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12/14
Chroniques CD du mois Interview: THE ANGRY CATS Livres & Publications
  Portrait: LITTLE MILTON  
 


Interview
CHRISTIAN BISIO & The Blind mule
Pour un blues’n’rock atypique, entre la réalité et l’éphémère.


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En cet étouffant été 2012, la fraîcheur gisait sur les rives du Valinco, en Corse du Sud : le guitariste Christian Bisio et sa section rythmique avaient concocté une tournée de six dates dans le golfe, au cours desquelles les feux de l’enfer blues et rock’n’roll ont noirci de bonheur la cabane du paradis. L’occasion rêvée de faire plus ample connaissance avec ce trio génois, sous la treille enchanteresse d’un bar à l’écart du monde.

Blues Again : En tant que leader du groupe, peux-tu nous présenter the blind mule ?
Christian Bisio : Nous sommes trois musiciens originaires de Gênes. Carlo Dellepiane tient la basse et la contrebasse, Emanuele Peccorini est notre batteur. Je compose et je joue toutes les parties de guitare, j’écris les paroles des morceaux et je chante. Voilà le trio de base... Ensuite, pour les besoins de l’album, des copines et des copains italiens sont venus au Zerodieci Studio de Gênes enregistrer les cuivres, l’harmonica, et assurer les chœurs. Sur cette tournée du Valinco, c’est Pierre-Yves Denis qui souffle dans le saxophone. the blind mule peut donc s’offrir une géométrie variable. J’ai confiance en l’amitié pour faire aboutir les projets auxquels je tiens profondément.

Entre la musique et vous trois, c’est une vieille histoire d’amour ?...
C. Bisio : Oui, on peut le dire comme ça. Personnellement, tout est arrivé par le biais de mon père, qui avait le statut de « guitariste familial » à la maison. Il a essayé de me montrer quelques accords quand j’étais petit. Je faisais tout à l’instinct, en refusant de respecter la moindre règle. Alors le solfège, évidemment, c’était une horreur !... J’ai atteint les sommets du dégoût au collège, où je cassais les cordes de l’instrument pour éviter d’avoir à jouer… La musique est un art qu’il faut approcher de façon personnelle, profonde, avec le cœur. Je sentais des vibrations lorsqu’on étudiait des morceaux en classe avec notre professeur, mais la théorie et les conventions me rebutaient. Tout a changé l’année de mes seize ans, avec l’arrivée au village d’un nouveau curé, un jeune disons… révolutionnaire, qui a organisé un cours de guitare, en petit groupe et loin des règles à suivre. Dès lors j’ai continué mon cheminement dans la musique.
C. Dellepiane : Pour ma part, avec un père bassiste, l’environnement familial a également beaucoup compté dans mon parcours musical. Très jeune, j’aimais battre le rythme en écoutant n’importe quel morceau. J’ai essayé la guitare classique, puis on m’a inscrit à un concours en tant que joueur de basse. Ça a fonctionné, j’ai apprécié. Disons que c’était parti !...
E. Peccorini : De mon côté, ce fut encore plus simple et plus précoce. Mon père jouait de tous les instruments chez nous. Une batterie était installée en permanence dans une pièce de la maison. J’ai essayé de tenir les baguettes à sept ans. Je ne les ai plus lâchées… Finalement, nous sommes tous les trois les continuateurs de nos pères…

Quel fut votre parcours avant la constitution du groupe actuel ?
C. Bisio : Comme bon nombre de musiciens, chacun de nous a tourné dans plusieurs formations. En ce qui me concerne, parallèlement à la leçon du prêtre-prof de guitare, j’ai monté un premier trio avec deux copains du village. Puis j’ai rejoint un groupe dans lequel jouait un guitariste soliste à la technique impressionnante, certes, mais un mec très pénible, prétentieux, qui n’arrivait jamais à conserver un line-up plus de six mois d’affilée... Il affirmait que personne ne pouvait atteindre son niveau sur un manche de guitare. Je le suivais partout car j’étais convaincu qu’il aurait du succès un jour, au point de délaisser mon instrument et mes goûts musicaux, allant même jusqu’à tâter de la basse heavy metal !...  Un beau matin, j’en ai eu plein le cul et j’ai tout laissé tomber. Je suis revenu vers les fondements de ce que j’aime par-dessus tout, c’est-à-dire le blues. Et c’était reparti avec electric mud, en hommage à Muddy Waters ! Le batteur, un type de soixante ans, avait une approche exceptionnelle de la musique, de la vie en général. A ses côtés, j’ai compris que si tu restes chez toi, même très bon sur l’instrument, tu ne grandiras jamais… Pendant ce temps, le « meilleur guitariste du monde », que je venais de quitter, n’avait plus de groupe et répétait ses exercices à la maison. Il était le plus fort… tout seul dans sa chambre !...

C’est alors que the blind mule a vu le jour ?
Oui, en 2007 exactement. J’ai recruté Carlo et Alessandro Nicoletta sur genovatune.net, un site de musiciens aujourd’hui fermé. Carlo fut le seul bassiste à répondre à mon annonce. En revanche, j’avais été contacté par trois batteurs. Pour faire le tri, je leur ai filé un CD avec vingt morceaux que je savais chanter et jouer, dont ‘Wait Until Tomorrow’ d’Hendrix, assez difficile techniquement. Dès la première répète, Carlo et Alessandro ont enchaîné l’intégralité des titres sans problème, y compris celui de Jimi, alors que les autres batteurs n’arrivaient pas à suivre la cadence. L’affaire était conclue. Mais Alessandro nous a quittés trois ans plus tard. Carlo m’a alors présenté Emanuele pour le remplacer, et la connivence fut immédiate. Voilà comment the blind mule a trouvé son point d’équilibre.

Curieux nom pour un groupe, non ?…
the blind mule signifie « le mulet aveugle ». A la naissance du trio, j’étais ouvrier dans une fonderie, à Gênes. L’ouvrier, c’est l’âne. En comparaison, le musicien est le cheval. Voilà pourquoi j’ai choisi le mulet lorsqu’il a fallu adopter un nom. Une bête hybride, entre l’âne et le cheval. Et puis le fait de le rendre aveugle garantit l’essentiel : il est bien plus têtu qu’un animal qui voit clair. A l’époque d’ailleurs, j’étais buté, davantage qu’aujourd’hui, quand j’avais un truc dans la ligne de mire !...

Tu nous parles de Gênes et tu habites la Corse : pourquoi ce transfert ?
Alors là, il s’agit de mon histoire personnelle un peu… comment dire… bouleversée. Comme je viens juste de l’évoquer, j’ai commencé à travailler très jeune dans une aciérie de Gênes pour gagner ma vie. Un taf extrêmement difficile. Mes journées commençaient à 5 heures 30 le matin, boulot jusqu’à 16 heures. On organisait trois répétitions par semaine avec le groupe, dans la salle qui a servi de décor pour la jaquette du disque justement. Je suivais deux leçons hebdomadaires, une de chant, une de guitare. Je vivais constamment dans ma voiture, avec la Stratocaster au fond du coffre, entre l’atelier et le local. Mon rêve était de réussir quelque chose dans la musique, tant les journées semblaient dérailler entre l’abrutissement à la fonderie et ma situation personnelle embrouillée. Ce bluesband était devenu mon univers à moi, le seul endroit qui permettait de me cacher. En mai 2009, la crise a obligé l’entreprise à me mettre au chômage pendant deux semaines. J’ai alors décidé de partir seul en voyage, à moto, sur les routes de Corse : c’est une région où je venais en vacances avec mes parents lorsque j’étais tout gamin, une île qui m’avait laissé de très bons souvenirs. Le destin a voulu que j’y rencontre une fille, dont je suis tombé fou amoureux. Le sentiment de bonheur que j’ai ressenti à cet instant m’a poussé à tout remettre en question. J’ai eu l’impression de n’avoir finalement observé ma vie que de l’extérieur, et de repérer d’un coup le chemin que je devrais suivre désormais. Le titre ‘As You Want ‘ est né à ce moment-là. J’ai voulu venir habiter ici, à Propriano, avec elle. En ce qui concerne le groupe, je ne me posais pas de questions : je me disais que « la musique, c’est moi », donc je pouvais la jouer n’importe où sur la Terre. Malheureusement, les choses ont mal tourné. Quand j’ai obtenu mon entretien d’embauche au chantier naval en Corse, la nana m’a quitté… J’ai passé l’hiver dans le plus profond chagrin. Le morceau ‘Life Goes On’ raconte ce passage délicat de mon existence. La déception était tellement forte que la guitare elle-même ne parvenait pas à m’aider. Si je ne prenais plus plaisir à rien, l’idée m’obsédait de partir malgré tout, de tracer un nouveau sentier en acceptant l’emploi qui m’avait été promis à Propriano. On revient au fondement : « si tu restes chez toi, tu ne grandiras jamais »… Alors voilà, en février 2010, j’ai chargé une valise sur ma moto et je suis venu taper à la porte du chantier naval. Je ne parlais pas un mot de français. Je ne connaissais rien du boulot qui m’attendait, mécanicien hors-bord !... Durant les six ou sept premiers mois, je n’ai même pas sorti la guitare de la housse. Mais la musique est revenue me chercher petit à petit. J’ai partagé la scène avec des rockers de Sartène. J’ai repris contact avec mes musiciens. On a enregistré l’album à Gênes l’hiver dernier, et on a pu organiser cette tournée estivale du blind mule dans le sud de la Corse. Maintenant, je me sens libre. Je vis ici avec une nouvelle copine, l’amour et les émotions éprouvées m’ont donné la force de repartir sur la route. C’est génial pour nous tous !...

Mais comment fonctionner avec un guitariste qui habite en Corse alors que le batteur et le bassiste sont à Gênes ?...
Il faut reconnaître que ce n’est pas facile… Le problème majeur reste celui des répétitions et de la mise en place des morceaux. En revanche, cette organisation nous offre davantage d’opportunités pour jouer en France et en Italie. Elle oblige aussi à nous donner à fond lorsque nous sommes ensemble. Ainsi, impossible de stagner dans la routine !...

Entrons maintenant dans le vif du sujet : quel type de musique joue the blind mule ?
C. Bisio : Si l’on veut faire simple, on peut parler de blues-rock.
E. Peccorini : J’aime bien dire qu’il s’agit de hard blues…
C. Bisio : Pourquoi pas… Hard blues, blues-rock, les mots sur ce plan n’ont pas d’importance. Je sais qu’il est utile de faire entrer les artistes dans des cases en termes de marketing, mais notre style, comme tous les autres, est vraiment personnel. En réalité, je n’arrive pas à déterminer quel genre de musique on propose, et j’en suis sincèrement content. Je compose et je joue la musique que j’aime, que je ressens, qui me fait vibrer.

Alors raisonnons sur les racines. Où se trouve la source de votre musique ?
Les sources sont multiples. Je me souviens du jour où j’ai découvert ‘Hey Joe’ par Jimi Hendrix. Je me suis dit : « Que fait ce type ? Comment peut-on tordre une guitare de cette façon-là ? ». J’ai adoré ça, dès la première écoute. Je suis très imprégné des morceaux nés dans les années Soixante-dix. Pink Floyd et Led Zeppelin font partie de nos groupes fétiches. Parmi les influences majeures, on peut encore citer Eric Clapton, Stevie Ray Vaughan, BB King ou Rory Gallagher. Evidemment, je n’oublie pas non plus les bluesmen des origines, les fondateurs qui nous tout légué. Quand tu écoutes Robert Johnson, tu te dis que le gars est naze si tu ne connais pas l’époque, alors que ses chansons sont des trésors de l’humanité… Dans les années Trente, être descendant d’esclave aux Etats-Unis signifiait se faire taper sur la gueule ou se retrouver pendu au lampadaire pour un oui, pour un non. Quatre-vingt-dix ans plus tard, on se souvient du Noir, pas des bourreaux. Robert Johnson et tous les autres chanteurs de blues de l’époque ont montré qu’au-delà de la technique, au-delà de la voix, la musique n’a pas de frontière. Elle ignore la couleur des peaux. On pourrait se dire qu’un Français, qu’un Belge, qu’un Italien n’ont rien à voir avec ces gammes et ces cris surgis des plantations de coton, eh bien c’est faux. Universel est le blues… En plus, source d’inspiration pour le rock’n’roll !...

Et s’il fallait désigner l’album éternel ?...
C. Bisio : Je n’hésite pas une seconde. ‘Axis : Bold As Love’, de Jimi Hendrix.
C. Dellepiane (un temps de réflexion) : Je choisis ‘Sgt. Pepper’ des beatles.
E. Peccorini : Je triche et j’en cite deux. Le premier album de led zeppelin, et ‘Band Of Gypsys’ de Jimi Hendrix.

On commence à y voir plus clair dans le chaudron du blind mule… Si l’on vous offrait la possibilité de passer une nuit entière à discuter et à jouer sur scène avec un musicien ou un groupe de votre choix, qui serait élu ?
(Ils se concertent pendant une trentaine de secondes)
Ce serait Paul McCartney, pour l’ensemble de sa carrière et pour le poids qu’il représente encore aujourd’hui sur la scène internationale.

Sur le plan technique, quel matériel utilisez-vous habituellement ?
C. Dellepiane : Je joue sur une basse Fender Jazz à cinq cordes.
E. Peccorini : J’aime beaucoup ma batterie Tama Starclassic, en disposition standard.
C. Bisio : J’utilise essentiellement ma Stratocaster blonde, un modèle américain qui sonne exactement comme je veux. J’ai une seconde Strat ‘Frankenstein’ : elle est composée d’un corps blanc d’occasion, fabriqué en Corée, que j’ai vieilli moi-même, couvert de dessins et d’inscriptions personnelles, sur lequel j’ai greffé un manche de gaucher provenant d’une Fender Jazzmaster made in Japan, une guitare ayant appartenu à Paolo Bonfanti, mon ancien professeur. Les pickups sont des « Texas Special » qui avaient été conçus pour imiter le son de la Strat SRV… Ma Gretsch est une Electromatic de couleur orange. Il y a également un Dobro et une guitare acoustique fabriquée par mon père, qui est un peu luthier pour le plaisir…

Existe-t-il un modèle précis de guitare qui te fait rêver depuis toujours ?
Non. Aujourd’hui, à trente et un ans, je suis nettement moins branché sur les instruments qu’au début de ma carrière. Je me rappelle avoir pris d’infinies précautions avec mes grattes pendant plusieurs années. Je faisais attention à tout, je redoutais le moindre choc. Je ne dis pas que je les jette maintenant sans réfléchir au fond de la camionnette, mais ce n’est plus pareil… Ce qui compte, c’est le guitariste avant tout. Hendrix aurait fait claquer ‘Johnny B. Goode’ sur un manche à balai… Ce qui me plairait vraiment, c’est qu’un magasin me propose de pouvoir essayer tous les instruments de mon choix. Je passerais d’une guitare à l’autre, je m’amuserais à sortir des accords sur des demi-caisses, sur de vieilles Gibson, ma joie serait sans limites !... Mais je sais qu’à la fin, je reviendrai toujours à ma Stratocaster blonde…

C’est d’ailleurs elle que l’on entend en priorité sur le premier album du blind mule. Peux-tu nous raconter l’histoire de ce disque ?
C’est un album qui mijotait depuis ma prime jeunesse. Paradoxalement, nous l’avons réalisé dans la plus grande urgence, à Gênes, en une semaine seulement. Nous avons répété puis enregistré les dix morceaux en quatre jours. Nous étions malades, frappés par la gastro, il fallait donc faire vite pour chaque prise !... Le mixage a duré quarante-huit heures. Enfin un petit moment a été consacré aux photos, prises au studio et dans notre salle de répétition. Rien à faire, il s’agit bien d’un album express… Pourtant, j’ai senti qu’avec ces morceaux, une boucle se fermait. Les chansons étaient en moi depuis si longtemps… J’ai vécu la sortie de Love Sets You Free comme le départ d’une nouvelle course, une sorte d’élan vers l’avenir. Le titre de l’album est celui du dernier morceau que j’ai composé en Corse, juste avant de filer à Gênes pour mettre tout en boîte. C’est la chanson de la libération…

Ce morceau fait partie des huit pièces originales présentes sur le disque. Affectionnes-tu une méthode de composition particulière ? Certains lieux sont-ils plus propices que d’autres pour trouver l’inspiration ?
Je n’ai aucune méthode lorsque je compose. Toujours ce sacré rejet de la règle !... Tout se passe nécessairement avec une guitare entre les mains. Le lieu n’importe pas. Je trouve un enchaînement d’accords, puis les paroles viennent d’elles-mêmes, comme une envie. Oui, un désir, plutôt qu’un besoin. Les expériences de la vie constituent la base de ce que j’écris. On retrouve dans ces textes mes joies, mes peines, l’amour, le rêve, le voyage, un instant de lucidité, ou d’abandon peut-être. Les choses se font parfois très rapidement : un morceau composé en cinq minutes peut avoir mûri au fond de moi pendant dix ans. J’en prends conscience au moment où le souvenir coule sous les mots…

Des mots exclusivement anglais… Imagines-tu écrire un jour en italien ?
Je pense que j’écris en anglais parce que j’ai toujours écouté du blues et du rock’n’roll, c’est aussi simple que ça. Les inflexions anglo-saxonnes collent parfaitement à ce style de musique. Alors chanter en italien ?... Je ressens sans doute la même chose que les Français. Il y a un préjugé très fort autour de notre langue maternelle. Celui qui se lance en italien est assimilé à un lèche-cul, il fait ce choix pour obtenir le succès populaire, rien de plus. Avec le temps qui passe, je comprends que raisonner ainsi est une connerie. A ce propos, il traîne sur internet une vidéo dans laquelle on me voit interpréter en italien le dernier titre de l’album, ‘The Land Of Rising Sun’…  Cela dit, beaucoup de gens autour de moi affirment que ma langue natale est naturellement mélodieuse, et que mes titres pourraient y gagner sur le plan esthétique ou musical si je l’adoptais sur scène. Une affaire à suivre donc. Je ne refuse aucune ouverture, au contraire…

En anglais ou en italien, le problème demeure le même : il faut se faire connaître. Internet est-il un allié dans cette affaire ? Comment réussir à diffuser Love Sets You Free sans label ?

J’ai tenu à enregistrer ce disque pour promouvoir notre musique. Il est conçu au départ comme une carte de visite, car les petits groupes tels que le nôtre sont souvent victimes d’idées toutes faites s’ils ne proposent qu’une soirée par ci, une apparition par là. Les saltimbanques font presque peur. « Ah, encore des jeunes aux cheveux longs qui vont nous casser les oreilles et foutre le bordel dans les rues du village !... ». Lorsque tu sors un CD sérieux en parallèle, les gens ne te regardent plus de la même façon. Certains te soutiennent. Le concert devient un lieu de rencontre où le disque prend une place à part entière. Oui, je crois en sa vertu promotionnelle, même si beaucoup d’entre nous ont perdu, petit à petit, le goût d’écouter un album du début à la fin, dans l’ordre choisi par l’artiste. Parce que cet ordre a une réelle signification. On passe un temps fou à déterminer quel sera le premier morceau, le second, le troisième, et ainsi de suite, pour donner un sens à l’œuvre que l’on crée. Internet prône l’inverse, avec sa culture du consommer rapide et sans ménagement, dans la confusion perpétuelle. D’un autre côté, le système apporte des possibilités infinies de se faire connaître. Internet, c’est l’ange et le diable sous le même toit !... On sait toutefois qu’il sera impossible de revenir en arrière : on ne va pas supprimer les ordinateurs, ni les disc-jockeys des boîtes de nuit, ni la télévision, ni le journal…

Par chance, il reste la scène. Que signifie-t-elle pour vous ?
E. Peccorini : La scène, c’est le spectacle, au sens le plus large du terme. C’est tout ce qui s’offre au regard et qui peut retenir l’attention. On ne sépare jamais la scène de l’échange avec l’autre.
C. Bisio : Oui, je suis entièrement d’accord avec Emanuele. La musique devient alors un véritable langage universel. Je parle volontiers de show, comme disent les Américains. Monter sur scène annonce l’instant du partage. Comme le peintre a besoin d’un œil extérieur pour libérer son tableau, nous avons besoin d’un public pour donner corps à nos morceaux. J’aime que les gens participent, chantent, dansent avec nous. Il n’est pas nécessaire d’avoir un niveau technique éblouissant sur l’instrument pour que le concert soit réussi. Avec ou sans couac, la musique vivante est irremplaçable. Le fait de se mettre en danger pousse à donner le meilleur de soi. Sur scène, la réalité vient se frotter à l’éphémère, et le bonheur intense de jouer nous envahit. Je raffole de ça !...

Mais j’imagine que le plaisir de jouer n’empêche pas les moments terribles, où le musicien se dit qu’il aurait mieux fait d’être ailleurs ce soir-là…
C. Dellepiane : Oh que oui !... Par exemple, lors d’une fête de la châtaigne près de Gênes, quelqu’un est venu stopper le groupe électrogène au beau milieu du morceau qu’on était en train d’interpréter. Les organisateurs avaient besoin du courant pour leurs scies électriques : ils devaient couper du bois afin de préparer les marrons chauds !... Dans ces moments-là, on se sent viscéralement inutile…
E. Peccorini : Le plus affreux, c’est quand les gens pour lesquels tu joues mènent leur vie comme si tu n’existais pas. La notion de spectacle disparaît et tu n’as plus rien à faire dans la place. Mais tu restes quand même car le contrat est signé. Sans pouvoir t’amuser comme dans une répétition par exemple. Ça, c’est franchement le pire pour moi…
C. Bisio : Je me souviens d’un anniversaire, en Italie, à laquelle mon premier groupe de blues était convié dans une grande bâtisse. J’avais dix-huit ans. Nous jouions au premier étage, tandis qu’une fête privée avec orchestre se déroulait au rez-de-chaussée. On avait sué comme des malades en grimpant tout le matériel, des centaines de kilos d’amplis et de baffles malcommodes à bouger… On a attaqué le premier titre et tous les invités sont partis discuter entre eux au bout de quelques secondes, totalement indifférents à notre musique. Les voisins sont montés à leur tour nous engueuler : nous faisions trop de bruit, leur orchestre voulait jouer. Alors on a remballé le matos. En bas, il fallait enjamber des flaques de vomi car la réception avait dégénéré en beuverie… Ces minutes sont atroces à vivre sur le coup, mais on les appelle ensuite « les acquis de l’expérience » !...

En tant que spectateur cette fois, quel concert vous a le plus impressionné ?
(Sans aucune hésitation)
C. Dellepiane : Bruce Springsteen à Florence.
E. Peccorini: Roger Waters à Milan.
C. Bisio : Thornetta Davis lors d’un festival de blues en Italie. Voir cette fille imposante sauter sur scène telle une furie et communier si intensément avec le public, waouh, un enchantement !...

Renversons à présent la proposition : si l’on offrait au blind mule la possibilité de jouer devant le public et dans la salle de son choix, où cela se passerait-il ?
(Concertation rapide, en italien)
C. Bisio : Nous sommes tous les trois d’accord pour affirmer que le lieu n’a aucune importance. Bien sûr, ce doit être grisant de se produire devant des dizaines de milliers de personnes. Cependant les salles démesurées ne nous font pas rêver. L’essentiel reste de trouver un bon public devant nous. « Bon » signifie réceptif à notre musique. Hier soir par exemple, au restaurant Le Cocodîle, l’ambiance était exceptionnelle, avec cette scène extérieure ouverte sur la rue et sur le port, deux cents personnes qui reprenaient les refrains en chœur avec nous, les gens qui s’arrêtaient dans la rue pour danser, voilà une fête inoubliable !… La quantité de spectateurs ne vaut pas le coup à nos yeux. C’est la qualité qui nous rend heureux. Même si l’on joue devant trois personnes, qu’une seule se met à bouger la tête et à frapper le sol au rythme de nos morceaux, on a atteint notre objectif : partager l’instant.

Quels sont les projets actuels du blind mule ?
Emanuele et Carlo vont revenir en Corse au mois de septembre pour une série de concerts dans l’île. On en profitera pour essayer de mettre au point quelques nouveaux morceaux. Puis j’irai à Gênes en décembre, au moment des congés de Noël, et l’on se produira un peu en Italie. Ma ville natale et Propriano ne sont pas si loin l’une de l’autre, au bout du compte… Un second album verra peut-être le jour, mais le cadre demeure très flou. Si les idées de composition ne manquent jamais, une chose est certaine : je ferai ce prochain disque dans une optique différente, en prenant mon temps, en peaufinant les thèmes, les effets, les enregistrements…

Pour conclure, rêvons un peu. Si tu t’asseyais là, par terre avec ton Dobro, devant les sept milliards d’humains prêts à t’écouter et à te regarder, que leur dirais-tu ?
Ça, c’est la question finale qui tue !... Je les inciterais sans doute à parcourir leur chemin le plus librement possible. Je ne voudrais surtout pas qu’ils perdent leur temps, ni qu’ils gâchent leur existence en pataugeant dans la haine… Je leur dirais que pour un humain, justement, le fait de respirer ne prouve pas qu’il soit vivant…

Max Mercier

http://www.christianbisio.com
http://www.youtube.com/user/Chryguitar