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02/19
Chroniques CD du mois Interview: BATON BLEU Livres & Publications
Portrait: CHARLEY PATTON Interview: ROSEMUD Dossier: DOO WOP
 


Portrait
CHARLEY PATTON
1881 (Mississippi) – 28 avril 1934 (Mississippi)


blues kansas joe mc coy
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Alpha mâle
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Charley Patton est une question ouverte, presque un nom collectif. Il était mort depuis longtemps quand on le décora père du Delta blues. Pourtant ce blues agressif et raboteux existait bien avant lui. Le chef d’orchestre WC Handy l’avblues charley pattonait découvert une nuit de 1903, dans la petite gare de Tutwiler, attendant son train en compagnie d’un clodo qui jouait ça. Pourtant des bluesmen du Delta avaient enregistré avant Patton. Son copain Tommy Johnson l’avait précédé d’un an en 1928, avec un succès que Patton ne connaîtrait pas de son vivant (‘Big Road Blues’). Patton était un môme en 1900, quand ses parents s'établirent sur la plantation de Will Dockery, fondée quelques années plus tôt sur ces nouveaux territoires qu'on venait d'assécher pour la culture intensive du coton. Cette lande prometteuse attirait de nombreux travailleurs noirs et, dans leur sillage, toutes sortes de musiciens errants… qui ne venaient pas se casser le dos dans les cotonniers, ce pourquoi, du reste, ils avaient choisi la guitare plutôt que la houe. Patton avait appris son métier d’entertainer avec les Chatmon. Ils formeraient un jour les Mississippi Sheiks et cartonneraient la même année que Tommy Johnson avec ‘Wait And Listen Blues’, un plagiat de ‘Big Road’. Plagiat ? De Tommy Johnson, des Mississippi Sheiks, de Charley Patton (‘Down The Dirt Road Blues’), lequel exaltait les autres ? Encore de ce monde dans les années 60, LeDell, frère aîné de Tommy Johnson, se souvenait d'une confrérie de musiciens interchangeables, chantant et jouant ces chansons nouvelles de la même façon. Mais Patton eut des partenaires comme Son House et Howlin’ Wolf, qui vécurent assez longtemps pour faire sa réclame au moment du revival, et témoigner de sa grande popularité parmi ces masses laborieuses, malgré ses suées de gnôle, ses poings sensibles et son rond de serviette dans toutes les prisons du comté de Sunflower et des comtés alentour. Comme une vapeur nommée Robert Johnson devenait mythique, que derrière le mythe se profilait la silhouette de Son House et, derrière elle, celle de Charley Patton, notre homme devint le personnage le plus visible de cet essaim qui vibrionnait autour de la plantation, dans les jukes de Drew, Ruleville, Tutwiler ou Cleveland (le gros bourg du Mississippi, pas la métropole de l'Ohio).

Pour être populaire, il n’en fut pas moins expulsé trois fois de la Dockery par ces honnêtes forçats dont il déshonorait les filles. Après sa troisième disgrâce, HC Speir, inévitable talent scout du Delta, le mit au train pour Richmond (Indiana), direction les studios Gennett. Ainsi démarra l'œuvre discographique de Charley Patton, qui compte une cinquantaine de faces. Certaines sont signées The Masked Marvel. En tout, Charley réalisa cinq séances de 1929 à 1934. Pour Paramount, en 1929 et 1930, d’abord chez Gennett à Richmond, puis à Grafton dans le Wisconsin. Le solde à New York en 1934 pour Vocalion. En 1934, l’année de sa mort, Patton avait été tiré de la prison de Belzoni par Calaway, un autre talent scout. Paramount et son prestataire occasionnel, Gennett, s’étaient effondrés pendant la crise, mais Vocalion survivait.

Première surprise : la variété du répertoire. Paramount laissait Patton enregistrer des blues, des ragtimes, des spirituals, de la country et des chansons populaires. Le chant est très dynamique, massif et raide, mais une toute petite inadvertance mélodique pouvait lui donner beaucoup de sentiment. La guitare, dont les figures semblaient sorties d'un piano de barrelhouse, est sous tension continue, basses fatales, slides exaspérés qui tiennent le couplet comme la planche à clous tient le fakir (‘Bo Weavil Blues’). Syncopés, les récits courent contre la montre (‘High Water Everywhere’, ‘Runnin’ Wild’) dans ces décors abstraits où on pouvait parcourir des miles et des miles sans jamais rencontrer un arbre. Et puis le clowning, aussi important pour un entertainer que la puissance du coffre et la virtuosité des doigts, pitreries scéniques perpétuées par Tommy Johnson, T-Bone Walker et, plus tard, Buddy Guyblues charley patton ou Jimi Hendrix.

Patton, bluesman de la première génération, pose aussi la dernière question. La peau. Mais pas celle qu'on croit. Chanteuse et militante tuscarora, Pura Fé, appartient à la Nation iroquoise. Elle rappelle sans cesse que Patton avait du sang choctaw dans les veines, Scrapper Blackwell du sang cherokee, que Muddy Waters et Jimi Hendrix avaient, eux aussi, les joues cuivrées. « Ce que vous appelez ‘call and response’ dans le gospel et le blues, nous l'appelons ‘stomp dance’. Ce que vous appelez ‘shuffle’, nous l'appelons ‘round dance’. C’est un rite bien plus ancien que le blues. » Jadis, d’innombrables esclaves marrons avaient trouvé refuge dans les réserves indiennes. Patton pose la question de leur descendance, et celle du crédit que les Indiens d’Amérique avaient ouvert au rock’n’roll. Peut-être la dernière page de l’histoire du blues qui attend d’être écrite.

Christian Casoni