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12/17
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MAMIE SMITH
Crazy Blues - OKeh Records 1920


BLUES MAMIE SMITH
 


Le 10 août 1920, lorsqu’elle grave le premier disque de l’histoire du blues, Mamie Smith a 37 ans et une carrière derrière elle. Mamie Robinson était née à Cincinnati en 1883, elle débarquait à New York avec une troupe de minstrels trente ans plus tard. En 1918, elle s’illustrait dans une comédie musicale de Perry Bradford. Ce compositeur noir, pianiste, chef d’orchestre, courait les éditeurs et les maisons de disques pour placer des compos. Sophie Tucker, célèbre chanteuse blanche du vaudeville new-yorkais, devait faire un essai sur deux de ses titres pour la maison Okeh. Sophie tomba malade et décommanda la séance. Bradford tenait enfin l’occasion de vérifier une drôle d’intuition : comment toucher les Blancs du Sud, si négligents des Années folles new-yorkaises ? En leur vendant de la musique noire enregistrée par des Noirs. Bizarre, mais c’est ce qu’il écrit dans ses mémoires.
Les gros labels de l’époque, Columbia et Victor, eux, se faisaient du souci à cause d’un nouveau média qui menaçait leur marché : la radio. Ils avaient devant les yeux cette immense friche commerciale que personne n’avait encore songé à labourer : la clientèle noire. Par quel bout la prendre pour lui vendre ces phonos sur lesquels les majors consentaient des crédits incroyables, histoire de contrer l’offensive des radios ?

Bradford fit le forcing auprès de Fred Hager, manager d’Okeh Records, et le persuada que sa protégée, Mamie Smith, était la femme de la situation. Ça tombait bien, Okeh, nouvel entrant dans l’arène phonographique, cherchait un moyen de se démarquer de ses concurrents. Toutefois, prétendre enregistrer une artiste noire, fût-ce à New York, supposait qu’on ait assez de caractère pour résister aux pressions que ne manquèrent pas d’exercer les groupes ségrégationnistes sur Okeh, dès que le projet de Fred Hager fut éventé. Des disquaires auraient menacé Hager de boycotter les produits de la maison si une Noire gravait une cire. En tout cas, ce fut l’excuse qu’Hager donna à Bradford pour justifier son refus de produire Mamie Smith.
Avant elle, les quelques Noirs qui avaient enregistré jouaient la caricature qu’attendait d’eux le public, chantaient les choses de la foi, ou mondanisaient le jazz. Tant qu’il s’agissait de pièces instrumentales, la concurrence noire était encore admise mais, avec Mamie Smith, une voix, un corps, une gestuelle, on changeait de registre, on passait dans un domaine sujet à de nombreux préjugés raciaux, relatifs à la charge sexuelle qu’on prêtait aux Noirs en général, aux femmes noires en particulier.
Ce n’est pas un pastiche raciste ni des arrangements de dancing blanc que Bradford proposait à Hager. Sa chanson défendait une ambition ethnique évidente et devait être vendue comme telle.

Le 14 janvier 1920, Mamie Smith fut enfin retenue par Okeh pour enregistrer les deux goualantes que Sophie Tucker n’avait pas gravées, notamment ‘That Thing Called Love’. Ce titre devint un succès, sans que les menaces de boycott des produits Okeh ne fussent mises à exécution. Derrière Mamie Smith : le Rega Orchestra, des musiciens de studio blancs qui ne parlaient pas vraiment la langue du swing. ‘Rega’ n’était que l’inversion des lettres du nom ‘Hager’, un band de circonstance.
En août, un peu frustré, Bradford revint à la charge. Toujours Mamie Smith, mais avec un orchestre ethnique cette fois : les Jazz Hounds. Johnny Dunn au cornet, Willie The Lion Smith au piano, Dope Andrews au trombone, Ernest Elliot à la clarinette et Leroy Parker au violon. À l’arrivée, l’adaptation d’un titre que mamie Smith chantait dans la comédie musicale de Bradford en 1918 (Made In Harlem) : ‘Crazy Blues’. Face B : ‘It’s Right Here For You’.
Crazy Blues’, goualante de music-hall ou vrai blues ? Le chant fléchit en glissandi nonchalants, en tremolos rageurs sur les fins de vers. La voix de Mamie Smith, encore juvénile, ronde, fruitée, haut perchée, domine sans mal le buisson des cuivres. Sans batterie, le dixieland des Jazz Hounds sonne comme une fanfare de l’armée du salut, mais il y a la relance pneumatique des trombones et de solides ponctuations d’orchestre dans les refrains. Pendant dix ans les auteurs de Broadway auront dans l’oreille cette chanson, vendue à 75 000 exemplaires le mois même de sa sortie. Un triomphe !
Mamie Smith exprime l’amertume d’une femme délaissée, dans un crescendo qui prend une tournure de plus en plus insolite, et s’achève sur cette promesse : Je vais faire comme les Chinois, me procurer un peu d’opium, me dégoter un flingue et me buter un flic. Je collectionne que des mauvaises nouvelles, j’ai un putain de cafard ! Étonnant de la part d’un auteur et d’un producteur qui avaient tout intérêt à marcher sur des œufs. Non ?

Christian Casoni