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12/17
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Interview



blues deraime
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BLUES DUKE ROBILLARD
blues duke robillard


J' AI VOULU GARDER MON IDENTITE

Il distille un blues dynamique, épicé de rhythm’n’blues, de rock, de zydeco avec parfois un zeste de gospel, de swamp ou de country. Une musique dont les racines s’enfoncent dans le bayou louisianais, mais dont les fruits ont mûri sur les bords du lac Michigan. Cajun boogie, voodoo blues, peu importe la dénomination, l’auditeur est immédiatement accroché. Une dizaine d’albums de qualité grand cru, des enregistrements rock’n’roll fifties qui excitent la convoitise des collectionneurs… c’est le parcours d’un artiste sans esbroufe qui a su conserver son identité originelle. Après un demi-siècle de carrière l’enthousiasme reste intact.

Blues Again : Vous êtes né et vous avez grandi à Dubuisson en Louisiane. Parlez-vous français ?
Zone de Texte:Lonnie Brooks : Désolé, je ne parle pas français. Mes grands-parents et mes parents parlaient français entre eux à la maison, mais ils ne me l’ont pas appris. Pour mon père, c’étaient les « culs de Nègres » qui parlaient français. À cette époque ce n’était pas très bien vu de parler français en Louisiane. Il souhaitait que j’évolue, alors il ne me parlait qu’en anglais. Plus tard, quand je me suis retrouvé sur les chantiers avec des Cajuns, je leur ai demandé de m’apprendre quelques mots pour plaisanter. Mais les gars avec qui je travaillais m’apprenaient des gros mots en donnant un autre sens à leurs propos. Quand je voyais la tête des gens à qui je m’adressais avec ces phrases, et qui m’envoyaient bouler, je me rendais compte que ça clochait quelque part et je n’ai pas insisté.

Vous avez commencé par jouer du banjo… À part la guitare, jouez-vous d’autres instruments ?
Effectivement, mon grand-père m’a appris à jouer du banjo quand j’étais petit. Par la suite je suis passé à la guitare, mais je sais jouer aussi de la basse, de l’harmonica et de la batterie.

Au tout début des années 50 vous quittez la Louisiane, vous allez chercher du travail de l’autre côté de la frontière, à Port Arthur (Texas). Que faisiez vous comme job et quand avez-vous décidé de devenir musicien professionnel ?
À Port Arthur j’ai trouvé du boulot dans le bâtiment, je posais des briques, j’étais charpentier, en fait je prenais tous les jobs qu’on me proposait pour gagner ma vie. Cela a duré deux ou trois ans. En dehors du travail je jouais de la guitare, j’étais fan de BB King, T. Bone Walker, Gatemouth Brown. J’essayais de m’appliquer en reprenant leurs morceaux mais j’étais alors incapable de jouer comme eux. Je jouais comme je pouvais et comme je le ressentais. C’est comme ça que je me suis formé à la guitare. Un soir je jouais, installé sous la véranda, devant ma maison, et Clifton Chenier qui passait devant chez moi m’a remarqué. Visiblement, ce que je jouais lui a plu car il m’a proposé de venir jouer dans son orchestre, le Red Hot Louisiana Band. J’ai quitté mon emploi pour le suivre. C’est comme ça que je suis devenu musicien professionnel. Quelques temps plus tard, nous sommes allés jouer dans un endroit qui ressemblait à une ferme, à environ 25 kilomètres de Port Arthur. Ça s’appelait simplement Roadhouse. Legars qui tenait cet établissement m’a demandé si je pouvais monter un orchestre pour accompagner son frère qui était chanteur. Il chantait des titres en français auxquels je ne comprenais rien mais, par contre, je connaissais parfaitement la musique.

Vous volez ensuite de vos propres ailes et vous enregistrez quelques titres de rock’n’roll sous le nom de Guitar Junior. Pourquoi prenez-vous ce sobriquet ?
À cette époque, bon nombre de musiciens prenaient des noms comme Guitar Joe ou Guitar Slim. C’était un peu la mode. Quand j’ai débuté et que j’ai pris ce surnom de Guitar Junior, je ne prenais ça pas au sérieux. Et puis un jour, je me suis retrouvé dans un studio pour enregistrer quelques titres qui ne devaient être qu’une démo. Mais après la session, le responsable du studio me dit que ce n’est pas si mal et qu’on pourrait en faire un vrai disque. Il me demande sous quel nom je souhaiterais le sortir. Je ne pensais pas avoir réalisé une si bonne séance, mais je l’ai laissé faire, lui conseillant d’imprimer Guitar Junior sur la pochette. Après tout, tout le monde me connaissait sous ce nom. Mon vrai nom est le même que celui de mon père, Lee Baker (NdR : Lonnie Brooks s’est choisi une autre identité en arrivant à Chicago, celles dont il disposait étant déjà utilisées), auquel on a ajouté Jr. Dans mon entourage tout le monde m’appelait Junior. Depuis mes débuts, les quelques spectateurs qui suivaient ce que je faisais me connaissaient sous ce nom de Guitar Junior, il n’y avait pas de raison d’en changer. C’est comme ça que tout a commencé. (NdR : disque sorti sur le label Golband)

Votre carrière semble démarrer à ce moment-là, vous avez 22 ou 23 ans. N’y a t il pas eu un arrêt de jeu pour endosser l’uniforme ?
Non. Comme j’étais marié et que j’avais déjà des enfants, en tant que soutien de famille je n’ai pas été incorporé. Pas de service militaire ! J’ai donc pu continuer ma vie de musicien.

Au début des années 60 vous rencontrez Sam Cooke et vous quittez la Louisiane pour Chicago…
Je tournais depuis deux semaines environ quand j’ai rencontré Sam. Un soir nous nous sommes retrouvés à l’affiche du même concert dans un théâtre. À cette époque, il fallait que je trouve des contrats pour faire vivre ma famille. J’étais loin de chez moi et le soir, à l’hôtel, je restais dans mon coin à chercher des airs et à griffonner des paroles. C’est alors que Sam est venu me voir et m’a dit : « Si tu n’a rien de prévu pour les deux prochaines semaines, pourquoi tu ne viendrais pas avec nous ? ». Le frère de Sam, LC Cooke, ouvrait le spectacle pour lui et le guitariste de Sam jouait aussi dans le band de LC. Il m’a proposé de prendre sa place dans l’orchestre de son frère aîné. Nous sommes partis à Chicago. C’est donc avec LC Cooke que j’ai joué et non pas avec Sam. J’ai fait quelques enregistrements avec LC Cooke et je suis resté six mois à Chicago, hébergé chez ses parents, avec lui. Sam était parti sur les routes pour donner ses propres concerts, son frère LC m’a fait faire la tournée des clubs, il m’a présenté aux gens de Chicago, avec qui j’ai pu nouer des contacts. Je suis rentré chez moi en Louisiane, j’ai fait quelques gigs dans la région, mais au bout de quelques temps j’ai déménagé à Chicago. Je m’y suis installé définitivement. D’ailleurs j’habite encore dans le South Side.

C’est à cette époque que vous rencontrez Jimmy Reed ?
En 1960 j’étais donc à Chicago et je jouais sous contrat dans un club. J’avais un agent qui me cherchait des plans. Un soir il a amené Jimmy dans ce club. Il était en quête d’un guitariste, il ne me connaissait pas et son agent tenait à ce qu’il m’entende jouer. La rencontre s’est faite aussi simplement que ça. C’est comme cela que j’ai travaillé avec Jimmy Reed et que je suis parti en tournée avec lui.

          

Vous êtes un des rares bluesmen a combiner aussi bien le blues avec le rock, le rhythm’n’blues, le zydeco, la soul music. Comment avez-vous installé ce style ?
Toutes ces musiques, ce sont mes racines. Vous savez, quand je suis arrivé à Chicago tout le monde jouait comme Muddy Waters, Howlin’Wolf ou BB King. Moi, venant de Louisiane, j’avais une autre culture musicale et une autre expérience. Plutôt que de me fondre dans la masse, j’ai voulu garder mon identité, c’est ce qui a fait la différence. J’aime bien écouter d’autres formes de musique comme le jazz. J’apprécie particulièrement George Benson, qui est un excellent guitariste. J’ai un faible aussi pour la country music et notamment pour Hank Williams.

En 1975 vous avez gravé un disque sur un label français, Black & Blue. Quel souvenir gardez-vous de cette aventure ?
Il ne s’agit pas d’un enregistrement de studio mais des prises effectuées durant mes concerts. Au-delà de ce disque, je dois dire que cette année-là reste gravée en moi comme mon meilleur souvenir. C’est la première fois que je suis venu en Europe, c’est un des plus grands moments de ma vie. Les promoteurs de la tournée étaient venus à Chicago pour engager des musiciens. Ils allaient dans les clubs. Ils ne faisaient pas très attention à moi car, chaque fois qu’ils avaient l’occasion de me croiser, j’étais sur scène à jouer du rock’n’roll. Ce n’était pas ce qu’ils voulaient, mais ils ne savaient pas que j’étais capable de jouer d’autres styles. Cela a donc pris du temps avant que nous entrions vraiment en contact. Un soir quand même, un musicien qui me connaissait a amené Jean-Marie Monestier (NdR : patron de Black & Blue) dans le club où je me produisais. Il était accompagné d’une dame qui lui servait d’interprète, car il parlait un anglais hésitant. Tous les musiciens lui avaient dit de moi que je ne correspondais pas à ce qu’il cherchait, que j’étais un peu fou sur scène et que je faisais des trucs bizarres avec ma guitare. La dame m’a quand même finalement demandé de jouer un titre, précisant bien que ça devait être un blues. Je me suis exécuté. Ils ont apprécié et ils m’ont engagé pour cette tournée européenne. Je ne l’oublierai jamais. C’est réellement un de mes meilleurs souvenirs de musicien.
      
Zone de Texte:  Peut-on dire que votre carrière a vraiment démarré quand vous avez rencontré Bruce Iglauer, patron du label Alligator, vers 1978 ?
Je connais Bruce Iglauer depuis très longtemps, nous avons fait nos premiers enregistrements ensemble en 1977. C’était quand il a sorti la série Living Chicago Blues Anthology qui regroupait trois artistes par disque. Ces disques ont été nominés pour les Grammy Awards. C’était une excellente production. Je suis toujours avec Bruce après toutes ces années. On peut effectivement dire que notre rencontre a marqué un tournant dans ma carrière et qu’il m’a mis sur la bonne voie. La rigueur, c’est ce qui me manquait quand je l’ai rencontré. Avant lui je m’égarais un peu, je m’éparpillais. Je jouais du rock, du blues sans être très fixé sur ce que je faisais. Bruce m’a recentré, il m’a montré le chemin et il est toujours de bon conseil. J’ai fait une dizaine de disques pour Alligator.

Et puis vous avez obtenu le prix du disque au festival de Montreux en 1980 pour Bayou Lightning.
Oui, ça s’est bien passé à Montreux. Encore un bon souvenir !

Zone de Texte:  Depuis longtemps on voit votre fils Ronnie Baker Brooks à vos côtés, il a également son frère Wayne à la tête de son propre orchestre. Avez-vous d’autres enfants et sont-ils dans le milieu musical ?
Vous savez, j’ai été marié deux fois et j’ai neuf enfants (garçons et filles), mais seuls Ronnie et Wayne évoluent dans la musique. Ronnie a commencé à jouer dans mon orchestre en 1986. En ce moment, c’est Wayne qui est à mes côtés sur scène. Tous deux ont gravé des CD sous leurs propres noms. Ronnie Baker Brooks a sorti Golddigger en 1998, puis il a enregistré Take Me Witcha en 2002 et un DVD en 2003 : Ronnie Baker Brooks. Live ! Wayne Baker Brooks a sorti Mystery en 2004 ; Hélas, ces albums ne sont pas distribués en France. (NdR : allez voir sur le net, il suffit de taper leurs noms.)

En vous écoutant, tout semble s’être bien passé dans votre carrière, Clifton Chenier, Sam Cooke, votre installation à Chicago, ce bon souvenir avec Black & Blue, votre rencontre avec Bruce Iglauer… Il doit bien y avoir eu quelques galères quand même !
Il y en a eu tellement que ce serait difficile d’en citer une en particulier. Le nombre de fois où je n’ai pas été payé, où je suis tombé en panne sur la route, où un musicien m’a laissé choir pendant une tournée… La liste est longue, mais c’est comme ça. Il faut faire avec et avancer.

En dehors de la musique ?
Pour me détendre, j’aime bien jouer au billard. Et pour m’entretenir physiquement je pratique la boxe, mais seulement de l’entraînement. Notez quand même que j’ai disputé deux combats sur un ring dans ma vie, le premier à 15 ans, le deuxième à 66 ans !

Gilles Blampain et Alain Hermanstadt

www.lonniebrooks.com

 

 

 

 

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