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06/21
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Portrait: SCRAPPER BLACKWELL Interview: LOUIS MEZZASOMA Dossier: SAVOY BROWN
 


Dossier
SAVOY BROWN


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Fin de règne…

Savoy Brown : La route de l’oubli.
La Dodge Charger se gare sur le parking devant l’Holiday Inn. C’est une étape de plus dans une énième tournée américaine SAVOY BROWNpour Kim Simmonds. Il ne les compte plus depuis longtemps, lui qui ratisse le pays depuis 1968 avec son groupe : Savoy Brown. Harry, son frère, prend rapidement les choses en main, comme à son habitude. Il récupère les clés des chambres de chacun, les distribue, et donne les conseils de bonne tenue. Ce soir, c’est un peu la fête : le groupe fait halte à Los Angeles, et les musiciens comme le staff vont enfin pouvoir faire un peu de tourisme après avoir aligné les insipides villes du Midwest : Cleveland, Boston, Des Moines…
Ce soir, c’est dîner dans un restaurant au bord de la plage, suivie d’une petite balade digestive, avant une virée en club pour les plus audacieux. Tom Farnell, le batteur, et Paul Raymond, l’organiste, sont très excités à cette perspective. Andy Rae, le bassiste-chanteur, a accepté de se joindre à eux après avoir soigné un mauvais rhume qui lui a empoisonné les trois derniers jours. Quant à Kim, il semble de bonne humeur, jovial. Il pourrait se laisser tenter par une sortie récréative après une trentaine de dates non-stop à travers le pays. Demain c’est relâche, alors, il y aura tout le temps pour cuver une petite gueule de bois.

Tout le monde monte dans la Dodge Charger de location. Harry, qui ne les accompagne pas, donne ses consignes, notamment à son frère Kim : ne pas trop boire, pas d’esclandre en ville. Il y a un set dans deux jours au Record Plant de Sausalito, enregistré et diffusé par la radio de San Francisco KSAN FM. Harry avait viré son frère de son propre groupe en 1967 lors d’une tournée britannique, une des premières de Savoy Brown, qui venait de signer avec DECCA. Kim avait un peu trop bu, et avait joué saoul. Harry, tyrannique, ne lui a pas pardonné. Il n’hésite pas à lui resservir régulièrement. Kim fait donc attention. Mais ce soir, il a envie de s’amuser en compagnie de ses musiciens. SAVOY BROWN

Frères de Boogie
Le guitariste a envie de souffler après la réussite de son nouveau line-up en studio comme sur scène. Le pari fut compliqué. Kim Simmonds dût repartir de zéro après la dissolution de son Savoy Brown « super-groupe » de 1974 en compagnie de Stan Webb de Chicken Shack et de Miller Anderson du Keef Hartley Band. C’était un beau line-up avec Eric Dillon à la batterie et Jim Leverton à la basse. Au départ, le groupe ne devait pas se nommer Savoy Brown, mais Harry Simmonds, conscient de l’impact encore vivace du groupe aux USA, en décida autrement. Le retour du nom Savoy Brown ne fit pas que des heureux, notamment Stan Webb, qui sentit venir la supercherie. Ce qui fut encore moins apprécié, c’est que Kim, détenteur du nom Savoy Brown, touchait plus que les autres, ce qui gâcha encore la fête. Le disque sortit sous l’intitulé du groupe initial : Boogie Brothers. Il ne fit guère d’étincelles dans les classements US, seulement 101ème du Billboard. Mais la tournée, avec notamment sept semaines de concerts en compagnie de Deep Purple, en pleine baraka avec l’album Burn vendu à huit millions d’exemplaires rien qu’aux Etats-Unis, allait permettre de relever les compteurs. C’était aussi l’occasion d’en découdre avec un monstre mondial du hard-rock. Cela n’était pas pour déplaire à Ritchie Blackmore, le guitariste de Deep Purple, ami avec Stan Webb depuis de nombreuses années.

Alors que tous se reposaient tranquillement au bord de la piscine après une harassante tournée à travers le continent, Harry Simmonds annonça à tout le monde qu’il fallait faire le chemin en sens inverse pour autant de dates en tête d’affiche. Stan Webb claqua la porte avec Miller Anderson au bout de quatorze semaines de tournée non-stop. Webb et Miller touchèrent en tout et pour tout 1100 livres de cachet chacun. Savoy Brown era Boogie Brothers n’était plus à la fin de l’année 1974. Webb reforma Chicken Shack et Miller Anderson monta Dog Soldier avec son vieux complice Keef Hartley.
Quant à Kim Simmonds, il refonda un Savoy Brown tout neuf. Le premier appelé fut Paul Raymond, fidèle pianiste depuis 1971, et ex-Chicken Shack. Le garçon ne fut pas rancunier, à s’être fait virer après avoir assuré derrière Kim Simmonds, composition comprise, sur pas moins de quatre albums. Paul Raymond vit passer d’innombrables musiciens au sein de Savoy Brown, car Kim Simmonds est un garçon… particulier. Un poil soupe-au-lait, son ego est alimenté par son frère Harry, qui le chouchoute comme la septième merveille du monde. Kim ne doit se consacrer qu’à la musique, et ne pas être dérangé par la moindre contingence matérielle ou le moindre caprice de ses subordonnés. Car les musiciens au sein de Savoy Brown sont des employés interchangeables, moins payés que le patron. Petit bonus toutefois, Kim accepte que certains co-signent des compositions, ce qui apporte un peu de droits d’auteurs. Paul Raymond a ce privilège. Il co-signe tout avec Kim Simmonds depuis Street Corner Talking. Mais le guitariste vire aussi certains musiciens sur un coup de tête après une répétition qu’il ne « ressent » pas. C’est alors la réunion de crise, tout le monde est appelé avec Harry en témoin, et Kim annonce les perdants du jour, sans état d’âme.
Et puis parfois, inexplicablement, il se montre gentil et conciliant. Ce sera notamment le cas avec le batteur Dave Bidwell, qui sombra dans l’héroïne lors de sa première tournée US avec Savoy Brown, et qui fut repêché jusqu’à ce nouveau line-up de Savoy Brown de fin 1974. Mais son état de santé ne lui permit pas d’assurer l’enregistrement et la tournée qui suivit, aussi il fut remplacé par Tom Farnell début 1975. Andy Rae compléta le line-up au chant et à la basse, et Wire Fire vit le jour, accrochant une modeste 153ème place du Billboard.

La fin du Boogie
Savoy Brown a perdu de sa superbe depuis le début des années soixante-dix. C’était le bon temps du boogie et du blues-rock. Les groupes anglais faisaient la loi, et le public américain en était friand : Led Zeppelin,SAVOY BROWN Humble Pie, Ten Years After, Foghat, Wishbone Ash, Savoy Brown… Le Brown n’accrocha jamais le sommet des charts, culminant à la 34ème place avec son album Hellbound Train en 1972. Toutefois, ses ventes étaient toujours autour des 300 à 500 000 exemplaires. Hellbound Train fut d’ailleurs disque d’or. Et les salles étaient pleines de gamins fans du groupe qui voulaient entendre leur blues-rock lourd et mélancolique, avec cette teinte d’authenticité héritée du Blues Boom anglais de la fin des années soixante. Savoy Brown ne fit jamais dans les délires progressifs, les incursions dans le classique ou la musique contemporaine. Savoy Brown fut toujours un groupe de blues-rock attaché à son idiome. Kim Simmonds ne voyait pas sa musique autrement, même s’il sut injecter, en compagnie de certains de ses camarades du jazz, du rhythm’n’blues et du boogie au fil des années.
Wire Fire fut un retour en terre connue : blues-rock à tous les étages, quelques cuivres, une teinte jazz par certains aspects. Savoy Brown ne fut jamais boogie comme Status Quo par exemple. Il le fit toujours finement. Cela frustra d’ailleurs certains de ses anciens collaborateurs, provoquant notamment le départ des trois quarts du line-up de 1970, période Looking In. Dave Peverette, Roger Earl, et Tony Stevens créeront leur groupe de boogie avec le guitariste Rod Price : Foghat.
Cette fois, Kim Simmonds donna dans des sonorités plus laid-back, cherchant la puissance ailleurs, notamment dans son jeu de slide de plus en plus fin et personnel. Le résultat était très réussi, mais Savoy Brown n’était plus vraiment dans l’air du temps. Il ne l’a jamais vraiment été, en réalité. Kim Simmonds donna fort peu d’interviews, aucun journaliste ne se passionna vraiment pour leur musique. Toutefois, le public fut là, du moins, jusqu’à ce que les Etats-Unis trouvent de nouveaux héros.
Les sonorités blues n’étaient pas totalement éteintes. Led Zeppelin était toujours au sommet du monde en 1975, Humble Pie et Ten Years After remplissaient toujours les salles en 1974 et 1975. Savoy Brown lui-même eut un beau succès en 1974 avec sa tournée Boogie Brothers. Mais le rock anglais était sur une pente descendante, notamment en matière de hard-rock. Les organismes étaient fatigués par les cames, et les géants étaient en train de passer le toit du monde pour redescendre brutalement : Led Zeppelin, Deep Purple, Black Sabbath… Vers 1973 arriva trois locomotives US particulièrement affûtées : Aerosmith, Blue Oyster Cult et Kiss. Le succès commercial se confirma en 1974-1975, et dès lors, les Etats-Unis plébiscitèrent leurs groupes, plus jeunes et flashy.
Savoy Brown était devenu le souvenir d’une époque, celle de l’ascension du blues-rock anglais aux Etats-Unis au milieu de la psychédélie ambiante et de la peur du départ au Vietnam. Toujours efficaces, Savoy Brown jouait désormais une musique un peu datée, emballée dans des pochettes un peu kitsch, celles de leur label DECCA, des cas à part dans la production de l’industrie musicale. Visuels inspirés de la bande dessinée, photos noires et blanches inquiétantes ou mélancoliques, couleurs sépias, personnages étranges… Savoy Brown fut un des grands pourvoyeurs du label en termes de pochettes étranges et décalées. DECCA lui-même était dépassé par des labels bien plus jeunes et ambitieux : A&M, CBS, EMI, Virgin…

Une drôle d’amertume
La soirée se passe tranquillement. Les quatre Savoy Brown boivent quelques cocktails dans un bar au bord de la plage, accompagnés de quelques brochettes de viandes grillées et de crevettes marinées. Tout le monde rit de bon cœur, chacun racontant des anecdotes marquantes des dates précédentes. Tom Farnell est un conteur redoutable. Kim Simmonds s’amuse énormément. Certains clients se retournent pour les observer. Personne ne les reconnaît. Ils ne ressemblent pas à des stars du moment. Pourtant, leurs dégaines avec cheveux longs les rattachent furieusement à la scène musicale. Mais ici, à Los Angeles, tout le monde est un peu dans la musique ou le cinéma. Alors onSAVOY BROWN se retourne bien vite. Certains font la moue en regardant Kim Simmonds : cheveux longs, fine moustache, chemise western, jeans et bottes, il pense avoir un look de musiciens californiens à la Eagles. Tout le monde le prend pour un petit plouc, avec sa silhouette chétive. Les autres ont l’air de gentils jeunes gens un peu turbulents, peut-être des mécaniciens dans un garage du coin, paradant sur une Muscle-Car préparée et décorée. C’est un peu le cas, avec leur Dodge Charger de location.
Tout cela, les Savoy Brown ne s’en préoccupent guère. Ils quittent le bar, et se dirigent vers un club que Paul et Kim connaissent, sur le strip. C’est un rade à strip-teaseuses, des filles superbes. Les quatre poursuivent leur séance d’anecdotes en éclusant les verres, le regard régulièrement posé sur les danseuses. Paul Raymond et sa belle gueule finissent par obtenir un rencard avec une minette. Il la bécote et lui caresse les seins sous son tee-shirt. Une petite fellation vite faite dans les toilettes sera le clou de cette relation furtive. Paul ne veut pas laisser ses trois copains seuls, et Harry n’aime pas voir traîner des filles dans les couloirs d’hôtel. Aussi il les rejoint, non sans conter son petit exploit de rockeur. La Dodge Charger se gare devant l’Holiday Inn vers deux heures du matin. Les Savoy Brown sont bien rieurs, un peu bourrés, mais sans excès. Ils partent se coucher sous le regard suspicieux d’Harry Simmonds qui les a entendu rentrer et les guette par la fenêtre de sa chambre au premier étage.

Tout le monde se lève le lendemain vers onze heure pour un petit déjeuner roboratif et une petite balade sur le front de mer. On fait un peu de shopping, on achète des souvenirs pour les petites copines restées en Grande-Bretagne, on passe un coup de fil pour leur dire qu’on les aime. Kim Simmonds prend subitement Paul Raymond à part. Marchant les deux côte à côte, il lui fait part de son inquiétude à propos d’Andy Rae. Le chanteur a montré des faiblesses vocales sur les dernières dates, un peu embêtantes, surtout si Savoy Brown devait connaître une renaissance avec davantage de concerts à la clé. Paul temporise, comprenant rapidement ce qui se trame pour Andy. Le lendemain, Savoy Brown se produit au Record Plant de Sausalito. Le set est très bon, mais Andy montre des signes d’essoufflement évident. Kim a aussi entendu à la radio plusieurs groupes américains ou anglo-américains en vogue : Boston, Foreigner, Fleetwood Mac, Journey… Il trouve le timbre d’Andy Rae un peu terne. Kim voudrait un gouailleur à l’américaine pour rajeunir le son de Savoy Brown.

A l’américaine
La tournée se termine avec le retour en Grande-Bretagne. Inéluctablement, Andy Rae est viré. Il est remplacé en décembre 1975 par un jeune écossais nommé Ian Ellis. Le musicien a déjà un petit palmarès, ayant joué avec Alex Harvey et le groupe Clouds. Il a un timbre plus frais. Son physique fin rappelle celui de Paul Raymond. Un nouvel album doit sortir pour capitaliser sur le grand « retour » de Savoy Brown. Le quatuor a peu de matériel. Le disque est vite assemblé en enregistrant cinq nouvelles chansons et en ajoutant un titre enregistré en direct de la tournée américaine d’automne 1975 : ‘Walkin’ And Talkin’, avec Andy Rae à la basse et au chant. C’est un boogie classique, avec longue improvisation de guitare dont Kim Simmonds a le secret, harmonica et piano. Bien que fort solide, l’essentiel du disque se trouve dans les nouvelles compositions, toujours signées Simmonds et Raymond. ‘Get On Up And Do It’ qui débute le disque est faible. Il faut attendre ‘Part Time Lady’ pour que l’âme de Savoy Brown réapparaisse. Kim Simmonds réactive sa slide vénéneuse, et Paul Raymond son piano électrique aux teintes aquatiques. Tom Farnell s’affirme comme un batteur solide, puissant, presque heavy, un quasi-John Bonham dans la frappe et le swing. Ian Ellis a une gouaille légère, hargneuse. Son jeu de basse est plus audacieux que celui de Andy Rae, ses lignes de basse s’entortillant autour de celles de guitare de Kim Simmonds. Cet album, enregistré au Basing Street Studio de Londres, a une coloration américaine dans les paysages qu’il dessine, et une âme anglaise dans son âpreté sous-jacente. La couleur américaine, c’est avant tout le blues, que Kim Simmonds adore. Il écoute ce qui sort aux USA, mais se laisse peu influencer toutefois, n’apportant que de petites touches à la musique de son groupe. Il n’est pas question de jouer les Doobie Brothers ou les Eagles. Kim Simmonds sait ce qu’il veut, et la musique de son groupe garde invariablement son âme. ‘This Day Is Gonna Be The Last’ est un blues typique, magnifique, modernisé, comme plus personne n’en fait à cette époque. C’est du blues anglais rafraîchi, alors que tous les guerriers ont disparu : Chicken Shack, Groundhogs, Fleetwood Mac avec Peter Green, Keef Hartley Band… Paul Raymond est un atout magistral, qui pose les atmosphères sur lesquelles Kim Simmonds improvise, magnifiquement. Dans ce petit studio anglais, sous le ciel gris londonien, Simmonds fait vibrer ses cordes, interpellant ces déambulations dans les grandes cités industrielles américaines ou sur les fronts de mer.
Lui, le petit anglais chevelu, qui fit danser les kids en 1971-1972, n’est plus une rock-star comme le business l’entend. Il n’est pas musclé, mignon, sexy, le paquet moulé dans un pantalon blanc. Il reste ce mec de Battersea, gamin blond aux yeux rieurs, amateur de blues noir américain parce que cette musique parla un jour dans son cœur, et qu’il fut incapable de s’en départir.
Mine de rien, Kim Simmonds est le dernier défenseur du blues en 1976. Même l’albinos Johnny Winter a ralenti le rythme pour se consacrer au retour de Muddy Waters avec le superbe album Hard Again. Keef Hartley a arrêté à cause de problèmes de dos. Stan Webb tente de survivre avec son nouveau et excellent groupe Broken Glass, avant de réactiver Chicken Shack en 1978. Miller Anderson joue de la basse pour Marc Bolan. Les Groundhogs ont lâché la rampe en 1976. Peter Green est en hôpital psychiatrique. John Mayall continue de jouer le blues comme un brave papy du genre. Eric Clapton poursuit ses tournées sans fin entre deux cuites d’alcoolique.
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Kim Simmonds a toujours cette âme dans les doigts. Certes, la musique de Savoy Brown n’est plus celle de 1969, mais elle n’en est pas loin non plus. Tout est affaire de subtilités. Savoy Brown sonne moderne, mais garde son authenticité. A l’heure du rock californien, du hard-FM US, et du punk anglais, Savoy Brown est une vieille baderne sur un label tout aussi dépassé. Pourtant, c’est bien Savoy Brown qui offre l’une des musiques les plus riches en 1976. ‘This Day Is Gonna Be The Last’ et ‘Skin’N’Bone’, co-chanté par Kim Simmonds, montrent toute la vitalité intellectuelle du blues de Savoy Brown. La pochette King Kong BD referme l’écrin, qui ne fera pas mieux que 206ème au Billboard US. Savoy Brown ne signe plus aucun classement en Grande-Bretagne depuis 1970. La guitare de Kim Simmonds tire encore et toujours des larmes grâce à ses solos superbes. Lui, l’homme implacable et rigide, est capable d’offrir une fantastique poésie avec ses notes de guitare.

La tournée qui suit explore évidemment les USA. Ian Ellis est un showman parfait. Il se met à genoux devant Kim Simmonds en plein solo, jouant de la basse. Ellis et Simmonds crée un front de scène impeccable, deux frères siamois dans les gestes, inspirés de ZZ Top. ZZ Top, en plein Texas Tour 1976-1977, est un trio. C’est rapidement le cas pour Savoy Brown. Le fidèle Paul Raymond décide de partir en juillet 1976 pour une formation pas si jeune mais en pleine ascension américaine : UFO. Le quintet a besoin d’un couteau suisse guitare-claviers-chœurs. Il devient l’homme parfait pour le job derrière Michael Schenker. A tel point que Raymond quittera la sécurité des tournées de UFO par la suite pour la folie musicale du Michael Schenker Group. Mais c’est une autre histoire.

Le retour à l’os
Kim Simmonds décide de conserver le format power-trio en ne remplaçant pas Paul Raymond. Une autre page se tourne également avec la mort du vieux complice Dave Bidwell en 1977. Kim Simmonds veut en découdre en proposant un disque plus incisif, que l’énergie de Ellis et Farnell devrait porter. Savoy Brown répète de nouveaux morceaux à Londres, avant de partir début 1978 pour les Rockfield Studios à Monmouth, dans le Pays de Galles. Ces studios ont déjà une solide réputation. Perdus en pleine campagne, ils ont été l’écrin de l’album A Night At The Opera de Queen en 1975. Ils ont également permis d’accoucher parmi les meilleurs albums de heavy-metal : Budgie, Judas Priest, Black Sabbath, et bientôt Motörhead y graveront d’excellents albums. En pleine verdure, mais pas très loin du Black Country, les Rockfield Studios sont l’atelier idéal pour un disque puissant. S’ajoute le producteur, un Sud-Africain nommé Robert Lange, surnommé Mutt. Il a déjà officié derrière les Boomtown Rats ou Clover. Mais Mutt Lange a une idée très précise du son, et notamment de ce qu’est la puissance. Alors jeune ingénieur du son, il n’a pas encore accès aux meilleurs. Toutefois, Savoy Brown est une belle opportunité, d’autant plus qu’ils appellent de leur souhait un album plus puissant. Le trio ne va pas être déçu, puisque c’est exactement ce que va faire Lange.
Dès les premiers accords de guitare de ‘The First Night ‘, et surtout les premiers coups de caisse claire, il est évident que Savoy Brown est entré dans une autre dimension. La puissance globale du son est étourdissante. Savoy Brown sonne incroyablement moderne, tout en conservant son essence blues-rock. Le solo ramassé de Kim Simmonds, gorgé de feeling blues, crée une petite respiration au milieu d’un déluge de heavy-music. Ian Ellis lâche les chiens vocalement parlant. S’il n’est pas un hurleur à la Ian Gillan ou Robert Plant, sa voix haute perchée, son timbre narquois un peu glam-rock trouve parfaitement sa place dans ce heavy-blues rageur. Ian Ellis a en fait le timbre parfait pour les radios US, en droite lignée des formations hard au son poli : Foreigner avec Lou Gramm, Journey avec Steve Perry, Boston avec Brad Delp. Ces groupes au son heavy mais mélodique et calibré vendent des millions d’albums aux USA, en totale ignorance du continent européen. Ian Ellis devient le chanteur attitré grâce à sa voix plus accrocheuse, après la modeste tentative de Kim Simmonds sur le titre ‘Skin’n’Bone’ du disque précédent.

Kim Simmonds souhaite s’approcher de ce son hard et mélodique, mais le cœur de Savoy Brown ne bat pas totalement pour le hard-rock commercial. Savoy Brown est originaire de Battersea, il a du vécu, et bien des albums de blues et de boogie à son crédit. Kim Simmonds ne peut totalement oublier d’où il vient, et ce qu’il joue depuis treize ans. Savoy Brown a écumé les clubs et les pubs anglais, puis les salles du Midwest américain avant de connaître un peu de reconnaissance commerciale, l’artistique n’ayant jamais eu lieu. Savoy Brown est un groupe dont le public est constitué de prolétaires, qu’ils soient Européens ou nord-Américains. Le fait d’enregistrer au Pays de Galles, non loin du cœur de la sidérurgie britannique, alors dans les premiers mouvements sociaux annonçant « l’Hiver du Mécontentement » de 1978-1979, n’est pas à négliger dans l’atmosphère de cet album si particulier.
‘The First Night ‘ est une première salve heavy, et il y en aura d’autres. Il ne faut pas s’attendre à des heavy-songs trépidantes comme Status Quo ou AC/DC. Le venin s’appelle le blues, et Kim Simmonds, âgé de trente-et-un ans, n’est pas du style à se laisser aller à des parodies de jeunots. Il infuse son blues dans sa heavy-music.

Le morceau suivant s’appelle ‘Don’t Do It Baby, Do It’, et prend de surprise l’auditeur. C’est un blues rapide, avec un chant traînant, et une guitare hérissée et bluesy. Elle ressemble en bien des points au ‘Night Prowler’ d’AC/DC sur l’album Highway To Hell de 1979, premier album des Australiens produit par … Robert Mutt Lange. Les similitudes sont assez perturbantes : le tempo, le son de la batterie, la manière de chanter, le solo blues. ‘Spirit High’ connaît la même étrange similitude avec ‘Touch Too Much’, toujours sur l’album d’AC/DC Highway To Hell. A ce stade, il faut rappeler que Robert Mutt Lange n’était pas un simple producteur, mais pouvait se révéler co-auteur de chansons, comme ce fut le cas avec Def Leppard. Les frères Young n’auront sans doute pas laissé Lange rentrer dans leur cercle intime de création, toutefois, une bonne idée est une bonne idée… ‘Play It Right’ et son timbre blues et rock’n’roll a curieusement quelques similitudes avec ‘Rock’n’Roll Ain’t Noise Pollution’… d’AC/DC, sur l’album Back In Black produit par … Robert Mutt Lange. Il est inutile de poursuivre l’énumération.

Savage Return, c’est aussi un fantastique album de heavy-blues chromé, qui se prête autant au cruising le long de la côte anglaise que sur celle de Californie. Une teinte d’amertume flotte toutefois sur ces morceaux érectiles. Savagesavoy brown Return, ce n’est pas totalement l’album du retour triomphant. Il y a de la poussière sur le palais, comme sur Presence de Led Zeppelin en 1976. Il est flagrant sur un morceau comme ‘My Own Man’, avec sa rage contenue. Le trio offre une parenthèse rétro boogie avec les excellents ‘I’m Alright Now’ et ‘Rock’n’Roll Man’, avant de plonger dans la noirceur absolue avec ‘Double Lover’.
Double Lover’, c’est la pièce de résistance, l’absolu. La mélancolie qui y règne est cancéreuse, et rappelle au combien Robin Trower, autre bluesman anglais méprisé de la même époque. Le riff, la ligne vocale… l’ensemble traîne comme un fardeau triste. Le chorus de Kim Simmonds est une intime lumière, une pâle lueur au bord du fleuve au soleil couchant. Elle a autant de douleur que ‘I Can’t Wait Much Longer’ de Robin Trower. C’est la quintessence de la mélancolie.
Et c’est ainsi que se termine la discographie DECCA de Savoy Brown. Le label est au bord de la banqueroute, et l’album ne sera publié qu’aux USA, prétendument le marché principal de Savoy Brown. Il ne fera pas mieux que 208ème … dans le Top 200 américain. Sous sa pochette post-coloniale avec son masque de sauvage, le disque sera un four commercial. Il ne sera publié en Grande-Bretagne que vingt ans plus tard lors de sa réédition en CD.

En 1979, Kim Simmonds s’installera à New York pour être définitivement proche de son public. Il reformera un Savoy Brown avec de multiples seconds couteaux du hard-rock US : Ralph Morman du Joe Perry Project, Joe Hasselevander de Pentagram… Rompant avec ses origines anglaises, Kim Simmonds et Savoy Brown perdront leurs connexions avec la vie. Leur musique n’aura bientôt plus d’intérêt, passé ce jalon heavy-blues novateur, cette ultime tentative de briller.

Julien Deléglise