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12/17
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Interview
GREG & FRED / ZLAP VS CHAPELLIER

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C’est le corps qui parle.
Les chemins de muletier du blues conduisaient rarement au sommet de la colline, en plein soleil. Greg Zlap et Fred Chapellier étaient-ils des exceptions, ou le maquis rétif du blues français commençait-il à germer sérieusement en ce millénaire naissant ?

Ce Polonais, qui souffle pour Johnny Hallyday, quittait Varsovie à 17 ans sans connaître un mot de français. Un oncle lui avait rapporté des États-Unis un petit harmonica, et il devint le héros d’un livre dessiné par Miras : Harmonijka. Ce Champenois, qui gratte pour Jacques Dutronc, savait à 12 ans déjà que la guitare serait son métier, rêvant d’Albert King et de Roy Buchanan, escaladant des scènes de plus en plus vastes. Chacun menait surtout une carrière à ses initiales. L’un d’eux battait l’autre au scrabble sur “lettre compte triple”.

Blues Again : Bande de parvenus, on ne vous voit plus aux soupes populaires ! Est-ce normal pour des bluesmen ?
Greg Zlap : Attends, je n’ai pas que Johnny dans ma vie. J’ai sorti six albums sous mon nom, et pas mal de collaborations.
Fred Chapellier : Tiens ? Six albums, moi aussi. Et dix avec divers artistes français et américains. J’ai toujours deux ou trois projets d’avance. Moi aussi je suis bien occupé, avec ou sans Dutronc.
Greg : Mes projets avancent à leur rythme, mais c’est sûr que Johnny a mis un bon coup d’accélérateur à ma carrière.

Vous vous connaissiez déjà…
Fred : On se croise dans les festivals, on jamme dans les clubs. Et puis, Les Vieilles Canailles
Greg : Eddy Mitchell avait amené ses cuivres, Dutronc avait amené Fred, Johnny avait amené son guitariste et son harmo…

Vous êtes donc deux licornes, dans ce landerneau du blues…
Fred : Si les artistes de variétés se penchaient un peu sur le blues français, ils découvriraient un gisement de musiciens impressionnants. Elle a la vie dure, la légende selon laquelle les Américains sont forcément meilleurs. Mais elle est fausse.
Greg : Il en faudrait peu pour que le blues prenne en France, c’est une question de contexte. L’année dernière j’ai placé un riff d’harmo sur ‘Riva’, un titre de Klingande, tu sais, le groupe de house. Ils en ont fait une bombe supermoderne. C’est une manière de mettre l’harmo au goût du jour. Little Walter était à l’avant-garde dans les années 60, le copier aujourd’hui n’a pas de sens. S’il y a une trahison quelque part, elle serait plutôt là.

Comment touche-t-on le jackpot ?
Fred : Greg et moi sommes sans doute tombés sur les bonnes personnes au bon moment. Après, il y a peut-être une façon de provoquer la chance.
Greg : En 2007 Johnny s’est définitivement brouillé avec Universal, il est passé chez Warner. Yvan Cassar a réalisé son album blues, Le Cœur D’Un Homme. Il cherchait un harmoniciste. Je connaissais Laurent Vernerey, le bassiste de Johnny. Il m’a recommandé. On a enregistré quelques démos pour l’album. Johnny les a reçues à Los Angeles. « Je veux ce mec. »
Fred : Un ami commun m’avait mis en relation avec Jacques, pour le faire répéter en vue de la tournée. En 2009, Jacques n’avait plus chanté depuis 17 ans. Je me suis rendu chez lui, en Corse, avec d’autres musiciens. On a accroché tout de suite. Après trois jours, il m’a proposé la tournée de 2010. Qui suis-je pour refuser !
Greg : De mon côté, la première tournée avec Johnny a eu lieu en 2009. On a répété une centaine de titres, j’ai proposé des plans d’harmo sur bon nombre de ces chansons. Le directeur musical de l’époque, Philippe Uminski, a tranché. Curieusement, je n’ai pas eu l’impression qu’on m’ait imposé quoi que ce soit. Je me posais quand même la question : « Est-ce qu’on va me demander des trucs que je n’ai pas envie de faire ? ». Pas du tout. Une fois, Johnny m’a demandé de modifier un plan. Il avait raison. Il a une intuition phénoménale, il connaît bien le blues et il adore l’harmonica.

Qu’est-ce qu’ils attendent de vous ?
Fred : Que je fasse le boulot. Je suis plutôt calme, bon vivant, ponctuel, je ne pense pas avoir un ego démesuré, je suppose qu’il apprécie ce genre. La personnalité des musiciens est un critère qui compte beaucoup pour lui. Ce qu’il attend de moi ? Il me l’a fait comprendre : un supplément de folie et une présence sur scène.
Greg : Pareil. Johnny recherche des personnalités, des rencontres. Il veut que je me batte sur scène, que je sois une valeur ajoutée au spectacle. Lui-même paie tellement de sa personne… Au début des répétitions, il m’avait fait : « J’espère que, sur scène, tu ne resteras pas planté derrière ton micro ! ». Sur des scènes pareilles, tu es obligé de faire le show, d’être mégalomane, ça ne peut pas se passer autrement. Johnny est ahurissant, tu ne lui voleras jamais la vedette. J’ai appris très vite que, si tu devais y aller, il fallait le faire à fond, qu’il n’y avait plus de limite. Je n’interviens que sur sept titres, mais les gens s’en souviennent.
Fred : Jacques laisse une grande liberté à ses musiciens. Quand il fait confiance, c’est à 100 %. Je peux faire à peu près ce que je veux, pourvu que je le fasse marrer. C’est le seul artiste à m’avoir crié : « Fred, monte l’ampli ! ». Il est vraiment rock’n’roll, il attend que le concert vire au bordel organisé.

Et avec les autres musiciens ?
Greg : Johnny est très attentif à ce que ça se passe bien, il nous considère vraiment comme son groupe. Il y a un lien affectif solide entre nous tous. Les autres musiciens sont, de toute façon, tellement bons et sûrs d’eux, ils ne peuvent que se montrer généreux. On se voit en dehors des shows, Johnny nous invite chez lui, à Los Angeles.
Fred : Jacques te met à l’aise tout de suite. La vitesse avec laquelle l’aventure s’est enchaînée m’a sidéré mais, une fois l’info digérée, je me suis senti en confiance. J’ai compris qu’il fallait faire bloc avec la section rythmique, Yves Sanna et Jannick Top, et avec Bernard Arcadio (claviers). L’osmose a pris immédiatement. C’est vraiment simple de travailler avec ce genre de pointures.

Passer des clubs à des scènes aussi grandes, c’est apprendre un nouveau métier ?
Greg : En plein milieu de ‘Gabrielle’, l’orchestre s’arrête. Je me retrouve seul avec mon harmo devant 40 000 personnes, et je sais que les nuances ne passeront pas. Il faut trouver une gestuelle à l’échelle. Vu du fond de la salle, on a la taille d’un pin’s. Les spectateurs doivent comprendre tout de suite que c’est le moment de l’harmo et moi, je dois saisir de quelle façon ces gens reçoivent un solo d’harmo dans des dimensions aussi colossales. Je dois les capter tout de suite, avec des sonorités qui représentent bien l’instrument. Sur Facebook, j’ai lu : « Le mec ne se casse pas le cul, il aligne des plans basiques ». C’est la seule façon de s’en sortir : jouer fort et bestial, avec une implication physique totale. J’ai une pause avant ‘Gabrielle’, je me mets en condition, je fais des exercices respiratoires, je sais qu’à la fin du solo je serai à deux doigts de m’évanouir. Johnny vient vers moi, il me regarde jouer et me présente. C’est le signal pour l’orchestre, et la chanson repart.
Fred : J’ai appris à arpenter les grandes scènes mais, au risque de paraître prétentieux, je trouve plus facile de jouer avec Dutronc devant 8 000, 10 000, 25 000 personnes, que dans un club, en tant que leader, devant 200. Quand tu joues à Bercy, avec une grosse équipe, tu n’as qu’à te laisser porter, ça roule tout seul. Au début, je m’efforçais de ne pas mettre de la lead partout. Sur une chanson comme ‘Paris S’Éveille’, tu n’as pas envie de faire le malin, de toucher aux arrangements. Mais Jacques me poussait à me lâcher. « Fous du bordel ! »… pourvu qu’il n’y ait pas trop d’aigus. C’est devenu une bataille amicale entre nous. Je le taquine avec quelques aigus, il fait semblant de sortir un carton rouge de sa poche. Des titres comme ‘Paris S’Éveille’ ou ‘Et Moi Et Moi’ sont vraiment jouissifs, mais de tels monuments imposent le respect. Le public a les arrangements originaux dans l’oreille, ce sont ceux qu’il veut entendre. Je mets ma touche dans les détails. Sur ‘Les Cactus’ ou ‘Merde In France’ par contre, c’est sans entraves. Cette tournée m’a fourni une bonne évaluation personnelle en tout cas.
Greg : J’accompagne aussi Vladimir Cosma, qui se produit avec un orchestre symphonique. C’est très différent bien sûr, et je gère des pressions d’un autre genre. Nous sommes deux ou trois solistes chez Cosma. Il nous appelle son groupe de jazz, pour nous distinguer de l’orchestre symphonique. Ce que Cosma me demande est très difficile. Vais-je réussir à jouer le thème ? Vais-je manquer une note ? Tout le monde est campé derrière une partition, sauf moi. Je me rends compte que, là aussi, je fais le show. Plus discrètement !

Votre premier choc scénique avec Hallyday ou Dutronc ?
Greg : Le 14 juillet 2009, au pied de la tour Eiffel. Un million de personnes devant la scène, plus la foule incalculable des téléspectateurs. On arrive à ‘Gabrielle’. Je me retourne pour le solo. Devant moi : un océan de têtes à perte de vue. A la fin du concert, Johnny me dit : « Ce qu’on vient de faire là, tâche de t’en souvenir. Peu de gens sur Terre ont dû connaître ça. »
Fred : Le Grand Journal de Canal+, juste avant de démarrer la tournée. C’était la première fois qu’on se produisait tous ensemble, en live. ‘Les Cactus’, c’est toujours une grosse fiesta, le moment des concerts où le public se lâche. L’intro de batterie est gravée dans les mémoires. Les gens sont devenus fous. J’ai beaucoup de place pour le solo, je m’en donne à cœur joie. Et puis sa voix ! Autre choc. Je ne m’attendais pas à une telle puissance. On a fait 89 dates, à chaque concert sa voix gagnait en profondeur, prenait des graves. Et j’étais scié de voir à quel point Dutronc plaît aux jeunes.

Gueule de bois le lendemain, quand on renoue avec les clubs ?
Greg : Ah, non. Ces tournées colossales sont une sorte d’aboutissement si on parle de show business. C’est difficile d’aller plus loin, mais mon but n’est pas de finir dans la peau d’un sideman. Avec un harmo, ce ne serait de toute façon pas possible, personne n’a besoin d’un harmoniciste en permanence. Chez Johnny je dois être l’un des plus anciens maintenant, à part quelques choristes et le guitariste Robin Lemesurier.
Fred : C’est vrai qu’après ces 89 dates, j’ai eu un méchant coup de blues. Pas que moi d’ailleurs. Les autres musiciens aussi, et même Jacques. J’ai vite comblé ce vide en multipliant les dates dans les clubs et les festivals. Les clubs, c’est comme revenir à la maison. Jacques ne tourne pas beaucoup, ça me laisse du temps pour m’occuper de ma carrière.
Greg : Je ne me comporte plus comme avant quand je joue avec mes musiciens. Même les soirs de fatigue, j’arrive à brûler mes dernières ressources pour rester à fond, quoi qu’il arrive, même s’il n’y a que deux personnes dans la salle. En 2009, Johnny était très mal en point. Il montait pourtant sur scène, et donnait trois heures de concert à fond.
Fred : Rien ne sera jamais plus comme avant, il y a un avant et un après Dutronc. J’ai pu rencontrer des gens importants, accéder aux grands médias, mon nom et ma dégaine ont été exposés comme jamais. Beaucoup de fans de Dutronc sont curieux de voir ce que je fais avec mon groupe. Mes concerts sont clairement bondés depuis 2010, mais je n’ai pas modifié ma façon de faire pour plaire à ce nouveau public.

Y a-t-il beaucoup de jalousie dans l’air autour de vous, maintenant ?
Fred : Une incompréhension de temps en temps. « Putain, mais qu’est-ce tu es allé te fourvoyer là-dedans ! » Tu parles, à un moment il faut cesser de se poser des questions et foncer.
Greg : De la jalousie ? Oui, parfois. Johnny peut être très clivant, en particulier sur le circuit du blues, et je suis estampillé Johnny Hallyday. On peut me le faire sentir quand je présente une démo, ou quand je démarche certains programmateurs. Par contre un nouveau public vient me voir dans les clubs, et je ne crois pas qu’il ait chassé l’ancien. Les puristes du blues ne viennent pas, mais ils ne venaient pas davantage avant, ils trouvaient déjà mon répertoire trop ouvert. J’explore des domaines très différents depuis le début. Pour moi je joue du blues, même quand je m’aventure dans le jazz, la chanson, ou quand j’accompagne Cosma. L’harmo reste l’instrument du blues par excellence. C’est une affaire de sincérité, pas de notes ou de virtuosité. C’est le corps qui parle. Pour chaque album, j’essaie d’aborder un nouveau rivage, je n’aime pas me répéter, je réfléchis énormément avant d’enregistrer. Mais, au fond, c’est la toujours même chose dans un contexte différent. Et toujours la même recherche : l’émotion du début. Je ne veux pas drainer uniquement des aficionados de l’harmo, qui ne regarderaient que la technique, c’est pourquoi je me suis mis à chanter. Aujourd’hui je compose, je chante, je m’accompagne à l’harmo, l’harmo n’est plus une fin.

Des projets d’ici la fin de l’année ?
Greg : J’ai assuré les premières parties de Johnny Hallyday en octobre dernier, au début de tournée. Johnny sait que je développe mes propres projets, il voulait me donner un coup de pouce. Sacré cadeau ! La tournée s’achève le 21 juillet. Je travaille sur un deuxième EP à mon nom, après Solidarnosc, celui que j’ai présenté en première partie. Ce deuxième EP devrait sortir à la fin de l’année.
Fred : La promo de mon dernier album Dixiefrog : It Never Comes Easy. Je suis donc en tournée toute l’année, France, Allemagne, Belgique. Il y a aussi la préparation de la tournée scandinave pour le printemps 2017. Et une série de concerts avec mon pote Billy Price, le chanteur de Roy Buchanan…

S’il n’y avait qu’un seul bluesman…
Greg: Little Walter.
Fred: Albert King.

Le concert de votre vie…
Greg : Iron Maiden à Varsovie, dans années 80… J’avais dix ans, j’en ai 45 aujourd’hui, fais le calcul….
Fred : Bruce Springsteen à l’Hippodrome de Vincennes, en 1988.

L’album qui enterre tous les autres ?
Greg: Kind Of Blue, Miles Davis.
Fred: Live Stock, Roy Buchanan.

La plus belle chanson du monde ?
Greg : Kiss ! ‘Beth’.
Fred : Le Temps Qui Reste’, de Serge Reggiani.

Christian Casoni - Juin 2016

www.fredchapellier.net/  www.gregzlap.com