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12/17
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Portrait: SCOTT JOPLIN Dossier: ALADDIN RECORDS  
 


Interview
JODY WILLIAMS
J'aime le son naturel de la guitare


blues deraime
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blues jerry deewood
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Au milieu des années 50, sa voie semblait tracée. Musicien dans les studios Chess à Chicago, il travaille avec Willie Dixon, Muddy Waters, Howlin’Wolf, BB King, Memphis Slim. Il connaît le who’s who du blues. Plus tard il se lie même d’amitié avec Elvis Presley… Un grain de sable, tout s’enraye et il s’absente de la scène pendant trente ans. Après un retour remarqué au début des années 2000 avec deux albums chez Evidence et des tournées internationales, il a reconquit un nouveau public. Jody Williams est entré dans la légende malgré lui.

Blues Again : Pour BB King le blues est un feeling, pour Willie Dixon il doit être le reflet de la réalité. Et pour vous ?
Jody Williams : Le blues est d’abord un état d’esprit. Peu importe ce qu’on aime ou ce qu’on écoute. On peut apprécier le jazz et avoir le blues. Demandez à dix personnes ce qu’est le blues, vous aurez dix réponses différentes. Il y a le moment, la situation… Êtes-vous dépressif ? Comment ça se passe au boulot ? Avec votre femme ? Dans quel état est votre environnement ? Le blues, il faut que ça sorte de la tête et du cœur.

Zone de Texte:Vous grandissez à Chicago, vous y débutez dans les années 50, tout marche bien. Un jour, vous laissez tout tomber. 30 ans plus tard vous entamez une nouvelle carrière alors que certains de vos collègues décrochent ! Reprenons tout depuis le début…
Je suis né en Alabama, et j’arrive effectivement très jeune à Chicago, à l’âge de six ans je crois. Nous habitions dans le South Side. Mon premier instrument n’est pas la guitare mais l’harmonica. J’ai commencé très jeune avec Conway Tweety and the Harmonicats. (Ce n’était pas du blues.) Durant deux semaines nous avons assuré différentes prestations à la radio. C’est à cette époque que j’ai rencontré Bo Diddley dans un show. Je crois bien que c’était aussi la première fois que j’entendais vraiment quelqu’un jouer de la guitare. Nous nous sommes retrouvés en coulisses, Bo, un joueur de tub-bass et moi. Je lui ai demandé de me montrer comment on s’accorde et comment je devrais jouer si j’avais une guitare. Il l’a fait.
Peu de temps après je tombe sur une guitare, dans une boutique de prêteur sur gages. Elle valait 32 dollars et 50 cents. J’en parle à ma mère. Elle me l’a offerte la semaine suivante. Dès que je l’ai eue entre les mains, j’ai filé trouver Bo Diddley à quelques rues de chez moi. Il m’a montré comment l’accorder, comment jouer trois accords et une ligne de basse, mais son jeu était limité et je voulais en savoir plus. Certaines personnes avisées m’ont conseillé de prendre des cours. Moi je voulais faire de la musique tout de suite, je me disais que j’apprendrai les subtilités de l’art plus tard. Je n’avais pas de temps ni d’argent à perdre avec des professeurs. Je me suis quand même résolu à contacter deux profs. Je leur ai bien précisé que je voulais jouer tout de suite. Bien évidemment, ils n’ont pu accéder à l’urgence de ma requête. Et comme j’étais pressé, je me suis débrouillé tout seul.

Zone de Texte:Alors comment avez-vous fait ?
J’ai appris par moi-même en écoutant plein de styles et de gens différents. Bien sûr beaucoup de blues, mais aussi du jazz et de la country and western. C’est comme ça que j’ai fait mes classes. Mes grandes influences se nomment BB King, T Bone Walker, Charles Brown, Jimmy Reed. J’écoutais et j’essayais de reproduire ce que j’entendais. J’ai fini par savoir jouer. Comme je suis un parfait autodidacte, je n’ai pas appris dans les règles et j’ai fait quelques erreurs… Ça en étonne plus d’un quand on me voit jouer. Quand les musiciens regardent mes doigts sur le manche, ils sont surpris de constater que ça ne correspond pas toujours au son qu’ils entendent. Je joue dans des clés inhabituelles, mais ma guitare s’accorde avec mon jeu.
J’ai travaillé en club, j’ai rencontré du monde et je me suis retrouvé musicien de studio chez Chess. C’est là que j’ai rencontré Howlin’Wolf. Phil et Len Chess me l’ont présenté quand il a débarqué à Chicago. Il cherchait à se constituer un groupe, j’ai été le premier musicien à être recruté. Par contre je n’ai jamais tourné avec lui, nous jouions essentiellement dans les clubs de Chicago. J’ai beaucoup appris avec Howlin’ Wolf, Muddy Waters et Willie Dixon, comme d’ailleurs avec tous les gens pour qui j’ai travaillé ensuite, T Bone Walker, BB King… Grâce à eux j’ai pu mesurer mes erreurs, les corriger et progresser. Je pouvais jouer ce que je voulais dans le style que je voulais.
Ça me rappelle une anecdote. J’avais participé à des enregistrements de BB King en 1953 et je jouais donc dans son style. Je suis là, en train de jouer dans les studios Chess, quand arrive un visiteur qui veut rencontrer BB King. Le gars connaissait bien sa musique mais ne l’avait jamais rencontré ni même entr’aperçu sur scène. Il m’a entendu jouer, et je pense qu’il a fait la confusion. Il s’est approché, et j’ai vu son étonnement quand Howlin’Wolf est passé me prendre en m’appelant par mon nom.

La liste des musiciens avec qui vous avez joué est longue…
À cette période je jouais avec beaucoup de monde, Otis Rush, Jimmy Witherspoon, Jimmy Rogers, Bo Diddley, Otis Spann, Billy Boy Arnold… J’ai gravé mes premières faces sous mon nom en 1955 pour Blue Lake. En 1957 j’ai enregistré un deuxième disque, avec Willie Dixon à la basse et Lafayette Leake au piano. À cette époque, trouver des contrats n’était pas un problème. Par exemple, j’ai quitté le band d’Howlin’Wolf un dimanche soir à Chicago, le mercredi suivant je jouais dans un club de Nashville avec Memphis Slim. Tout marchait bien… mais il y a eu les obligations militaires.
En 1958 je me suis retrouvé sous les drapeaux. J’ai fait mon service en Allemagne. J’ai été incorporé dans la même unité qu’Elvis Presley. Nous étions basés à Dachau en Bavière (où Elvis a connu Priscilla). C’était un régiment de chars d’assaut, et nous faisions partie d’une unité de surveillance armée. On se cognait l’entraînement dans les bois et les patrouilles sur la frontière est-allemande. Nous cherchions à savoir ce que faisaient les Russes, et eux en faisaient autant de leur côté. Avec Elvis, nous ne nous étions jamais rencontrés auparavant mais il savait qui j’étais, il avait entendu des enregistrements sur lesquels je jouais. Sachant qu’Elvis aimait quelquefois sortir pour écouter de la musique en club, je lui avais proposé de passer m’entendre à l’occasion. De retour aux États-Unis, il est passé me voir dans l’établissement où je me produisais alors. Il devait se déguiser pour ne pas être reconnu. Un soir, je n’étais pas sur scène depuis cinq minutes, je l’ai vu passer la porte du club. Il était entouré de quelques personnes. Je suis aller le trouver pour qu’il entre et qu’il s’asseye. Nous avons bavardé un peu. C’est la dernière fois que je l’ai vu avant sa mort.
Début des années 60, j’ai aussi rencontré Lonnie Brooks, nous sommes restés en contact. On le retrouve sur mon dernier disque. Il n’intervient que sur quelques titres, mais son fils Ronnie est présent sur l’ensemble des morceaux. Il y a aussi Billy Boy Arnold avec qui j’avais travaillé il y a longtemps de ça, et aussi Robert Lockwood Jr.

Votre carrière semblait bien partie et puis quelque chose a dérapé. Vous avez abandonné la musique pendant de très longues années, vous êtes devenu technicien chez Xerox pour qui vous dépanniez des photocopieuses…
Si tout s’était déroulé correctement, je serais millionnaire à l’heure actuelle mais, bien entendu, ce n’est pas comme ça que ça s’est passé. On m’a volé ma musique. Dans les années 50, j’ai fréquenté et travaillé avec des gens qui m’ont berné. J’avais écrit la musique d’une chanson qui fut interprétée par le chanteur de soul music, feu Billy Stewart. On ne m’en a jamais accordé la paternité. Cette chanson est devenue célèbre sous le titre ‘Love Is Strange’. Elle est créditée à quelqu’un d’autre (NdR : Mickey & Sylvia et Bo Diddley). J’ai fait appel à un enquêteur, il y a eu procès, mais on ne m’a jamais rendu justice. Je n’ai rien obtenu, ni dédommagement, ni reconnaissance, ni même un remerciement. Après avoir été spoilé artistiquement, j’ai été débouté juridiquement. Ça m’a laissé un goût amer, j’ai décidé de prendre du recul et, finalement, je me suis résolu à tout arrêter. Carrément. Pendant trente ans ma guitare est restée sous mon lit et je n’en ai jamais joué. C’est la vérité.

Zone de Texte:  Vous avez tout arrêté ?
Durant cette période j’ai cessé d’écouter du blues, ça ne m’intéressait plus, je ne me sentais plus concerné. J’écoutais plus volontiers du jazz ou de la country and western. Et durant toutes ces années, il y a toujours eu quelqu’un pour me demander de repiquer au jus, de tenter un retour. J’ai toujours dit non ou changé de conversation. Je n’étais vraiment plus intéressé, j’avais un autre boulot, j’avais tourné la page. Voilà, j’étais technicien chez Rank Xerox, je n’étais plus dans la musique. J’ai pris ma retraite en 1994. Ma femme est revenue à la charge, elle m’a reparlé de ma guitare… Cette fois-là, quand même, ça m’a donné à réfléchir. Je me sentais mieux par rapport à tout ça, de l’eau avait coulé sous les ponts. Un jour un batteur, celui avec lequel je jouais au début des années 60, m’a fait écouter une bande du groupe que nous formions alors. La bande avait été enregistrée dans un club. Bon sang, on sonnait vraiment bien ! Quand je me suis retrouvé seul chez moi, je me suis assis par terre, j’ai repensé à cette époque de ma vie et les larmes me sont montées aux yeux. Et ça me faisait mal de savoir que je n’étais plus capable de jouer aussi bien. Alors je m’y suis remis. J’ai enfin ressorti la guitare de sa valise et je l’ai travaillée pendant deux mois pour me délier les doigts. J’ai répété quatre chansons et quand je me suis senti prêt, j’ai appelé ce gars en Californie, un promoteur qui insistait depuis des années pour me faire remonter sur scène. Je lui ai demandé si il était toujours d’accord pour m’inclure dans ses shows. Il n’avait pas changé d’avis. Nous avons bavardé et il a bien fallu parler d’argent. Pour moi, c’était clair, ce n’était pas le problème le plus important. Je voulais me prouver que j’étais capable de revenir sur le devant de la scène, de jouer comme les plus grands. Il m’a remis dans le circuit et, à ma grande surprise, le public se souvenait encore du nom de Jody Williams. Le premier soir, dès que j’ai attaqué la deuxième chanson, j’ai bien senti que le feeling était toujours là !

Vous dites ne pas avoir touché votre guitare pendant plus de trente ans, mais votre musique a conservé une certaine fraîcheur. Et on est toujours étonné par la jeunesse de votre voix…
Un journaliste anglais m’a dit un jour que ma musique était une bouffée d’air frais. Un autre avait ajouté : « Votre musique semble sortie d’un cocon où elle était restée enfermée durant trente ans ». Je trouve que la formule est bien trouvée. Si je me suis arrêté plus de trente ans, la musique que j’avais en tête depuis la fin des années 50 ne m’a jamais quitté. Et personne ne m’a influencé depuis. Je ne sais pas ce que font les autres guitaristes et je ne veux pas le savoir. Je trace mon sillon. Je ne veux pas sonner comme Untel ou Untel et je n’ai pas à entrer en compétition avec qui que ce soit. Je fais ce que je sais faire, c’est tout. Mon jeu de guitare, ma sonorité sont ma carte de visite. Quant à ma voix, eh bien non, je ne l’ai pas particulièrement travaillée. Je suis en forme, j’ai la chance de faire plus jeune que mon âge et ma voix est restée intacte. Dans les concerts, les festivals, les gens sont toujours étonnés d’apprendre que j’ai plus de 70 ans. J’aime bien aller à la rencontre du public et bavarder avec les gens. Je donne souvent ce petit souvenir à mes interlocuteurs : un médiator. D’un côté mon nom, de l’autre le monogramme que j’ai dessiné.

Répétez-vous souvent avec les musiciens qui vous accompagnent en tournée, et vous produisez-vous encore beaucoup sur le circuit des clubs de Chicago?
Non pour les répétitions, oui pour les clubs. Pour les répétitions, ce serait difficile : les musiciens de la tournée habitent en Californie alors que moi, je réside toujours à Chicago sur Hyde Park, près de l’université. Sinon oui, il m’arrive de jouer en club depuis que j’ai réintégré le circuit. Je me suis produit trois ou quatre fois au Legend’s chez Buddy Guy, au Kingston Mines, au Rosa’s Lounge…

Que pensez-vous de l’évolution technique des enregistrements ?
Quand j’ai débuté, c’était pas compliqué : on entrait en studio, il y avait un micro. L’ingénieur du son effectuait une prise directe, et c’est tout. En 40 ans la technique a pas mal évolué, il y a beaucoup de pistes, on enregistre les instruments séparément, parfois les musiciens ne se rencontrent pas, on les capte ici ou là et on mixe tout ça dans un autre studio, on fait ce qu’on veut avec le son et on sort quand même de bons disques. Mais avec toutes ces facilités, certains sont aujourd'hui incapables de reproduire sur scène ce qu’ils ont fait en studio. Moi je veux pouvoir jouer sur scène ce que j’ai enregistré auparavant. Je veux donner au public la même chose. J’aime travailler simplement, que le boulot soit bien fait et, surtout, j’aime le son naturel de la guitare. Mes albums ont été enregistrés en prise directe. Dick Shurman est de mon avis. C’est mon producteur. Il a passé la consigne aux ingénieurs du son et ils ont fait ce qu’on leur demandait. On revient un peu à la question du début sur le blues : le son aussi, c’est un état d’esprit. Mais il y a différentes façons de concevoir le blues, selon ce que vous voulez donner à entendre.

Zone de Texte:  Vous avez gagné quelques récompenses, on vous a remis un WC Handy Award en 2002 pour l’album Return Of A Legend
La première fois ça m’a surpris. J’ai fait les couvertures des magazines, on a parlé un peu de moi dans la presse, j’étais invité à des émissions de radio, c’est sûr, ça fait du bien. J’étais heureux. Mais ce qui m’a fait le plus plaisir, c’est de constater que ma musique procurait encore du bonheur aux gens. C’est sûrement ça la vraie récompense. Savoir aussi qu’on peut transmettre un peu de son expérience à une ou deux générations de musiciens, ce n’est pas mal non plus.

Sur la jaquette des deux albums Evidence, la couleur dominante est le rouge. Vous posez avec votre guitare, qui s’appelle Red Lightning… Le rouge signifie-t-il quelque chose pour vous ? Un message caché ?
Non, non, ce n’est qu’une coïncidence. C’est bizarre ce que vous êtes en train de me dire, on m’a déjà posé la question en Angleterre. Ma guitare est une Gibson Red Lightning ES-345, et je n’ai pas cherché à dissimuler un message là-dessous !

Gilles Blampain et Christian Casoni 

La Williams’ touch
Un blues joué en mineur qui assimile soul, jazz et intègre quelques sonorités sixties, un jeu très fin et très personnel que certains désignent comme le chaînon manquant entre T Bone Walker et BB King, et une voix de soulman, voilà les atouts qui justifient l’accueil chaleureux de la presse américaine et européenne aux deux albums de Jody Williams, Return Of A Legend et You Left Me In The Dark, parus sur le label Evidence.