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Portrait: SCOTT JOPLIN Dossier: ALADDIN RECORDS  
 


Dossier
martin luther king


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Le rêve assassiné

Le 4 avril 1968, Martin Luther King était assassiné à Memphis, après douze ans de lutte pour les droits civiques. Un combat qui met en lumière une part d’ombre de l’histoire américaine, tellement violente qu’on peine à croire que tout cela est si récent.

Une patience infinie
En 1875, dix ans après la fin de la guerre de Sécession, le Congrès américain avait voté la loi sur les droits civiques qui garantissait à chacun, quelle que soit « sa race, couleur ou condition de servitude antérieure », le même traitement dans les lieux publics. Huit ans plus tard, la Cour suprême vidait le texte de sa substance en laissant à chaque État la possibilité de légiférer sur le sujet. Les lois régissant la ségrégation, les fameuses lois Jim Crow, variaient donc d’un état à l’autre avec, dans les états ségrégationnistes, des constantes concernant la ségrégation des lieux publics, des écoles et des transports, et des variantes plus ou moins délirantes sur les autres sujets. Ainsi, en Alabama, la cohabitation interraciale était passible de deux à sept ans d’emprisonnement. À la fin de la Seconde Guerre-mondiale, seuls 15 États sont exempts de lois de ségrégation. Parmi eux, aucun État du Sud.
Il est d’usage de dater le commencement du mouvement pour les droits civiques au 5 décembre 1955, jour du début du boycott des autobus de Montgomery, Alabama. Le décès de Rosa Parks, en 2005, a replacé dans l’actualité l’histoire de cette couturière qui avait refusé de céder sa place à un Blanc dans un autobus. Pour cela, elle avait été arrêtée et condamnée à une amende, après un procès expéditif. La journée de boycott des autobus, organisée le jour du procès en signe de protestation, ayant rencontré un succès inespéré, les organisateurs décident de prolonger l’action avec des revendications précises : fin de la ségrégation dans les bus, embauche de conducteurs noirs et attitude courtoise des conducteurs. Ce dernier point peut sembler saugrenu, mais il faut savoir que le voyageur noir devait acheter son billet au conducteur, redescendre du véhicule et rejoindre l’arrière du bus par l’extérieur. Certains chauffeurs ne se privaient pas de redémarrer avant que le passager ait pu remonter. Rosa Parks avait vécu cette humiliation quelques années plus tôt, avec le même chauffeur qui la fera arrêter en 1957. Pour mener à bien un tel boycott, il fallait un leader à même de fédérer les différentes composantes du mouvement et taire leurs rivalités. Elles choisissent Martin Luther King, jeune pasteur de 26 ans installé depuis quelques mois à Montgomery. Il écrira dans son autobiographie : « Ils m’avaient sûrement choisi parce que je n’étais pas arrivé en ville depuis assez longtemps pour être assimilé à quelque groupe ou clique en particulier ». Ce n’est pas lui qui est à l’origine du boycott, il avoue même avoir eu des doutes sur la valeur chrétienne d’une telle action, mais il va se révéler un redoutable porte-parole, par sa détermination pacifique et ses talents d’orateur. Son discours de non-violence active, en référence permanente à Gandhi, convainc en s’appuyant sur la certitude de la légitimité. « Nous avons, dit-il, fait preuve d’une patience infinie. »
Le boycott va durer près d’un an, jusqu’au 13 novembre 1956, date à laquelle la cour suprême confirme en appel le verdict de la cour fédérale, rendu au mois de juin, qui donne satisfaction aux insurgés. Ce n’est pas le premier boycott de ce type. Deux ans auparavant, Bâton Rouge (Louisiane) avait, pour les mêmes raisons, connu huit jours de boycott victorieux, mais celui de Montgomery prend une dimension particulière par sa durée et l’apparition sur la scène publique de Martin Luther King. Il comporte déjà tous les éléments qui annoncent la suite du mouvement pour les droits civiques : capacité de Martin Luther King à rassembler, extraordinaire courage des protagonistes face à la violence des autorités et des foules ségrégationnistes (menaces d’arrestation pour les chauffeurs de taxi qui facilitent le boycott en baissant leur tarif, arrestations des meneurs, passages à tabac, coups de feu tirés contre les autobus une fois la ségrégation abolie, incendies et attentats à la bombe, notamment une tentative qui échoue contre la maison de Martin Luther King).
Dans la foulée est créée la SCLC (Southern Christian Leadership Conference), dont Martin Luther King est nommé président : « Nous disposerions ainsi d’une organisation permanente qui assurerait la coordination des actions entreprises par les différents groupes de contestataires locaux. »Puis, en 1960, le SNCC (Student Nonviolent Coordinating Comitee), son double étudiant, qui sera l’un des principaux acteurs de la lutte pour les droits civiques.
Il faudra encore huit ans pour que la victoire locale de Montgomery devienne nationale, huit ans de combats incessants, jalonnés d’étapes phares : Little Rock, Oxford, Birmingham, Washington.

Freedom Now !
On a beau avoir vu des images d’archives, lu des témoignages, vibré devant des films comme Mississippi Burning ou Les Fantômes du Passé, on est toujours saisi d’effroi quand on replonge dans le rêve américain version Sud profond de cette époque, pourtant récente.

Little Rock
Le boycott de Montgomery avait pour but d’obtenir, par un texte nouveau, la fin de la ségrégation dans les transports. La lutte menée à Little Rock s’attache à obtenir l’application de la déségrégation des écoles, déjà obtenue en 1954 avec l’arrêt Brown, promulgué par la Cour Suprême. À la rentrée scolaire 1957, Orval Faubus, le gouverneur d’Arkansas, mobilise la garde nationale de l’État pour empêcher 9 étudiants noirs de pénétrer dans le lycée, s’opposant donc ouvertement à la loi fédérale. Après plusieurs jours de blocage, le président Eisenhower, pourtant peu enclin à se bouger pour la déségrégation, doit faire appel à l’armée pour assurer la protection des élèves face à des hordes de parents d’élèves racistes, soutenus par leur gouverneur. Celui-ci doit céder, mais les 9 de Little Rock subiront un racisme ouvert tout au long de l’année scolaire et Faubus préfèrera faire fermer les écoles publiques de la ville à la rentrée 58 que de laisser la déségrégation s’installer. Il faudra de nouveau l’intervention de la Cour suprême pour qu’elles soient rouvertes.

Chaque État pouvait, on l’a vu, définir dans les transports ses règles de ségrégation, mais celles-ci ne pouvaient s’appliquer aux voyages d’un État à l’autre. C’est pour dénoncer une réalité bien différente que sont entrepris en 1961 les voyages de la liberté, au cours desquels la loi est mise à l’épreuve des faits et où le SNCC se montrera très actif. On reste admiratif devant le courage de ces voyageurs, accueillis dans plusieurs villes par des foules racistes qui laissent libre cours à une violence surprenante… sous l’œil complaisant de la police.

Ole Miss
En octobre 1962, après un an et demi de procédure judiciaire, James Meredith faisait sa rentrée à l’université Ole Miss d’Oxford, Mississippi, sous protection policière. Les émeutes qui s’ensuivent, perpétrées par une foule hystérique et encouragées par le délirant gouverneur Ross Barnett (« Dieu a fait les Nègres différents pour les punir ») durent une nuit et se soldent par deux morts, dont un journaliste français tué par balle, et des dizaines de blessés. Meredith obtiendra son diplôme après une année de harcèlement permanent de la part d’étudiants blancs.


Birmingham
« Le défi lancé aux partisans de l’action directe non-violente ne pouvait être relevé dans une arène plus appropriée », dira Martin Luther King à propos de Birmingham, la plus grosse ville d’Alabama, parfois surnommé Bombingham en référence aux nombreux attentats à la bombe contre les Noirs récalcitrants. L’action qu’y mène le mouvement pour les droits civiques, en 1963, marque un changement de stratégie, une certaine radicalisation du SCLC. Il ne s’agit plus de réagir à des brimades mais de les provoquer, suivant la méthode déjà utilisée lors des voyages de la liberté, mettant la loi systématiquement à l’épreuve. Chaque jour, des manifestants noirs pacifiques sont arrêtés et conduits en prison. Quand les troupes commencent à manquer, les enfants prennent le relais. Un milliers d’entre eux sont arrêtés le 2 mai. Le lendemain, la police utilise des lances à incendie et lâche, sur les jeunes manifestants, des chiens policiers. La stratégie est payante : les images de cette répression sauvage indignent l’Amérique, font le tour du monde et poussent Kennedy à promettre enfin une loi. La Cour suprême donne raison aux manifestants mais, le 15 septembre, quatre fillettes sont tuées dans un attentat à la bombe contre une église de la ville.

Un rêve
Organisée par un groupe d’organisations syndicales, étudiantes, religieuses et militantes des droits civiques, la marche de Washington du 28 août 1963 est, de loin, la plus imposante manifestation jamais organisée jusqu’alors aux Etats-Unis. On estime qu’elle a rassemblé plus de 250 000 personnes, (dont 50 000 Blancs, parmi lesquels de nombreuses vedettes comme Marlon Brando, Paul Newman et Charlton Heston). Les icônes de la contre-culture folk, Bob Dylan et Joan Baez, apportent leur concours en chantant aux côtés de Josh White, Mahalia Jackson et Odetta. King clôture la manifestation avec son plus célèbre discours : « I have a dream ».
Cet événement deviendra historique par son ampleur, sa réussite et le discours de Martin Luther King. Quelle est la situation du mouvement des droits civiques à ce moment-là ? Martin Luther King draine des foules nombreuses à ses meetings, organisés pour récolter des fonds dans tout le pays, les Noirs ont prouvé qu’on pouvait faire reculer la ségrégation, et placé l’Amérique et le monde devant la situation moyenâgeuse du pays de la prospérité et de la liberté. « Dans les mois qui ont suivi Birmingham, écrira Time Magazine, les Noirs ont manifesté, marché, fait des sit-in et laissé exploser leur colère dans 800 villes du pays. ». Cette réussite, les militants l’ont payée au prix fort. Arrestations par milliers (Martin Luther King lui-même a déjà passé des semaines en prison), attentats et assassinats. Mais son discours de non-violence est loin de faire l’unanimité parmi les activistes noirs. Ses détracteurs se montreront parfois d’une grande agressivité à son égard. Malcolm X a qualifié de « farce » la marche sur Washington, « une manifestation dirigée par des Blancs en face de la statue d'un président qui est mort depuis plus de 100 ans et qui n'appréciait pas les Noirs de son vivant ». Malcolm X, c’est l’antithèse de Martin Luther King. La où celui-ci a vécu une enfance dans un « environnement familial confiant », Malcolm Little n’a que six ans quand son père, pasteur militant du panafricanisme, meurt, probablement assassiné. Sa mère sombre alors dans la folie et doit être internée. Placé dans une famille d’accueil (« Ils m’aimaient comme on aime un animal domestique »), il est un brillant élève, s’oriente vers une carrière d’avocat, mais s’entend dire par un professeur : « Sois réaliste, tu es un Nègre ». Devenu délinquant, c’est en prison, où il purge une peine de six ans pour  cambriolage, qu’il se forge une culture politique et se convertit à l’islam. À sa sortie, il rejette son patronyme, qu’il considère comme son nom d’esclave, devient Malcolm X et rejoint les Black Muslims de Elijah Muhammad, personnage douteux dont il s’éloignera en 1963 avec l’impression d’avoir été instrumentalisé. Après un pèlerinage à La Mecque et un voyage en Afrique, il replace son action dans une perspective internationale. Brillant orateur, capable comme Martin Luther King de galvaniser les foules, il s’oppose à celui-ci sur l’usage de la violence : « Si vous n’êtes pas prêts à user de la violence, alors effacez le mot révolution de vos dictionnaires ! ». L’image du révolutionnaire soldat est plus romantique que celle du pasteur qui tend l’autre joue mais, plus que sur l’aspect spirituel, c’est bien sur l’efficacité stratégique de la violence que se fait la différence avec King, qui écrit : « La limite des émeutes, aspect moral mis à part, c’est qu’elles ne peuvent mener à la victoire et leurs participants le savent. C’est pourquoi l’émeute n’est pas révolutionnaire, mais réactionnaire, parce qu’elle mène à la défaite. »
Le dilemme entre violence et non-violence se double d’un second : intégration ou nationalisme. Le rêve de Martin Luther King, énoncé dans son discours de Washington, est celui de l’intégration raciale et sociale, celui d’un pays réconcilié dans un monde uni. À l’inverse, le Nationalisme noir, apparu au milieu du XIXe siècle et popularisé par Marcus Garvey dans les années 1920, est communautariste. Dans ses tendances extrêmes, il prône le retour en Afrique, thème repris par le rastafarisme, voire la création aux États-Unis d'une nation afro-américaine séparée.

1964-1968
L’année 1964 est celle de la consécration pour Martin Luther King : le 2 juillet, il est invité à la Maison-Blanche : Lyndon Johnson signe le Civil Right Act. Notons au passage qu’au Congrès, le texte a obtenu moins de 7 % de votes favorables parmi les représentants des États du Sud, républicains et démocrates confondus. C’est également une année de reconnaissance personnelle pour King. En janvier, il a été sacré « homme de l’année » par Time Magazine (après le pape Jean XXIII et avant le président Johnson) et, surtout, il devient le plus jeune lauréat du Prix Nobel de la paix, en décembre.
Le combat n’est pas fini pour autant. Il se porte maintenant sur le droit de vote et la lutte contre la pauvreté. Inscrit dans la constitution par le 15e amendement, le droit de vote était restreint, dans certains États, par des tests scolaires et des taxes qui, de fait, en privaient la plupart des Noirs. Selma (Alabama). La moitié de la population est noire, mais 1 % seulement est inscrite sur les listes électorales. La ville est choisie comme terrain d’action. Et tout semble recommencer : manifestations pacifiques brutalement écrasées, arrestations, meurtres. 600 manifestants entament, le dimanche 7 mars 1965, une marche pacifique et hautement symbolique de Selma à Montgomery. Ils sont interceptés à la sortie de la ville par la police. La sauvagerie de la répression vaudra, à l’événement, le surnom de dimanche sanglant. La chaîne ABC interrompt un programme sur les crimes nazis pour montrer des images qui, une fois de plus, horrifient l’Amérique et le monde. Des manifestations de protestation ont lieu les jours suivant dans plus de 80 villes. Une seconde marche est de nouveau stoppée au même endroit. La manifestation est cette fois emmenée par Martin Luther King, qui a été appelé à la rescousse. Mais celui-ci décide de rebrousser chemin après une prière collective, suscitant la réaction négative d’autres participants. Enfin, après que Lyndon Johnson eut pris les mesures nécessaires à la protection des marcheurs, une troisième marche est lancée. Elle arrive à Montgomery le 24 mars, marquant un retour victorieux de King dans la ville où tout a commencé. Mais, si la loi sur le droit de vote est adoptée le 6 août, la victoire laisse un goût amer. Beaucoup, comme le SNCC, commencent à douter de la non-violence, et s’opposent à la personnalité de son défenseur, jugé trop représentatif de la bourgeoisie noire. Paradoxalement, c’est à Selma que Martin Luther King a reçu pour la première fois le soutien officiel d’un Malcolm X, qui a mis de l’eau dans son vin. Un rapprochement semble vouloir s’amorcer, quand Malcolm X est assassiné le 21 février.
En 1966, on retrouve James Meredith qui se lance dans une « marche contre la peur ». L’idée est de parcourir à pied les 300 km qui séparent Memphis de Jackson, afin d’attirer l’attention et d’inciter les Noirs à s’inscrire sur les listes électorales. Meredith, blessé par un tireur isolé, est relayé par d’autres tenants de la cause, dont Matin Luther King lui-même et Stokely Carmichael, leader du SNCC. Carmichael lance à cette occasion le slogan Black Power. Plus tard, Meredith deviendra la bête noire de ses anciens alliés en se ralliant au sénateur ultra-conservateur Jess Helms.
Cette même année 1966, Huey P. Newton et Bobby Seale fondent le Black Panthers Party, qui se réclame de Malcolm X, prône l’autodéfense et mêle à des revendications politiques précises des actions de terrain en faveur des enfants des ghettos. Il est rejoint par le SNCC qui, symboliquement, change son nom : le N de SNCC, qui signifiait non-violent, devient national. La lutte pour la libération des Afro-Américains s’inscrit à présent dans un mouvement de révolte mondiale beaucoup plus large, avec, entre autres, l’opposition à la guerre au Vietnam, à laquelle Martin Luther King s’associe sans ambiguïté : « Tout autour du globe, des hommes se révoltent contre les vieux systèmes d’exploitation et d’oppression. (…) Nous autres Occidentaux devons soutenir ces révolutions. »
La violence reprend le dessus. De nombreuses émeutes enflamment les ghettos. Elles font 43 morts à Detroit.
C’est pour soutenir une grève des éboueurs noirs qui revendiquent l’égalité de traitement que Martin Luther King se trouve à Memphis en avril 68. Il est assassiné le 4 avril alors qu’il se trouve sur le balcon de sa chambre, au Lorraine Motel. Tout comme celle de Gandhi, son modèle, la mort violente de Martin Luther King entraîne une flambée de violence sans précédent, qui touche une centaine de villes et fait des dizaines de morts dans tout le pays. À Washington, l’émeute gagne dès le 5 avril les abords de la Maison-Blanche, situation suffisamment préoccupante pour que Lyndon Johnson mobilise l’armée.
Un suspect, James Earl Ray, est arrêté deux mois plus tard. Il avoue le meurtre, se rétracte, échappe à la peine de mort en acceptant de plaider coupable, il est condamné à 99 ans de prison. Incarcéré, il meurt en 1998 après avoir, en vain, tenté d’obtenir la révision de son procès avec l’aide de la veuve de Martin Luther King, persuadée que la mort de son mari est le fruit d’un complot et non d’un tueur isolé.

LA MUSIQUE ET LE MOUVEMENT DES DROITS CIVIQUES
« Ce sont les civilisations africaines, le maintien de certains de leurs éléments en Amérique et le poids de la civilisation adoptive qui ont produit le Noir américain. Je me propose de prendre systématiquement la musique comme élément de référence, tout simplement parce qu’à mes yeux l’évolution de la musique africaine et sa transformation en musique noire-américaine (une musique nouvelle) reproduisent en microcosme tout ce processus. »Si l’on part de ce postulat de LeRoy Jones, qui sert de ligne directrice à sa célèbre étude ‘Le peuple du Blues’, on doit trouver dans les musiques afro-américaines de l’époque un écho aux mouvements de libération. Pour LeRoy Jones, la musique afro-américaine en tant que telle, celle du moins qui est restée culturellement, dans son essence, rattachée au blues, n’a pas besoin d’exprimer par le texte une révolte contre l’oppression. Elle est l’expression même de cette révolte. En ce sens, on peut considérer que le be-bop, par exemple, est pour lui une musique engagée en ce qu’elle « prolonge » le blues en y puisant son esprit, en réaction au swing, adapté à la culture dominante, et en ce qu’elle exprime l’identité afro-américaine, comme une façon de dire avant James Brown « I’m black and proud ».
Le contexte de sa naissance, puis celui de son développement, à savoir l’esclavage puis la ségrégation, privaient la musique noire de toute forme d’expression directe par le texte, imposait un langage codé ou des sous-entendus dès qu’elle exprimait une rébellion. Taj Mahal voit ainsi, dans les textes de vieux blues, des allusions à l’oppression. Plus surprenant, ce que dit Martin Luther King du gospel : « Nos negro-spirituals, aujourd’hui admirés dans le monde entier, étaient souvent des codes. Nous chantions le ‘ciel’ qui nous attendait et les maîtres des esclaves écoutaient, en toute innocence, sans se douter que nous ne parlions pas de l’au-delà. Le mot ‘ciel’ désignait le Canada et le Noir chantait l’espoir qu’en s’enfuyant par le chemin de fer souterrain (le réseau clandestin des passeurs soutenant la fuite des esclaves vers le Nord, NDLR), il y parviendrait un jour. »
Quoi qu’il en soit, la musique a accompagné tout le mouvement des droits civiques, soit par la participation solidaire de chanteurs engagés extérieurs au mouvement, et la politisation d’une partie du répertoire noir, dans la soul en particulier, soit par l’utilisation dans les manifestations de chants, souvent repris ou adaptés du gospel (voir encadré).
Au moment de la lutte pour les droits civiques, la soul est la musique afro-américaine qui rassemble, celle qui vend le plus de disques, celle qui touche aussi le public blanc. Comme l’écrivent Jean-Louis Comolli et Philippe Carles dans ‘Free Jazz, Black Power : « Ce n’est pas un hasard si la soul-music (musique de l’âme), est contemporaine du militantisme non-violent et de la langue évangélique de Martin Luther King ». Aussi sera-t-elle le principal vecteur musical du mouvement, pas seulement en tant que style, mais aussi en tant que réussite commerciale, en tant qu’expression d’un certain black power. Au Billboard de 1968, Marvin Gaye, Otis Redding et Aretha Franklin sont dans les meilleures ventes. Le cas de Stax est également emblématique. Qu’un label soit aussi ouvertement interracial, que son identité repose sur ce principe même, dans une ville où la ségrégation était aussi marquée qu’à Memphis, voilà qui impose la musique comme l’un des acteurs principaux de la lutte pour les droits civiques. « Être assis dans ce bureau avec des Blancs, dira Al Bell, directeur des ventes et véritable moteur de l’entreprise, partager les mêmes téléphones et être traité comme un être humain, d’égal à égal, c’était une bouffée d’oxygène. » Le lieu même de l’assassinat de Martin Luther King prend une valeur qui n’est pas uniquement symbolique : si le Lorraine Motel servait de lieux de rendez-vous et de détente aux musiciens de Stax, c’est que c’était l’un des seuls établissements ouvertement non ségrégué de la ville. L’assassinat de King marquera du reste un tournant dans l’histoire du label, la confiance interraciale ne sera jamais retrouvée par la suite.
Et le blues ? Si l’on excepte Leadbelly, JB Lenoir et Josh White, dont l’engagement lui vaudra des menaces de mort proférées par le Ku Klux Klan, il est de tradition de dire que le blues n’est pas une musique engagée. Il est vrai que si l’on regarde les disques sortis pendant le mouvement des droits civiques, le blues semble peu concerné. Il faut dire qu’au moment où la lutte se développe, le blues, qui renvoie à l’esclavage, n’a plus les faveurs du public noir. Son histoire n’en est pas moins parsemée de chansons aux textes politiques, prenant souvent pour thème la guerre : ‘Army Blues’ de Bukka White, ‘Vietcong Blues’ de Junior Wells, ‘So Cold in Vietnam’ de Johnny Shines, ‘Sad News From Korea’ de Lightnin’ Hopkins, ‘Study War No More’ de Willie Dixon. Quant au rêve de Big Bill Broonzy, dans sa chanson ‘Just A Dream’ (écrite en 1929), il fait étrangement écho à celui de King dont il est comme le pendant désabusé.

Depuis 1986, le troisième lundi de janvier est férié en l'honneur de Martin Luther King. Le Lorraine Motel est devenu le National Civil Rights Museum.En un sens, une partie de son rêve s’est réalisé : Noirs et Blancs fréquentent les mêmes écoles, les mêmes lieux publics, les cas de réussite ne sont pas isolés et pour la première fois, un candidat noir est en position d’être élu président. Obama s’est d’ailleurs rendu à Selma en mars 2007. Mais l’autre partie du rêve est restée lettre morte : le taux de pauvreté de la population noire est trois fois plus élevé que celui de la population blanche, et 30 % de la population noire passent au moins une fois dans leur vie par la prison.

Benoit Chanal

Bibliographie : Nicole Bacharan : ‘Histoire des Noirs Américains au XXe siècle
Martin Luther King : ‘Autobiographie’ - Malcolm X : ‘Le Pouvoir Noir’ 
LeRoy Jones : ‘Le Peuple du Blues

Petit répertoire non exhaustif de la lutte pour les droits civiques

« Une importante partie des réunions populaires était consacrée aux chants de libération. En un sens, ces hymnes à la liberté sont l’âme du mouvement », écrit Martin Luther King dans son autobiographie.De fait, tout un répertoire de chants traditionnels sera repris, avec des textes actualisés, comme autant de slogans,lors des manifestations : ‘Ain't Gonna Let Nobody Turn Me Around’, ‘This Little Light Of Mine’, ‘Oh Freedom’, ‘Keep Your Eyes On The Prize’, ‘I'm On My Way To Freedom Land’, ‘We Shall Not Be Moved’ et, la plus célèbre,‘We Shall Overcome’, véritable hymne du mouvement des droits civiques.
Traditionnellement engagé politique, le folk se devait d’apporter sa pierre au combat d’une minorité aussi opprimée. Le jeune Dylan, qui n’a pas encore renoncé à assumer la part politique que recèle naturellement le style dont il est en train de devenir le héros, écrit ‘Death Of Emmett Till’, The Lonesome Death Of Hattie Carroll, ‘A Pawn In Their Game’ et ‘Oxford Town’, Phil Ochs :‘Too Many Martyrs’ et ‘Freedom Riders’.
Les stars de la soul, symboles de réussite et de fierté identitaire, ajoutentaux thèmes sentimentaux du répertoire habituel des chansons explicites : Sam Cooke avec‘A Change Is Gonna Come’, Marvin Gaye avec ‘What’s Going On’, Otis Redding avec‘Respect’, que chante également Aretha Franklin, Curtis Mayfieldavec ‘People Get Ready’.
Le jazz n’est pas en reste avec ‘Fables Of Faubus’ de Mingus, ‘Alabama’ de Coltrane et l’album We Insist de Max Roach.
Enfin, si peu de chansons parlent directement de Martin Luther King, citons Nina Simone, qui pourtant s’affirme clairement dans la mouvance de Malcolm X ou des Black Panthers. Elle lui dédie un hommage : Why? (The King Of Love Is Dead)’, juste après son assassinat. Et Otis Spann ? (Mais oui, du blues !) : ‘Hotel Lorraine’ et ‘Blues For Martin Luther King’.

Jake Lamar
Écrivain américain installé à Paris, Jake Lamar est né en 1961. Il a donc été un témoin privilégié du mouvement des droits civiques et de l’époque qui a suivie. Que ce soit dans le polar ou dans la politique fiction, il en fait un élément clef du destin de ses personnages.
J’avais sept ans. Je me souviens précisément de ce moment. Il faisait nuit quand la nouvelle a été annoncée à la télévision. Mes parents étaient anéantis. Je savais très bien qui était Martin Luther King, j’avais vu des manifestations à la télé, les images de Selma, la violence. Mes parents parlaient beaucoup du mouvement pour les droits civiques, il y avait aussi beaucoup de discussions sur les Black Panthers, le black power. Je connaissais tout ça, mais ce soir-là, tout s’est comme solidifié, les choses ont pris une autre réalité.
Après son assassinat, tout le monde a parlé de King comme de l’homme d’un rêve et son discours de 63 est devenu le seul élément pour le définir. Plus on le limitait à ce rêve, plus irréelle devenait sa vision et plus on oubliait qu’il avait aussi un discours très puissant, très radical. D’où un certain cynisme, par la suite, envers ses idées. King est devenu un type aimable, presque un saint, mais personne ne croyait plus vraiment dans son rêve après l’assassinat. Je pense qu’il est toujours considéré comme un rêveur, plus que comme un radical. Pour moi, c’est frustrant. J’aime le discours « I Have A Dream », mais je préfère la lettre de Birmingham qu’il a écrite en prison, dans laquelle il y a beaucoup de colère. Malcolm X renvoie, surtout depuis le film de Spike Lee, l’image d’un homme d’action, d’un homme de fer, alors que Martin Luther King serait plus gentil, presque faible. Cette image perdure.
King s’attaquait de plus en plus au capitalisme américain, et son engagement contre la guerre au Vietnam n’était pas que pacifiste. À la fin de sa vie, il aspirait à un changement radical dans la structure du capitalisme américain. L’idée qu’il a été assassiné par le FBI est assez répandue aux États-Unis.
La musique associée au mouvement des droits civiques, c’est la soul, la musique de Motown et Stax. Et particulièrement ‘Respect’ par Aretha Franklin. Au départ, ce n’est pas du tout une chanson engagée, mais les gens se la sont réappropriée et en ont fait une chanson symbole. J’ai vu une séquence d’archive où Aretha Franklin la chante devant Martin Luther King à l’occasion d’une remise de prix. King apparaît comme un homme ordinaire, qui aime la musique. C’est une séquence magnifique. La chanson de James Brown ‘I’m Black And I’m Proud’ a également produit quelque chose de très fort. Ça n’avait jamais été un problème pour moi d’être noir. La chanson m’a fait comprendre ce que pouvait signifier un tel message pour des gens de la génération de mes parents.

Propos recueillis par Benoît Chanal, janvier 2008

Bibliographie : ‘Le Caméléon Noir, Nous Avions Un Rêve’et‘Rendez-vous Dans le 18e’ sont tous les trois publiés aux éditions Rivages/Noir.