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Portrait
BIG MAMA THORNTON
Willie Mae Thornton, 1926 (Alabama) - 1984 (Californie)


blues big mama thornton
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Il paraît que chanter du blues, c’est être noir deux fois. On dit aussi que la femme noire est toujours l’esclave de l’esclave. Celles qui s’établissaient blueswomen ne s’embarquaient pas pour le rallye des boudoirs. Les quelques prénoms féminins dont la postérité garde l’écho étaient forcément portés par des cogneuses hors du commun.blues big mama thornton Les meilleures étaient les plus dures, telle Bessie Smith ou celle qu’on considérait comme sa petite sœur, Willie Mae Thornton alias Big Mama. Willie était grande et grosse, jouait de l’harmo, de la batterie, se prénommait et s’habillait comme un mec, et tenait en respect tous les marioles qui se présentaient à elle avec une matraque dans le slip. Pas de jules, pas d’enfants. Lesbienne ? Quelques lesbiennes militantes revendiquent en effet sa mémoire.
Quatorze ans, orpheline, lasse de récurer le foutu plancher d’un club de Montgomery, elle saute dans la caravane de la Hot Harlem Revue et part se construire dans les beuglants du Sud au sein de cette troupe de vaudeville itinérante. Elle a 26 ans quand elle signe chez Peacock, Houston. Elle enregistre ‘Hound Dog’ en 1952 et devient une star éphémère du rhythm’n’blues en 1953. Le contrat Peacock est consommé en 1958, le blues commence à l’être aussi. Elle se retire dans la baie de San Francisco et descend en gamme : petits clubs, petits labels, Irma, Bay-Tone, Kent, Sotoplay. Arhoolie Records, qui grave pour les Blancs, la relève au début des sixties. Willie passe au format 33-tours. Le boss d’Arhoolie, Chris Strachwitz, l’incruste au festival de Monterey et la recommande à Willie Dixon pour l’American Folk Blues de 1965. Elle enregistre un album à Londres cette année-là, accompagnée par les pèlerins de la tournée : Buddy Guy, Fred Below, Eddie Boyd, Walter Horton (pas besoin de chercher longtemps pour trouver pire), puis un album avec Muddy Waters et ses gars en 1966 (idem). Changements d’écurie entre deux festivals : Mercury en 1969 puis Vanguard en plein désert des années 70. Encore quelques albums, dont ‘Jail’, gnon soul-blues qui défonce, live, une prison dans l’Etat de Washington et une redresse dans celui de l’Oregon. Willie Mae négocie mal le virage des années 80 et manque de mourir dans sa bagnole, comme sa grande sœur Bessie. Elle survit quatre ans, le temps de réfléchir aux effets du gin lacté sur le foie, puis son cœur finit par l’envoyer paître.

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Un jour à Las Vegas, Elvis entend un certain Freddie Bell chanter ‘Hound Dog’. Le titre, signé Leiber et Stoller, a bien marché chez les Noirs quelques années auparavant. Elvis l’enregistre en 1956, sans savoir qu’une femme à poigne de Houston l’avait chanté avant tout le monde. Willie Mae faisait les soirées du Bronze Peacock, un club de la ville. Le taulier était un Noir nommé Don Robey. Il avait aussi monté un label dont le directeur artistique n’était autre que Johnny Otis, le gommeux de Los Angeles. Don lui envoie sa nouvelle pouliche à la voix androgyne, si vulgaire, si troublante. Otis a, dans ses petits papiers, deux auteurs débutants, Leiber et Stoller, qui lui ficellent une chanson intitulée ‘Hound Dog’. Willie Mae l’enregistre en juillet 1952. Couplée à ‘They Call Me Big Mama’, ‘Hound Dog’ part à deux millions d’exemplaires, prend la tête des charts R’n’B en 1953, s’y maintient sept semaines d’affilée. Don Robey aura enflé tout le monde, les auteurs (Leiber : “Ça alors, deux juifs baisés par un Noir !”) et la chanteuse, qui empoche un chèque de 500 dollars, pas un cent de rab. Willie Mae n’aura pas un autre hit national, malgré la qualité des sillons qu’elle trace chez Peacock avec l’orchestre de Johnny Otis, dans un rhythm’n’blues au swing vif et joyeux, chauffé par une petite section de cuivres et surtout bercé par la guitare de Pete Lewis, dont les lignes noueuses partent de T-Bone Walker et finissent chez Chuck Berry.
Willie Mae les a tous connus et tous subjugués, les Lightnin’ Hopkins, les Juniorblues big mama thornton Parker, les BB King. Mais pour la plupart des mélomanes, Big Mama Thornton n’est encore qu’un nom volatil, sans visage, sans carrière, confusément rattaché aux débuts d’Elvis Presley et à la fin de Johnny Ace. Elle était avec Ace dans les coulisses de l’Houston Auditorium, ce soir de Noël 1954, quand il s’était fait sauter la cafetière. Ace jouait à faire flipper les gens de son entourage en baladant un flingue sur eux. Il avait pointé le canon sur Willie Mae, elle lui avait aboyé dessus. “T’inquiète, chérie, il n’y a qu’une balle là-dedans, et je sais exactement où.” Ace avait retourné l’arme sur sa tempe et arrosé la loge.
En 1968 sort l’album Cheap Thrills. Dans un lamento soul, Janis Joplin reprend ‘Ball’n’Chain’, le blues ardent que Willie Mae Thornton avait écrit sept ans plus tôt. Au beau milieu de la pochette, Robert Crumb encre enfin les quinze lettres du nom Big Mama Thornton, la reine qui avait mis l’Apollo et le Carnegie Hall à genou, en faisant briller “le diamant noir de ses yeux”, comme écrivait l’une de ses zélatrices. 
Christian Casoni