blues again en-tete
01/22
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Portrait
FLOYD JONES
21 juillet 1917 (Arkansas) – 19 décembre 1989 (Illinois)



blues kansas joe mc coy
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Dark road

1968. Canned Heat secoue tous les hit-parades de la planète avec ‘On The Road Again’ et sauve Floyd Jones du néant à perpète. En revanche, Floyd reste à jamais prisonnier de ces compilations indigentes, éternellesblues floyd jones gémonies des bluesmen sans renom.
Floyd courait pourtant devant le temps, mais il s'était laissé rattraper puis distancer par des concurrents plus tenaces, Muddy Waters et les autres. Floyd est l'un des premiers Méridionaux qui apporte à Chicago un Delta électrique, et qui le joue en groupe avec batteur et pianiste, quand Chess exige encore de Muddy Waters une touche vernaculaire. Floyd sort tout de suite de la cire tel qu'en lui-même, avec ses blues morbides à l'indéchiffrable fatalité, lourds et lancinants, chargés de mystères funèbres. ‘Stockyard Blues’ (Marvel, 1947), ‘Hard Times’ (Tempo-Tone, 1948), ‘Dark Road’ (JOB, 1951) et sa fameuse extension ‘On The Road Again’ (1953).

Floyd est assis sur la souche du grand Tommy Johnson : ‘Big Road Blues’ joué sur le motif de ‘Cool Drink Of Water’ et déjà, en bourgeons, le riff du holler qu'Howlin’ Wolf enregistrera en 1956, ‘Smokestack Lightnin’ ’. Hélas, ces petits labels de Chicago seront son cachot. Chess et Vee-Jay lui prennent bien quelques titres entre 1951 et 1953 avec, de part et d'autre, la fleur du pavé en soutien : Little Walter, Jimmy Rogers, Jr. Wells ou Eddie Taylor. L'illusion est de courte durée, Floyd retombe pour toujours dans la précarité des labels d'un jour. Plus rien d'excitant, sauf cette magnifique séance de 1966 chez Testament (décidément) : Floyd et son copain Eddie Taylor se partagent un album, épaulés, là aussi, par l'élite du ghetto, Walter Horton, Otis Spann et Fred Below. Peut-être encore une fantomatique session pour Bluesway, que l'encyclopédiste Gérard Herzhaft essaie de faire publier depuis des années.
En parlant d'Herzhaft. Il passe un mois à Chicago cet automne 1979. Floyd n’a pas encore gagné le procès des royalties pour ‘On The Road Again’. Si Herzhaft pouvait rencontrer le malchanceux chanteur, ce serait le bonus de son séjour. Il en parle à Muddy Waters, qui ne sait où le joindre. Herzhaft appelle alors tous les Floyd Jones de l'annuaire et finit par trouver le bon.

Un taxi dépose le Français devant le Club 82, un bouge signalé par une loupiote vacillante dans ce quartier dangereux du West Side. Scotchée sur la vitrine en verre dépoli, une feuille annotée au feutre annonce le gig. Quand Herzhaft pénètre dans le rade, Floyd devine qu'il est son rencart : il n’y a pas d’autres Blancs parmi ces anciens campagnards du Sud venus se prolétariser dans les frimas du nord. La voix de Floyd est devenue rauque avec le temps mais sa silhouette correspond bien aux photos récentes, aperçues dans Living Blues, « cheveux blancs brossés en arrière, grosses lunettes cerclées, costume gris à rayures ».
Il fait très sombre dans cette salle, meublée aux puces : bar délabré, tables délabrées, l’un et les autres en formica, chaises de jardin, fauteuils pliants, banquettes de voiture…
Walter Horton trimballe des harmonicas dans un sac en papier. Le batteur est un type étrange qu'on surnomme Playboy. Homesick James sangle sa guitare, Floyd sa basse. « A tous les amis de Greenville, de Leland, de Hughes, voici le bon vieux blues d'en dessous de la ligne ! »

Trois heures du matin.
La nuit est humide et fraîche. Après cet intense petit concert de quartier, Herzhaft grimpe dans une grosse Chevrolet grise. Horton s’affale à l’arrière. Floyd n’a pas picolé, il prend le volant. Un flingue sort de la boîte à gants. « Floyd m'explique qu'il achète ses armes à un pourvoyeur clandestin et les jette dans le lac dès qu'elles ont servi. »
Les rues du ghetto sont toujours aussi noires, jonchées de détritus. Horton habite un vaste sous-sol dans un immeuble de briques rouges, quasiment sous le métro aérien. Un vieux couple loge chez lui, la dame est infirme, Horton s'en occupe et se rétribue sur leurs allocations. Quant à Floyd, il lui reste encore quelques heures avant d’embaucher, il travaille en usine.
La tanière de Walter Horton est malpropre, mal éclairée, rangée à l’explosif. Hydraté au Jim Beam, Horton s’assoupit dans le pucier où il s’était vautré.
Floyd Jones est connu pour être un homme grave et très réservé. Pourtant,BLUES FLOYD JONES seul face à Herzhaft, il lui fait une terrible confession.

« Un groupe de cagoulards est venu chez nous. Je crois que mon père avait eu une altercation avec un Blanc qui l'injuriait. Les hommes masqués l'ont pris et l'ont attaché sur une croix. Puis ils nous ont fait sortir, nous les gosses, et ils nous ont forcés à regarder cette croix qu'ils arrosaient d'essence. L'un d'eux y a mis le feu. Le plus grand feu que j'aie jamais vu de toute ma vie. Et pendant tout le temps que notre père hurlait et se tordait dans les flammes, l'homme du Ku Klux Klan nous répétait : ‘Regardez, petits Négros, ce qui vous attend si vous désobéissez’. Je regardais mon père, je me répétais : ‘File vers le Nord, Floyd, file vers le Nord !’. »

Christian Casoni  

 

 

 

 

 

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