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12/17
Chroniques CD du mois Interview: AUTOMATIC CITY Livres & Publications
Portrait: SCOTT JOPLIN Dossier: ALADDIN RECORDS  
 


Portrait




Dans les gris quartiers populaires d’outre-Manche de nombreux gamins ont rêvé de rock’n’roll, de jolies blondes peroxydées et de grosses américaines. Seulement voilà, quand il n’y a que de tristes usines en vue, un ciel gris et humide au-dessus de la tête, et un train de banlieue comme seul moyen d’évasion, on sent poindre une frustration que seul le blues semble pouvoir combler. Ou tout au moins exprimer.

Kim Simmonds pousse son premier cri le 5 décembre 1947 à Newbridge, au Pays de Galles. C’est en montant à Londres qu’il découvre le blues noir, comme tous ses camarades anglais, Clapton, Page, Beck, Richards, Webb, Green et bien d’autres, qui façonneront le British blues. Simmonds est un second couteau et le restera tristement.
Il est avant tout un élève appliqué, et lorsqu’il forme Savoy Brown fin 1966 avec deux musiciens noirs (le premier groupe interracial anglais de l’histoire), il est, comme Chicken Shack ou Aynsley Dunbar Retaliation, un honnête suiveur. Certes, sa musique est plus dure, plus rock, mais elle reste, dans son interprétation, une sorte de parodie respectueuse du blues de Chicago. Il manque la petite flamme qui ferait la différence.
Zone de Texte:  Shake Down, paru en 1967, reste donc un disque correct, franc et plein d’énergie et est en ce point bien plus réjouissant que le premier album des Yardbirds. Simmonds a compris une chose, la soul est indissociable du blues. Bien qu’à part, ce rythme, ce feeling, permet au blues originel de décoller du bayou pour enflammer les pistes de danse.
Savoy Brown voit la concurrence prendre le large : Fleetwood Mac s’envole et le blues explose avec Cream et Jimi Hendrix. Simmonds tient le cap, il poursuit dans le blues, le jazz et la soul. Quand Brice Portius le chanteur et Ray Chappell le bassiste sont remerciés, Savoy Brown trouve sa formule magique avec Chris Youlden au chant, Dave Peverett à la guitare rythmique, Roger Earle à la batterie et bientôt Tony Stevens à la basse. Le groupe, désormais totalement blanc, n’a pourtant jamais sonné aussi noir. Youlden a une voix incroyable, poussant Simmonds dans ses derniers retranchements, au plus près de l’os du blues. Plusieurs très bons disques naîtront de cette union : Getting To The Point, Blue Matter, ou Raw Sienna. Mais en 1970, Youlden quitte le band entraînant les autres musiciens dans sa fuite. Simmonds se retrouve seul mais ne se démonte pas.

La cote de Savoy Brown monte aux Etats-Unis, il recrute les trois-quarts de Chicken Shack, laissant Stan Webb seul à son tour. Un chanteur, Dave Walker vient compléter l’équipage. La suite sera une succession d’albums remarquables plus heavy-blues et boogie. Street Corner Talking, puis Hellbound Train atteignent en 1972 le Top 40 américain. Entre 1968 et 1978, grâce au talent de compositeur de Kim Simmonds, la production de Savoy Brown est excellente. Mélange de blues, de soul, puis de heavy-blues épais sans être hard. Simmonds gardera au long des années cette subtilité d’approche qui fera de sa musique un savoureux mélange pourtant difficile à classer. Pas progressif, pas assez méchant pour être hard, pas assez virtuose pour être jazz, Savoy Brown reste au milieu de la route.
Le blues de Simmonds est à la fois classique et mélancolique, empli de cette brume des âmes en peine. Solidement ancré auprès de Freddie King pour les chorus, John Lee Hooker pour le boogie, et la slide virtuose d’Elmore James, le jeu de Simmonds est un merveilleux condensé de ce que la guitare blues a de mieux à offrir.
Les climats lourds, mélancoliques, sont l’arme fatale de Savoy Brown et de son leader : ‘Mr. Downchild’, ‘Train To Nowhere’, ‘Hellbound Train’, ‘So Tired’, ou ‘Double Lover’ sont autant de pépites disséminées sur plus de dix albums. Elles délivrent toutes ce poison vicieux qui emplit les âmes imprudentes à l’écoute de ce groupe plus hors norme qu’il n’y paraît.
Au-delà du fondement parfaitement blues, la musique de Simmonds a néanmoins évolué, passant du British blues d’apparence respectueuse (mais volontiers rock’n’rollement irrévérencieuse), au boogie lourd à mi-chemin entre Status Quo (circa 1970-1971) et le Silver Bullet Band de Bob Seger. Et Simmonds ira jusqu’aux terres heavy-rock avec le fabuleux  Savage Return en 1978.
Zone de Texte:  Dans un ultime sursaut de vie, Savoy Brown renaît de ses cendres autour de Ian Ellis à la basse et au chant, et de Tom Farnell à la batterie. Le désormais trio décoche un obus musical à la violence sans équivalent depuis sa création. Est-ce la présence du jeune producteur embauché pour l’occasion qui influencera cette direction ? A moins que ce soit le dit-producteur qui ait fait de Savoy Brown une dangereuse machine heavy-blues digne du Humble Pie de Smokin (1972) ? Le garçon s’appelle John « Mutt » Lange, et fera des ravages auprès de AC/DC et Def Leppard. Savage Return défrichera notablement le terrain pour le premier groupe cité lorsque celui-ci s’orientera vers un hard-blues plus consensuel, plus hard-rock, moins rugueux.  Ainsi, retrouve-t-on dans ‘Play It Right’, un peu du riff de ‘Rock’n’Roll Ain’t Noise Pollution’ du Back In Black des frères Young. Le paroxysme est atteint avec ‘Double Lover’. Superbe blues-rock lent, ballade électrique pleine de dépit, comme cette foutue poussière dans la bouche que laisse la musique de Savoy Brown depuis sa création.
Après ce disque, en quittant le label Deram, celui de ses débuts, la carrière de Savoy Brown devient chaotique. La suite sera d’abord hard et heavy, avec différents transfuges de heavy-métalleux à la dérive, provenant pêle-mêle du Joe Perry Project, Pentagram ou Blue Cheer.
C’est l’époque des permanentes et des guitares Ibanez. Simmonds tente aux USA de suivre le rythme du sleaze-metal dessiné par Mötley Crüe, Poison, et Bon Jovi. Mais incapable de jouer autre chose que du blues, même un peu plus énervé, l’homme reste à la marge. Un loser. Bon an mal an, Savoy Brown sort un nouvel album tous les six mois avec un line-up à géométrie variable.
Simmonds est néanmoins revenu à ses valeurs, et les défend là où il le peut, dans les clubs et autres rades nostalgiques, tout comme Stan Webb avec Chicken Shack, ou Tony McPhee et ses Groundhogs. Ces hommes sont des légendes à la discographie riche et intemporelle, mais ils dansent au bal des oubliés. Ils errent dans le temps, à la recherche d’un peu de reconnaissance, grattant toujours ce même vieux riff, à la perfection.

Julien Deléglise