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Dossier
MOUNTAIN

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Des fleurs multicolores et du blues lourd

L’imposante silhouette se gondole sous les projecteurs. Les yeux mi-clos, des doigts dodus tirent sur les cordes d’une Gibson Junior. Les notes hululent dans un fracas terrifiant. Un petit corps frêle et moustachu se tient à ses côtés, à seulement deux pas. Lui aussi participe au son d’enfer qui sort des amplificateurs Sunn avec une basse violon Gibson EB-1 presque trop grande pour lui. Derrière, deux bras athlétiques matraquent les caisses. Seul l’orgue Hammond semble apporter un peu de douceur dans ce torrent de fureur.

Pourtant la musique ne paraît pas agressive. Malgré sa puissance, elle est mélodieuse, et emporte le spectateur dans la rêverie. Le jeu de guitare n’y est pas pour rien, tout en notes expressives et lyriques. Les textes parlent de western imaginaire, de rêves de lait et de miel, de voyage en bateau ou dans l’obscurité, de reine du Mississippi. Mountain, quatuor américain fondé en 1969 par le guitariste-chanteur Leslie West et le bassiste-chanteur Felix Pappalardi, connaît un pinacle cette nuit du Nouvel An 1970-1971 au Fillmore East de New York. Ils succèdent à rien de moins que Jimi Hendrix et son Band Of Gypsys, têtes d’affiche de ce set prestigieux, mais aussi éreintant. Il faut en effet assurer quatre sets dans la soirée : deux le soir du 31 décembre et deux aux petites heures du 1er janvier. Malgré la fatigue, Mountain offre de superbes prestations, totalement habitées. L’ascension fut vertigineuse pour le petit gros du lycée, devenu une légende de la guitare en deux petites années.

blues mountainLeslie est né Weinstein le 22 octobre 1945 à New York. Gamin de confession juive, il grandit entre le quartier de Forest Hills à New York et Hackensack dans le New Jersey. Issu d’une famille travaillant dans la joaillerie, il y gagne quelques temps sa vie sans grande passion. La découverte du rock anglais avec les Beatles, les Yardbirds et les Rolling Stones va le dévier d’une paisible carrière d’ouvrier spécialisé.

Son premier groupe sera les Vagrants. Larry West, le frère de Leslie, tient la basse, Jerry Storch les claviers, Peter Sabatino le chant et Roger Mansour la batterie. Le groupe tourne dans l’État de New York et le New Jersey. La chanson ‘Oh Those Eyes’ fait l'objet d'un petit clip promotionnel où l'on voit le groupe jouer au bord d'une piscine devant des jeunes gens dansant en maillot de bain, dans une atmosphère typiquement sixties. Leslie West est repoussé sur le fond de la scène du fait de son physique rondouillard, à côté du batteur. Il effectue un pas sur le devant de la scène pour interpréter un solo un peu hésitant, avant de se remettre en retrait. Les Vagrants s’inscrivent dans la mouvance garage américaine aux côtés des mythiques Seeds, Nazz ou Thirteenth Floor Elevator.

La carrière des Vagrants piétine malgré quelques singles sur le label Vanguard, puis Atco, filiale d’Atlantic, dont une superbe reprise de ‘Respect’ d’Otis Redding en 1967. A cette époque, Leslie devenu West après le douloureux divorce de ses parents, découvre Jimi Hendrix et Cream. Il admire ce sens de l’improvisation au long cours sur fond de blues lourd. Cream le fascine particulièrement. Alliage de trois individualités fortes, il y règne un vrai esprit de groupe où chaque musicien relance les autres sans cesse. Leslie West voudrait aller dans cette direction. Il est désormais sans groupe après la dissolution des Vagrants fin 1968. Résidant à New York, il fait la connaissance de Felix Pappalardi. L’homme est crucial, car il est le producteur américain de l’album Wheels Of Fire de Cream. Il est aussi bassiste, et voudrait bien tâter de la scène dans un vrai groupe, car il sent que ses idées ne passent pas forcément avec le trio anglais, pas vraiment disposé à se laisser commander.

Pappalardi signe Leslie West sur sa filiale Windfall chez CBS pour un album solo. En juillet 1969, le disque sort et il s’appelle Mountain, inspiré du physique imposant et grassouillet de West. Mais cela n’est plus un problème : sa musique est désormais hors dimensions, comme lui. 1969 est une année charnière. Le rock anglais marque de nouveaux points avec les heavy et virtuoses Jeff Beck Group et Led Zeppelin. Tous deux emmènent le blues noir américain dans des retranchements exacerbés de violence typiquement blanche et anglaise. Jeff Beck avait ainsi expliqué que la jeunesse de Grande-Bretagne, nageant toujours dans les ruines de la seconde guerre mondiale, en était à ressentir la même misère que les noirs américains dans leurs conditions d’ouvriers victimes de la ségrégation. La connexion se fit ainsi là, malgré les inévitables différences culturelles entre Etats-Unis et Grande-Bretagne. Mais chacun était prêt à se rencontrer pour se comprendre.

L’album Mountain est une indiscutable réussite malgré la batterie un peu étriquée de Norman Smart. Les premières pierres angulaires de scènes sont ainsi gravées : ‘Blood Of The Sun’, ‘Dreams Of Milk And Honey’, ‘Long Red’ ou ‘Southbound Train’. Le Leslie West Band joue son premier concert au Fillmore West de San Francisco en 1969, mais devient vraiment Mountain en août de la même année après seulement quelques concerts en rejoignant l’affiche d’un festival à Bethel nommé … Woodstock. Un quBLUES MOUNTAINatrième membre intègre la formation pour enrichir leur son : Steve Knight aux claviers. Mountain va faire partie de la légende, d’une part en étant au programme du double album Woodstock Two en 1971, d’autre part en devenant l’une des formations électriques qui firent vraiment le spectacle avec les Who, Ten Years After, Jimi Hendrix, Santana, Johnny Winter ou Jefferson Airplane. Le set fut tellement important que deux autres titres furent au programme de la première face du premier live du groupe : The Road Ever Goes On en 1972.

Les sets suivants révèlent rapidement les carences du premier Mountain. Et elles s’appellent Norman Smart. Certes carré, le garçon n’est pas très exubérant. Et Pappalardi et West n’attendent que cela : que ça décolle. Il leur faut donc un desperado des baguettes, un mec entre Ginger Baker de Cream et Keith Moon des Who. Ils vont le trouver en la personne du Canadien Corky Laing. Volubile, avec sa gueule accidentée, il apporte un souffle nouveau dans le groupe, une véritable dynamique. La batterie est pour lui une confrontation physique, et la musique doit être à la hauteur. Cela tombe fort bien, puisque Mountain manque de cette dynamique derrière le tapis de bombes électriques.

Mountain est désormais signé sur Windfall, label de Pappalardi, intégré à CBS. La situation semble royale, puisque la formation est désormais maîtresse de son destin. Climbing ! sort en 1970, et accroche la 17ème place des ventes d’albums aux Etats-Unis, atteignant le disque d’or de l’époque : 500 000 exemplaires vendus. Sur ce premier disque, Mountain enregistre le fabuleux ‘Mississippi Queen’, dont l’histoire doit beaucoup à Corky Laing, et qui va propulser les ventes.

L’histoire du morceau débute en août 1969, lorsque Corky Laing fait encore partie du groupe Energy. Ils assurent un set pour une fête de plage, à proximité de Nantucket, une île américaine située au large de Cap Cod, dans le Massachussetts. La température est tellement élevée que les climatiseurs de toute l’île tournent à plein régime, provoquant une coupure d’électricité générale. Energy, qui est sur scène, se retrouve privé d’amplification. Laing, est fasciné par une jeune femme dansant devant la scène dans une petite robe transparente couverte de fleurs. Se sentant investi de la mission de maintenir l’ambiance et de permettre à la charmante naïade de continuer à danser, il se lance dans un solo de cowbell sur sa batterie, hurlant à tue-tête la phrase suivante : « Mississippi Queen, do you know what I mean ? », et ce pendant plus d’une heure. Laing se souviendra de cette anecdote et en jouera quelques bribes à Leslie West en studio, qui aura immédiatement l’idée du riff de guitare, ainsi que l’apport de la double grosse caisse.

La scène américaine subit de plein fouet la nouvelle vague heavy anglaise avec des formations brutales, sexualisées, et peu ouvertes au rêve : Led Zeppelin, Deep Purple, Black Sabbath… Tous issus de ce monde ouvrier anglais, il n’y règne aucune lueur psychédélique. Les Stooges et le MC5 font de même, mais ils se fracassent sur les illusions californiennes. Mountain joue heavy, mais pas de la même manière que ces dissidents métalliques. Mountain pratique un heavy-blues original faisant la part belle aux improvisations psychédéliques et aux rêves d’ailleurs de la jeunesse de Woodstock. Même sur un tempo lourd, on peut fantasmer et s’évader.

L’ambiance au sein de la formation se détériore pourtant assez rapidement du fait de la dynamique étrange enclenchée par le duo Felix Pappalardi-Gail Collins. La jeune femme écrit les textes des chansons, dessine les pochettes, prend les photos du groupe et crée les fonds de scène. Sa présence devient un peu trop imposante au sein de Mountain, et Leslie West n’hésite pas à la comparer à Yoko Ono au sein des Beatles. Felix est rongé par une nouvelle drogue dévastatrice, l’héroïne, et a des aventures extraconjugales dont sa compagne a connaissance. Elle y fait ainsi référence dans les deux premiers vers du morceau ‘Nantucket Sleighride’, évoquant une certaine Robin Marie, qui n’est ni plus ni moins que la dernière maîtresse de Pappalardi. Le groupe au grand complet réussit néanmoins à venir à bout du nouvel album qui paraît le 6 février 1971, encore une fois orné d'une magnifique pochette signée Gail Collins. Toutefois, Leslie West ressort contrarié, peu à l’aise avec les structures progressives des nouveaux morceaux, et relégué sur la pochette comme au titre de simple guitariste.

Les morceaux magiques sont encore légions. La prise de son est plus fine, moins abrupte. Mountain reste néanmoins un groupe sans coblues mountainncession. En témoigne le percutant ‘Don't Look Around’, tout en roulements de caisses et mellotron. Les thèmes abordés dans les chansons sont toutefois beaucoup plus sombres. Nantucket Sleighride raconte l’histoire d’Owen Coffin, jeune homme embarqué sur un baleinier au dix-neuvième siècle. Après avoir harponné un cachalot sans l’avoir tué, le bateau est traîné par le cétacé à travers les mers. L’équipage finit à court d’eau et de nourriture, et décide de tirer à la courte paille pour tuer et manger le perdant. Coffin sera le malheureux élu. Le morceau éponyme deviendra le tour de force scénique de Mountain, étiré sur près d'une demi-heure à chaque concert, West trouvant enfin sa place sur cette pièce de musique d’exception.

‘The Great Train Robbery’ évoque le braquage du train postal de 1963, prenant les voleurs non pas pour des héros, mais au contraire pour de tristes personnages. Quant à ‘Tired Angels’, c’est un hommage sombre à Jimi Hendrix où se mêlent des références à la trilogie du Seigneur des Anneaux de Tolkien. L'album arbore d'autres merveilleux morceaux d'émotion électrique : ‘Travellin’ In The Dark’, ‘My Lady’… L'album grimpe à une très convaincante 16ème place dans les classements de ventes d'albums américains et sera une nouvelle fois certifié disque d'or. Le premier simple qui en est tiré, ‘The Animal Trainer And The Toad ‘/ ‘Tired Angel’ publié en mars, ne fait par contre pas mieux que 76ème. Les simples suivants ne connaîtront tout simplement pas les classements. Il semble que bien qu'apprécié sur scène, et avec des ventes convaincantes, le groupe n'arrive pas à percer de manière définitive sur la scène musicale américaine. Mountain reste dans l'ombre de Led Zeppelin, Deep Purple et Black Sabbath.

Par contre, l'album fait une entrée dans les classements d'albums britanniques, à la 43ème place. Ils effectuent leur première tournée en Europe, jouant en Grande-Bretagne, en Scandinavie, et en Allemagne. Ils apparaissent à l'émission Beat Club le 26 juin 1971 et y jouent en direct ‘Don't Look Around’.

Les années 1970 et 1971 sont un pinacle musical pour Mountain. Outre les deux albums désormais mythiques Climbing ! et ‘Nantucket Sleighride, le quatuor ne cesse ne tourner. Sa formule scénique est absolument implacable et unique. Certes, Mountain fait du blues-rock particulièrement heavy, mais il le fait avec un sens du lyrisme singulier. La recherche de l’uppercut n’est pas le sens premier du groupe, contrairement à des morceaux immédiats de leurs concurrents : ‘Communication Breakdown’ de Led Zeppelin, ‘Speed King’ de Deep Purple ou ‘Paranoid’ de Black Sabbath.

Mountain cherche l’incandescence. Elle est fulgurante et intense, elle consume avec plus ou moins d’intensité immédiate. La force brute réside dans le jeu de batterie de Corky Laing. Le cœur du fourneau est constitué de la guitare de Leslie West et de la basse de Felix Pappalardi. Leurs sonorités engendrent une matière sauvage et mouvante, ondulant sous l’inspiration du moment. West est le poète instrumental du groupe, tirant de ses cordes des notes déchirantes ou grondantes selon le propos. La voix de West, plus rocailleuse, alterne selon les chansons avec celle de Pappalardi, plus douce et veloutée. Là encore, le choix de l’un ou de l’autre dépend de l’atmosphère à créer. West est souvent mis à contribution pour les titres plus immédiats et intenses qu’il compose. Pappalardi chante ses propres compositions qu’il co-signe avec Gail Collins, aux atmosphères plus délicates, et sur lesquelles l’orgue de Steve Knight prend une part plus importante. Il n’y a toutefois pas de réel fossé entre les deux compositeurs, dont le travail est totalement complémentaire, et apporte toute la richesse musicale de Mountain. Il l’est tellement que les deux musiciens se relaient sur le même morceau, comme sur ‘Silver Paper’.

La série de sets du Nouvel An 1970-1971 au Fillmore East est assurément parmi le plus représentatif de cette excellence musicale. La set-list conjugue désormais les morceaux de trois albums : Mountain de Leslie West, et les deux premiers disques du groupe. Le tout est une véritable lave sonore à la puissance inouïe, avec laquelle seul Black Sabbath est en capacité de se mesurer.blues mountain Les versions de chaque morceau sont comme le cours d’une rivière, tantôt impétueux, tantôt doux et invitant à la rêverie.

La formule n’est pourtant pas simple à renouveler sans briser le fin équilibre qui régit la musique de Mountain. Flowers Of Evil, publié le 11 décembre 1971, propose le compromis parfait pour le groupe : une face studio, une face live. Mais il traduit aussi et les dissensions au sein de Mountain, et le manque d’inspiration sous-jacent. On leur reproche désormais de faire preuve d’un manque certain d’imagination, incapables de se renouveler. Les rois du hard-rock Led Zeppelin et Deep Purple n’hésitent pas à faire évoluer leurs musiques : le premier en intégrant du folk sur III et IV, le second en flirtant avec le funk sur Fireball. Black Sabbath est lui aussi critiqué pour son immobilisme musical, mais cela n’atteint nullement son succès auprès du public, notamment américain.

Flowers Of Evil offre de superbes moments, comme ‘Crossroader’ ou le ‘Dream Sequence’ capté en live. Il est le prétexte à une nouvelle tournée britannique, mais en février 1972, Mountain se sépare. Pappalardi évoque des problèmes d’audition liés aux concerts. Il souhaite se consacrer à la production. Ce sera aussi l’occasion pour lui de se défaire de son addiction à l’héroïne, et pour Gail Collins de conserver son homme à la maison.

Leslie West et Corky Laing se lancent aussitôt dans un nouveau groupe avec le bassiste mythique de Cream : Jack Bruce. Les destinées de Mountain et West, Bruce And Laing se croisent dans les classements, entre la sortie de l’album live posthume The Road Ever Goes On des premiers et l’album Why Dontcha des seconds. C’est le paroxysme des super-groupes heavy : West, Bruce And Laing, Beck Bogert Appice…

Why Dontcha va décevoir quelques attentes, par ailleurs difficiles à cerner. A quoi pourrait bien ressembler une fusion idéale entre Cream et Mountain ? Personne n’en sait rien. Le disque se vend toutefois bien, et la tournée est un immense succès. Le trio signe pour un périple de trente dates à travers les Etats-Unis avant d'avoir finalisé son contrat avec CBS. En novembre 1972, les 6000 places du Radio City Music-Hall de New York trouvent acquéreur en moins de quatre heures. Néanmoins, West, Bruce And Laing est une expérience éprouvante pour les organismes. Bruce plonge dans les excès de boissons et de drogues, West également. Laing, sobre, plonge dans une overdose de sexe débridée. Le trio joue sans discontinuer aux Etats-Unis et en Europe entre novembre 1972 et le printemps 1973. Le kit métallique de la batterie de Laing servira à rapporter l'héroïne britannique, de meilleure qualité qu’aux Etats-Unis, le surpoids n'étant pas détecté à la douane.

Le second album Whatever Turns You On, enregistré trop vite, ne permet pas d’égaler la qualité musicale de Why Dontcha. Pire, Jack Bruce, épuisé, renonce à une nouvelle tournée. L’album en direct Live And Kickin de 1974 permettra de se faire une idée des prestations de West, Bruce And Laing. Et le résultat n’est pas ce que l’on aurait pu s’attendre. Certes, les quatre morceaux proposés sont heavy. Mais ce qui fut considéré comme de l’autosatisfaction est en fait une totale erreur de jugement. L’apport de Jack Bruce et ses influences jazz emmènent les improvisations du trio vers des rivages étonnants, sorte de heavy-jazz-rock brutal de premier choix.

Laing et West désormais livrés à eux-mêmes, ils forment Leslie West’s Wild West, qui tourne en 1973 aux USA. De son côté, Felix Pappalardi s’ennuie, et veut retrouver le frisson de la route. Il contacte Leslie West pour lui proposer un contrat au Japon pour des dates de Mountain. Avec le Made In Japan de Deep Purple, le pays est devenu un eldorado des groupes de rock anglo-saxons. Pappalardi veut surfer sur cet intérêt des japonais pour le heavy-rock. West est d’accord, mais Mountain ne peut exister sans Corky Laing à la batterie. Lorsque le groupe décolle pour le Japon, Laing ne sera pourtant pas là, exigeant toujours le paiement de droits d’auteur de la part de Pappalardi sur des chansons de Mountain. Le batteur Allan Schwartzberg le remplacera. Ce dernier sera l'un des requins de studio embauchés pour participer aux projets d'albums de Jimi Hendrix Crash Landing et Midnight Lightning en 1975 et 1976. La seconde guitare et les claviers seront tenus par Bob Mann. Le tout sera enregistré afin de publier un album live, projet dont West ne sera pas au courant.

Le résultat de ces sets du mois d'août 1973 sera l'excellent double live Twin Peaks, publié début 1974 et qui se classe 142ème des ventes d'albums aux Etats-Unis. Le disque ressuscite une partie de la félicité de Mountain. L’apport de la seconde guitare Bob Mann enrichit le son du groupe. Il manque toutefois la férocité du jeu de batterie de Corky Laing. Le disque offre toutefois quelques merveilles comme la version au long cours de ‘Nantucket Sleighride’ de presque trente-deux minutes, ou celle de ‘Crossroader’.

blues mountainSi les concerts ont été des succès, les ventes s’amenuisent. Corky Laing fait son retour après arrangement sur ses exigences. Bob Mann, musiciens de session comme Allan Schwartzberg, est remplacé par l’excellent guitariste noir américain David Perry. Un nouvel album studio sort : Avalanche. Le son du disque, signé Felix Pappalardi, est époustouflant. Dopé aux amphétamines, moderne, il est l’un des précurseurs du heavy-metal moderne avec le premier album de Montrose en 1973. La version du classique de Jerry Lee Lewis ‘Whole Lotta Shakin Going On’ est propulsée dans la stratosphère, tout comme le ‘Satisfaction’ des Rolling Stones, devenu un heavy-blues boueux et malfaisant. Les morceaux originaux sont également de très haute tenue : ‘Sister Justice’, ‘Thumbsucker’, ‘You Better Believe It’, ‘Back Where I Belong’. L’album ne fait pourtant guère mieux que 102ème dans les classements américains.

Mountain se lance en tournée, réduit à l’état de trio après le départ de David Perry peu de temps après la sortie du disque. Jusqu’à fin 1974, Mountain se bat pour défendre son heavy-blues magique. Si les vieilles scies résonnent toujours avec férocité, les nouveaux morceaux emmènent Mountain vers de nouvelles terres. Pourtant, leur injection dans les set-lists reste marginale. Le trio préfère assurer avec ses classiques, par crainte de s’aliéner leurs fans fidèles. Inclure ‘Sister Justice’ ou ‘Thumbsucker’ aurait sans doute permis à Mountain d’évoluer vers de nouveaux horizons musicaux, plutôt que de rester dans la case du groupe de Woodstock, à l’instar de Ten Years After. Mountain se sépare officiellement après le concert du 31 décembre 1974 à New York.

Leslie West se lance dans une carrière solo parsemée de sommets comme le superbe album Leslie West Band en 1976 avec Corky Laing et Mick Jones à la guitare, ex-Johnny Hallyday et surtout futur fondateur de Foreigner. Mountain revoit le jour en 1981 en trio : West, Laing et Pappalardi. Mais en 1983, Gail Collins, la compagne du bassiste et dessinatrice de toutes les pochettes de Mountain, abat d'une balle de fusil son mari après une énième infidélité. Collins est arrêtée. Elle échappe à la prison, le tribunal ayant conclu à un accident malheureux.

Mountain revient discographiquement parlant avec l’album Go For Your Life en 1985, et Mark Clarke, ex-Colosseum et Tempest, à la basse. L’album n’est guère convaincant. L’alchimie fragile entre West et Pappalardi est désormais rompue. Leslie West alternera album solo et disques de Mountain avec Corky Laing. Si la voix et la tonalité de guitare de West restent, le fleuve turbulent de la musique de Mountain s’est désormais tari. La mort de Leslie West le 23 décembre 2020 mettra définitivement fin aux ondulations uniques et magiques faites de blues, de psychédélie et de heavy-music.

Julien Deléglise