blues again en-tete
09/21
Chroniques CD du mois Interview: THE WHITE RATTLESNAKE Livres & Publications
Portrait: LIL GREEN Interview: SWEET SCARLETT Dossier: BLAXPLOITATION
 


Dossier
NEW ORLEANS


BLUES PIEDMONT BLUES
blues piedmont blues
BLUES SAVOY BROWN






Le chaudron magique.

Blues, jazz, funk et tutti quanti… La Nouvelle Orléans était là au début de bien des aventures musicales du siècle dernier. Retoblues new orleansur sur quelques faits, gestes et légendes de cette Great Black Music, née dans le bayou.
Le jazz et le blues n’ont pas été inventés en un jour par une seule personne, mais doivent sans doute tout à La Nouvelle Orléans. Ils y sont nés dans leurs formes primitives et la métropole reste dans l’inconscient collectif, ce berceau, cette terre promise des musiciens, même si d’autres villes comme Chicago et New York, joueront un rôle décisif dans l’affirmation de ces musiques noires.
Elles y sont nées parce que La Nouvelle Orléans était la seule ville des Etats-Unis où les esclaves étaient autorisés à posséder tambours et instruments de percussion, avec lesquels ils pratiquaient leurs rites vaudous. La ville, passée en mains espagnoles, françaises et néerlandaises, convoitée par les Britanniques accueillait volontiers les émigrés haïtiens.
A La Nouvelle Orléans, on s’est toujours massé pour célébrer, parader. C’est ainsi que des esprits fêlés auront rapidement l’idée d’introduire des cuivres à ces marches et danses rituelles. Les pauvres, les riches, les Blancs, les Noirs, les Créoles et d’autres, tout le monde y assistait. La faune des bars et bordels de Storyville, le quartier réservé à la prostitution entre1897 et 1917, se prêtait plus que tout autre à l’émergence de nouvelles formes de divertissements. Les Noirs y retrouvaient le goût de la liberté dans cette ville qui en avait été le symbole. Dès le 18ème siècle, le statut de personne de couleur libre était entré en vigueur. L’émancipation des esclaves était une chose admise et relativement fréquente. Les Blancs, quelque peu effarés face aux codes vaudous, avaient rejeté l’idée d’une pratique totalement clandestine et autorisé les Noirs à se retrouver chaque dimanche à Congo Square pour leurs célébrations.

Bolden, LaRocca, Satchmo et Sidney
C’est dans cette joyeuse atmosphère que les vocations musicales se sont forgées. Réglons le cas du grand Satchmo (Louis Armstrong) qui entretiendra des liens fusionnels avec son lieu de naissance jusqu’au bout et s’en fera le messager universel pour populariser, partout et sans relâche, ce Dixieland… et le jazz tout court. Né en 1901 de petit-fils et petite fille d’esclaves, il croise la route si l’on peut dire, d’un surveillant de la maison de correction où il atterrit à 16 ans, qui lui met pour la première fois un cornet dans la bouche. Louis Armstrong a tout pour devenir la première superstar de cette musique : la chance, la bouille, la technique (l’un des plus grands trompettistes de tous les temps) et même la longévité : il meurt en 1971.
Essentiel, debout, incontournable, il ne fut pas le seul. On peut citer le clarinettiste Buddy Bolden qui monta son premier orchestre dès la fin du 19ème siècle et qu’Armstrong cite comme une influence. Sa vie reste encore aujourd’hui mystérieuse et sa musique ne fut d’ailleurs jamais enregistrée à l’inverse de l’Original Dixieland Jazz Band, mené par un certain Nick LaRocca. Il grave dès 1917 ce que les historiens datent comme le premier disque de jazz de l’histoire. Armstrong paiera aussi sa dette à Joe King Oliver, natif des terres de Louisiane, qui crée au début des années1920 à Chicago le Creole Jazz Band… lequel emploie le jeune Satchmo. On en passe et des meilleurs, c’est certain. Tiens, un autre soufflant aux pérégrinations universelles : Sidney Bechet. La première grande aventure de la clarinette et surtout du saxophone soprano. Il conquiert l’Europe avec une certaine idée du jazz, un pèlerinage à chaque set, une mémoire grande comme ça.

Jelly Roll, Longhair et Fats
A l’exercice de distribution des bons points, ne pas oublier non plus celui qui fut l’un des plus grands rivaux d’Armstrong dans la course à la postérité : Ferdinand Joseph Lamothe, plus connu sous le surnom de Jelly Roll Morton. Il jouait aussi bien qu’il parlait fort. Avec ‘King Porter Stomp’, son grand tube en bandoulière, ce pianiste popularisa le ragtime venu du Missouri, et s’autoproclama très tôt inventeur du jazz, le torse gonflé et les scrupules dans la poche. Force est de constater que son apport fut décisif, et son accession au Hall Of Fame des pianistes dans les années 1920, non usurpée. Le piano et La Nouvelle Orléans devaient former dès lors un attelage incontournable qui ouvrirait la voie au blues et au funk à tendance bayou. Professor Longhair avait-il de grandes mains ? Probablement davantage que de longs cheveux. Mais pianiste, il fut bel et bien l’un des mythes de la musique née dans la Cité du Croissant, activant la combustion du ragtime et du blues, croquant les piments caribéens pour recracher funk et RnB dans leurs formes les plus brutes et sensuelles. A sa mort en 1980, son ‘Mardi Gras In New Orleans’ devint l’hymne du Carnaval de la ville. Qui venait après lui se devait d’invoquer la patte du Longhair. Ce qui fit l’immense Fats domino, lequel faillit être englouti par Katrina en 2005 et y perdit le piano sur lequel il avait inventé le rock’n’roll.
BLUES new orleans
Meters et Neville
A chaque émergence d’un style populaire noir, La Nouvelle Orléans, si elle ne l’avait vu naître, dépêchait son plus fière représentant pour l’émanciper et l’inscrire dans l’histoire. En 2005, l’irremplaçable Jean-François Bizot écrivait dans Vaudou et Compagnie (éditions Panama) : « Les grands frères de New Orleans vous disent que si tout n’est pas venu de chez eux, c’est l’énergie de leurs musiciens et de leurs métissages qui a été diffusée partout. Prenons le funk, du mot congolais ‘lu fuki’ (la sueur positive). On trouve dès 1900 le mot ‘funk’ ou ‘funky’ dans les chansons de New Orleans. Vous riez ? Vous vous dites : ils exagèrent ». Réponse de Bizot : « Carnaval ! ». Tout est dans le carnaval, la sueur, l’attitude, le look, l’énergie.
Chez les Meters aussi il y avait tout ça. Ce combo made in New Orleans rime depuis toujours avec funk et fait la jonction entre la dynastie de la famille Neville et le manitou Allen Toussaint. Pianiste (il revendique les influences de Longhair et Domino), producteur, compositeur, songwriter, arrangeur, Toussaint traîna dans les années 1950 dans nombre de studios, derrière nombre de faiseurs de tubes dont Lee Dorsey et Irma Thomas. Il enregistre en 1958 un album instrumental en forme de programme The Wild Sound Of New Orleans, et en 1965, associé à Marhall Sehorn, fonde son label Sansu Enterprise. Comme Booker T & the MG’s chez Stax, les Meters formeront le backing band de Sansu. Emmené par Art Neville, le groupe tentera l’aventure solo, dynamitant les hit-parades et tenant la dragée haute aux JB’s de Mr Dynamite. Art et ses frangins, Aaron, Charles et Cyril se décideront ensuite à pousser la chansonnette RnB au sein des Neville Brothers.
Et Dr John ? Et la famille Marsalis ? Tout aussi essentiels pour répandre la bonne parole de ce port de Louisiane avec des bonheurs différents. L’un écrase tout avec ses gris-gris, ses chapeaux à plumes, sa gouaille, son piano géant. L’autre préfère souvent le costume trois pièces et le revivalisme à toute épreuve, façon musée. Mais c’est ça La Nouvelle Orléans : le grand écart entre le berceau de toutes les inventions musicales et la volonté de rester droit dans ses bottes. Et quand la nature s’en mêle et abat ses foudres, un bout de la ville et son histoire reste toujours debout. Là ou ailleurs… pour rebâtir.

blues new orleans