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12/18
Chroniques CD du mois Interview: LITTLE MOUSE & THE HUNGRY CATS Livres & Publications
Portrait: CHARLES BROWN   Dossier: SPECIALTY RECORDS
 


Portrait
CHARLES BROWN
Tony Russell Brown 13 septembre 1922 (Texas) – 12 janvier 1999 (Californie)


blues kansas joe mc coy
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Ses compositions sophistiquées, ses ballades langoureuses sont devenues des classiques. Velours, velours…

Charles, prunelle avantageuse, toujours bien mis, est le bluesman le plus sortable du fretin des clubs de la Côte Ouest. Il a appris le piano classique, décroché un diplôme de chimie, enseigné cette discipline au Texas, émigré à Loblues charles browns Angeles et y a découvert un blues plus velouté que le ragtime boogie pétaradant qu’on emboutit à Gavelston. L’homme de la ville est Nat King Cole. L’homme de la ville va bientôt déployer ses ailes et abandonner son fief aux sepia Sinatra, ces crooners after-hours dont Nat est le modèle et dont Charles sera le prototype. Charles fait équipe avec deux musiciens aussi fins que lui, le contrebassiste Eddie Williams et le guitariste Johnny Moore. Oscar Moore, le frère de Johnny, gratte justement chez Nat King Cole. Oscar propose à Sherman, patron d’Atlas Records, de prendre le trio de son frangin, puisque Cole se barre chez Capitol. Sherman accepte si Oscar se mouille dans l’aventure. C’est pourquoi le premier single de Charles et de ses partenaires sort en 1945 sous le nom d’Oscar Moore’s Three Blazers. Face A : ‘Melancholy Madeline’, première ballade d’une longue série (chantée par Frankie Laine). Face B : ‘Fugue In C Major’, sans doute une réminiscence de Jean-Sébastien Bach, dont on pisterait en vain le clavier tempéré dans cet instrumental au jazz si cool. Quand Oscar retourne chez Cole, le groupe devient (ou redevient) Johnny Moore’s Three Blazers au mépris de l’arithmétique. Les trois égaux l’ignorent alors, mais la position du guitariste dans le nom du groupe excitera la pompe à prétentions, quand les chèques et le crédit des chansons prendront du poids.

En 1945 Louis Jordan est déjà là, le R&B de la Nouvelle-Orléans ne frémit pas encore, les Blazers anesthésient le swing de Nat King Cole d’une dose de blues. Ils sont très pointilleux sur l’architecture des chansons. Eddie Williams a raconté à Nick Tosches comment ils entraînaient Charles à ne jouer que la main droite pour éviter le chevauchement des basses. Johnny ourle, de ses lignes de guitare soupirantes ou blasées, les traînées d’ivoire et le chant suave de Charles, à la nausée presque mondaine. En cultivant ce spleen, les Blazers frappent un grand coup en septembre 1945, chez Philo/ Aladdin : ‘Drifting Blues’. L’équilibre des séquences, le solo de guitare au jazz hoquetant, la frappe à fleur de peau de Johnny Otis, qui s’est mis à la batterie, tout est optimal.

Le chef d’œuvre de Charles, dont Johnny Moore contestera le crédit, fait un énorme hit national dans les charts du R&B (n°2 pendant 23 semaines au Billboard). Maître étalon du blues languide, ‘Drifting’ prend le contrepied du jump à la mode, démarrant les choses où Carr et Blackwell les avaient laissées avant-guerre. La lune de Beverly Hills appartient aux Blazers, qui ne débitent pas loin de cinquante disques pour des labels de la Côte, Aladdin, Modern, Exclusive, jusqu’à la brouille de 1948, quand Oscar réintègre le groupe et monte son frère contre le deux autres. Avant que Charles ne rompe, les Blazers alignent une belle série de succès : ‘Sunny Road’ en 1946, ‘New Orleans Blues’, ‘Merry Christmas Baby’ en 1947, ‘More Than You Know’ en 1948.
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Débarrassé des Blazers, Charles fait encore mieux. Il reforme un trio et se présente chez Aladdin. Il ne perd pas de temps pour canarder les charts du R&B. L’année du divorce, ‘Get Yourself Another Fool’ fuse en quatrième position. Un an plus tard, ‘Trouble Blues’ franchit le sommet qui avait arrêté ‘Drifting’ : quinze semaines n°1, ‘In The Evening When The Sun Goes Down’, reprise de Carr et Blackwell, s’accorde un n°4 et ‘Homesick Blues’, un n°5. ‘My Baby’s Gone’ fait 6 en 1950 et ‘Black Night’, sa plus belle angoisse, une inspiration pour Ray Charles et un bon lustre d’avance sur le blues moderne, reconduit Charles Brown en tête des charts pendant quatorze semaines. N°2 en 1951 avec ‘Seven Days Long’, mais juste un petit 7 en 1952 avec ‘Hard Times’. Il faut croire que le public commence à se fatiguer des violettes amères. On a compté jusqu’à 200 faces chez Aladdin et un premier LP en 1952 : ‘Mood Music’, date précoce pour un 33 tours de blues. Mais Charles s’émiette. Quelques succès mineurs comme ‘Please Come Home For Christmas’ (King, 1960) ne sont pas assez consistants pour le rematérialiser durablement. Il s’embourbe dans le mouroir des petits jobs pendant de nombreuses années. A la fin des 70’s, les Eagles déterrent le petit slow de 1960, ‘Please Come Home For Christmas’, le restaurent en un puissant bolide pop, et attirent l’attention d’un nouveau public sur l’ange déchu du R&B. Engagements dans les clubs, tournées en Europe, multiples compilations de vieux titres, contrats discographiques, pluie de médailles… Charles revient avec une voix, un style intacts, et des albums inaltérables : One More For The Road (Blues Side/ Alligator, 1986), All My Life (Bullseye, 1990). Inaltérables, car une mélodie court toujours un siècle devant celui qui la chante, elle est comme une neige éternelle.

Christian Casoni