route qui endommagea le bras de Les. « Les chouchous musicaux de l’Amérique » signent des n°1 dans les charts (‘How High Is The Moon’) et se produisent abondamment à la télévision. Gibson prévoit que Les Paul jouera exclusivement sur le nouveau modèle à paraître qui portera son nom en échange d’un pourcentage sur les ventes d’instruments (un genre d’accord qui est ‘money’ courante aujourd’hui). Les Paul - guitariste en même temps qu’inventeur – revendique lui aussi la paternité des principales caractéristiques du prototype. Nous ne saurons peut-être jamais exactement qui a fait quoi sur la toute première Les Paul. Ce qui est certain, c’est que le talent et le succès de Les Paul, associé à l’expérience de Gibson dans la fabrication et la vente de guitares formaient une combinaison solide et importante.

Années 50 : l’apogée des premières Les Paul
Gibson lance la première les Paul en 1952 avec une finition dorée Gold Top. La lourde caisse pleine est formée d’un dessus sculpté en érable, collé à une base en acajou, avec un manche en acajou. Ce sandwich ingénieux combine la sonorité chaude de l’acajou au son plus clair, plus incisif produit par l’érable. Les micros P90 sont à simple bobinage (les P90 sont toujours recherchés aujourd’hui pour leur rendu plus feutré, moins agressif que les doubles micros). Le premier chevalet-cordier inadapté sera par la suite remplacé le chevalet définitif Tune-O-Matic séparé du cordier (ce qui améliore considérablement la justesse). La seconde Les Paul de 1954 baptisée Custom (Black Beauty pour les rééditions historiques) fait très chic avec sa finition entièrement noire et son accastillage plaqué or : « en smoking et avec une guitare noire, sous les projecteurs, le public peut voir les mains bouger comme si elles volaient ». Sortent aussi les versions économiques Les Paul Junior, TV Special. A partir de 1957, les Gold Top et Custom sont équipées des nouveaux micros double bobinage (humbuckers : anti-ronflement), participant au son puissant emblématique de la marque. Sur les Gold Top de 1958 à 1960, une finition Cherry Sunburst est appliquée en dégradé de teintes cerise à jaune. Au contraire du bois bien dissimulé sous la peinture dorée, la finition Sunburst laisse apparaître avec les années les veines et les marbrures de l’érable à travers le vernis. Ces Sunburst 58-60 sont en lice pour être aujourd’hui les morceaux de bois les plus chers du monde auprès des collectionneurs fortunés – à ne pas confondre avec les musiciens de fortune – qui payent des sommes colossales (prévoyez 5 zéros) pour l’attrait visuel d’instruments bien trop précieux pour être joués… De nombreux musiciens de l’époque sont attirés par la Les Paul, parmi lesquels Bill Haley, Guitar Slim, Freddy King, John Lee Hooker, Carl Perkins. Durant ces belles années 50, les ventes de Les Paul Gold Top évoluent parallèlement au succès du duo Les & Mary.

Années 60 : dans le creux de la vague
La popularité de Les Paul en tant que vedette du disque décline à la fin des années 50. Les Paul et Mary Ford s’apprêtent à divorcer. En 1962, le contrat avec Gibson n’est pas reconduit. Le nom Les Paul, moins profitable qu’auparavant, disparaît progressivement des nouveaux modèles SG/Les Paul, lesquels ont succédé aux Les Paul Sunburst après 1960. Les SG sont une variante de la Les Paul TV avec un corps à double échancrure aux cornes acérées (popularisée plus tard par Santana, Mick Taylor, Angus Young). Aucune guitare portant le nom Les Paul ne sera lancée par Gibson (dont les ventes se portent mal) entre la SG en 1960 et le retour de Les Paul en 1968.

Sauvée par les amis anglaisBLUES LES PAUL
Dans les années 60, beaucoup de musiciens blancs inspirés du blues découvrent – stupéfaits, je présume – l’effet que peut produire une Les Paul poussée à fond sur un ampli à lampes puissant. Michael Bloomfield fit beaucoup pour renforcer la popularité croissante de cette guitare en Amérique en utilisant une Gold Top et une Sunburst sur East-West du Butterfield Blues Band et sur Super Session avec Steve Stills et Al Kooper. En Angleterre, le fan n°1 de Les Paul s’appelle Eric Clapton qui a possédé une Sunburst achetée à Londres après avoir vu la Gold Top de Freddy King sur la pochette de Let’s Hide Away And Dance Away, jouée sur l’album Blues Breakers de John Mayall, puis finalement piquée avant le premier concert de Cream. Une chasse aux Les Paul se dessine chez les musiciens anglais qui cherchent à mettre la main sur n’importe quel instrument en portant le nom : Keith Richards en rapporte une de la première tournée américaine des Stones en 1964, Jimmy Page utilise une Custom à 3 micros dans les studios londoniens des années 60, puis deux légendaires Sunburst 58 et 59 avec lesquelles il enregistre les premiers albums de Led Zeppelin. Egalement chasseurs de Les Paul notoires : Jeff Beck, Peter Green, Gary Moore, Paul Kossoff. Cet engouement finit par se faire sentir jusqu’à Kalamazoo, Michigan, où la production des nouvelles Les Paul Gold Top et Custom redémarre en 1968. Le seul mystère, pour bien des guitaristes, était pourquoi il avait fallu attendre aussi longtemps…

Martin Drevet