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12/17
Chroniques CD du mois Interview: AUTOMATIC CITY Livres & Publications
Portrait: SCOTT JOPLIN Dossier: ALADDIN RECORDS  
 


Portrait
HOUND DOG TAYLOR
Par Bruce Iglauer












Il avait besoin que la télé soit allumée pour s’endormir, et quelques ampoules aussi, sans quoi il faisait des cauchemars, il rêvait qu’il était traqué par des meutes de chiens. Je me disais qu'il avait dû fuir le Mississippi avec le Ku Klux Klan aux fesses. Un jour, il m’a fait la déclaration la plus triste qu’on ne m’ait jamais dite : « Ne gâche pas les années qu’il te reste à vivre avec des gens comme nous ».

Hound Dog se disait qu’il n’avait rien à perdre à signer un album…
Zone de Texte:… De toute manière, à part moi, personne ne lui proposait de graver quoi que ce soit ! Au départ, il voulait enregistrer avec un vrai bassiste. Tout le monde enregistrait avec une basse, il ne voulait pas faire exception à la règle. Nous avons organisé une répétition avec un bassiste nommé Elbee Huggins. Et bien sûr, ce bassiste ne parvenait pas à suivre le rythme effréné d’Hound Dog. Brewer Philips ne servait plus à rien, ne sachant pas jouer ces grosses rythmiques d’accords que le commun des guitaristes est capable de placer, et dont Hound Dog n’avait aucun besoin, du reste. Bref, avec un bassiste orthodoxe c'était la bérézina ! J’ai alors convaincu Hound Dog qu’il devait enregistrer en trio Houserockers, comme il faisait au Florence.
Sound Studios était installé dans un immeuble du centre-ville, sur Michigan Avenue. C’était l’immeuble Carbide & Carbon, devenu le Hard Rock Hotel. Sound n’était pas le studio le plus performant de la ville, mais c’était un bon petit studio avec une bonne petite réputation. Il était équipé d’une table de mixage Neve, une bonne chose, et le choix de micros était très bien.
L’ingénieur du son, Stu Black, était bien considéré à Chicago, il avait travaillé pour Chess, il réalisait les albums de Delmark, il se vantait de « les avoir tous enregistrés, d’Howlin’ Wolf à Steppenwolf ! ». J’ai découvert par la suite qu’il était alcoolique, qu'il planquait des bouteilles dans la pièce du fond et picolait en douce. Il a travaillé sur mes six premiers albums et puis je m'en suis séparé, son alcoolisme créait trop de problèmes.
Les Houserockers étaient un peu tendus au début, mais je leur avais demandé de prendre ces séances comme un gig. Le whiskey coulait à flot, ça les a relaxés. Je les avais alignés comme je l’aurais fait dans un club. Mon coproducteur, Westley Race, était un grand fan du groupe, et eux l’aimaient beaucoup. A ce moment-là, ils lui étaient plus attachés qu’à moi. C’était un gars de la working-class, un Blanc mais presque hillbilly, autant de qualités faisant qu’ils se sentaient proches de lui. Il avait dressé une liste des chansons qu’ils jouaient en concert, on en avait sélectionnées un certain nombre.
Nous leur avons demandé de les jouer plusieurs fois, histoire d’avoir des alternate-takes. Je vérifiais avec Stu que les mixages étaient bien ceux que je désirais. Je ne me souviens plus si le studio disposait d’un quatre ou d’un huit-pistes, mais on a tout saisi sur deux pistes. Il fallait faire gaffe car on ne pouvait pas remixer, ce qu’on finissait par enregistrer était aussi le mix final. Je m’assurais que les amplis du groupe étaient réglés comme dans un club… tonitruants et crachant une grosse distorsion. J’encourageais Brewer Phillips, qui hurlait à son tour des encouragements à Hound Dog, exactement comme en club.
Une chanson après l’autre, pendant deux jours, ils ont passé toute la liste en revue, puis sont partis sur des titres que nous ne connaissions pas : ‘She’s Gone’, ‘I Just Can't Make It’ et ‘55th Street Boogie’. 35 titres à l'arrivée. Certains ont fini sur les deux albums posthumes, Genuine Houserocking Music et Release The Hound. Alligator n’a diffusé que les titres valant vraiment le coup. Ceux qui avaient manqué de soin, sonnaient faux ou sonnaient mou sont restés dans les archives.

                                          
Un look monochrome, une image classique et crue
Pour la pochette, j’avais des idées bien arrêtées, je savais quelle encre et quel papier je voulais. Ils étaient chers mais classieux. Je voulais donner d'Hound Dog une image classique et très crue au look monochrome. J'avais à l'esprit une ambiance très précise… quelque chose comme la pochette du Back Home, l’album de Chuck Berry (Chess). J'ai recruté le même photographe, Peter Amft. Il a tiré les deux premières pochettes d’Hound Dog, et celle des deuxième et troisième albums d'Alligator : Carey Bell/Big Walter et Son Seals. Tu remarqueras que les tons des deux premiers Hound Dog sont assortis, un vrai classicisme pour des pochettes éternelles. Elles ont créé une image d’Hound Dog qui n'était pas si courante que ça, finalement.
Peter Amft était un photographe pourri de talent, mais complètement branque ! Nous nous sommes perdus de vue. Il a d’abord fait un séjour en prison, en est sorti, est revenu vers moi, a encore réalisé quelques pochettes, puis nous nous sommes brouillés et il a disparu. Ce n’était pas toujours facile de bosser avec lui. Pour le troisième album, Beware Of The Dog, j'ai changé de photographe et de designer.

Rock-critics
Le premier album, j’espérais juste en vendre assez pour pouvoir financer l'album d'un autre artiste, et éventuellement dégager un salaire. Et, idéalement, pouvoir rétribuer un collaborateur. Le projet de lancer Alligator est venu pendant la préparation du premier album, je tenais déjà le nom, j’avais même commencé à planifier la promo radio !
Les chroniques de l'album furent positives, Hound Dog eut même droit à un article dans Rolling Stone. Le métier de rock-critic était encore tout neuf à l’époque, il existait depuis quatre ou cinq ans, pas plus. Auparavant, les disques de rock n’étaient jamais chroniqués, on ne les jugeait pas assez sérieux. Et, comme les DJ, ces rock-critics étaient des gens comme moi ! Les journalistes ne flinguent jamais un disque inconnu, ils en disent du bien ou n'en parlent pas. Ça s'est passé comme ça pour Hound Dog, artiste complètement ignoré, sortant son premier album sur un label débutant dont le catalogue ne proposait qu’un album…
Eh bien, cet album, j'en ai vendu 9 000 exemplaires dès la première année. Si Hound Dog s’était appelé BB ou Albert King, c'est sûr, j'aurais fait la gueule. Mais pour un gars qui s'appelait Hound Dog, sur un petit label indépendant, c’était un bon chiffre. J’ignore à combien d'exemplaires il s'est écoulé depuis 1971. Plus de 100 000 à coup sûr. Certaines chansons ont été utilisées pour des films, pour un jeu vidéo, reprises par d’autres musiciens comme George Thorogood, tout ça est rémunérateur…

J’étais une compagnie à moi tout seul…
… Je dealais avec des DJ à travers les États-Unis, je trimballais un millier d'exemplaires de l'album dans ma bagnole, je faisais du porte-à-porte, une station après l'autre, je relançais les DJ jusque devant leur micro. Dès que je décrochais un passage radio, je faisais le tour des disquaires de la ville et faisais circuler la nouvelle. Les distributeurs se disaient qu’un passage radio c'était du chiffre en perspective, ils m’achetaient des disques. J'évitais de brancher des disquaires clients chez Delmark, mais Delmark travaillait sur le petit réseau des musiques folk, moi je visais les distributeurs bien assis sur le marché local, susceptibles de me canaliser vers des réseaux de boutiques plus importants. Et cette stratégie a super bien fonctionné. ‘Give Me Back My Wig’ était la chanson que les auditeurs réclamaient le plus. J'ai gardé longtemps le contact avec quantité de ces DJ, mais quand ces radios libres se sont recentrées sur une ligne purement rock et n’ont plus programmé que des artistes blancs, beaucoup d'entre eux sont allés voir ailleurs. En quelques années, ces radios ont totalement purgé le blues de leurs programmes.
Zone de Texte:  Après Hound Dog, j’ai produit l’album Big Walter Horton & Carey Bell. Il était moins rock que le Hound Dog, aussi les radios libres l'ont-elles moins diffusé. L'album de Son Seals fut encore moins joué malgré des chroniques élogieuses. Quand j’ai enregistré Hound Dog, je me disais que j’allais produire un album de chacun de mes bluesmen préférés. Je n’avais pas projeté d’enregistrer un deuxième Hound Dog… ce que j'ai fait pour des raisons commerciales. Hound Dog jouait de nouveaux titres, il s’était mis à composer de bonnes chansons comme ‘Sadie’ et ‘See Me In The Evening’. D’ordinaire, il reprenait le titre d'un autre en jam, le déformait à force de le jouer, modifiait éventuellement le texte. C’est ainsi qu’il a signé ‘Let’s Get Funky’. Là, il écrivait… Écrivait… Les mots n’étaient pas couchés sur le papier, Hound Dog les avait formés dans son esprit et mémorisés. Bref, on avait du bon matériel pour s'engager sur un deuxième album, et ce fut Natural Boogie en 1973. Toujours la même clientèle en ligne de mire : des baby-boomers blancs aimant le rock et le blues-rock. Essentiellement des mecs, d'ailleurs.

J’ai pas mal tracé la route avec les Houserockers…
… Au fil des kilomètres, j'ai appris que Brewer venait d’une petite ville du Mississippi appelée Coila et qu'il était issu d’une famille agricole. Il disait avoir appris la guitare avec Memphis Minnie. J’ai des doutes mais il l’a tellement répété que c’était peut-être vrai, au fond. Il aurait fait partie du groupe de Roosevelt Sykes au début des années 50. Il avait tenté d’échapper à la mobilisation et avait été arrêté pour désertion. Quand je l’ai rencontré, il faisait déjà partie des Houserockers, et travaillait en même temps sur des chantiers. Il n’était donc pas toujours libre pour jouer avec Hound Dog, qui recrutait un autre guitariste, Arthur Grey ou Lefty Dizz. Étant tous deux gauchers, ils ramaient moins pour jouer les parties de basse de Brewer sur une six-cordes. Brewer et Hound Dog s’étaient rencontrés vers 1957. L’un accusait l’autre de lui avoir dérobé sa guitare, je ne me souviens plus qui était le plaignant et qui était l’accusé. Phillips accusait Hound Dog, je crois. C'était peut-être encore une de ces conneries que racontait souvent Brewer.
Ted, lui, était de Chicago. Il avait fait la fameuse école DuSable, pour musiciens. Le jour, il travaillait comme docker pour la Montgomery Ward, le géant de la vente par correspondance, et il jouait la nuit. Après le premier album, il alarguéson boulot alimentaire et s'est consacré à la musique. Il citait Odie Payne comme première influence. Ted aurait pu être recruté par un bluesman traditionnel. Après la mort d’Hound Dog, il est d'ailleurs entré dans l'orchestre de Jimmy Rogers et quelques autres.
C’était plus difficile pour Brewer, qui jouait sur sa guitare de superbes parties de basses, mais dans un style vraiment trop personnel. Humainement, c'était plus difficile également : il était rigolo, mais c'était un chieur qui dessaoulait rarement.
Oui, Hound Dog était querelleur, mais plus par jeu que par colère, et il n'explosait quasiment jamais en public. Son personnage public était, au contraire, constamment jovial, toujours hilare. C’était une sorte de clown que tout le monde appréciait. Avec Brewer Phillips ils jouaient à s’engueuler, ils aimaient ça, c’était une façon de passer le temps. Ils s'embrouillaient comme des ados. Mais il pouvait en résulter une sorte de rancœur à la longue, Zone de Texte:  qui n’avait plus rien à voir avec le jeu. Ils s’amusaient ainsi à dénigrer leurs épouses respectives ou leurs petites amies, généralement sur l'air : je voulais te dire, je viens de baiser ta femme. Ted était étranger à ce genre d'humour, il n'y adhérait pas et les deux autres l’épargnaient. Ted se serait vexé, il n’était pas le roi du second degré, juste un type bien.

Un calibre .22, une bouteille de Canadian Club
Le vrai problème se posait avec le fric. Avant d’enregistrer son premier album, Hound Dog partageait équitablement la recette en trois. Quand le premier album a circulé et que les retours financiers furent plus substantiels, Hound Dog a revendiqué sa position de leader et prélevait des parts supérieures à celles des autres, ce qui était logique. Mais cette situation a créé certains différends. N’oublie pas que ces trois mecs picolaient sans arrêt !
L'une des rares agressions vraiment sérieuse qu'Hound Dog a commise sur Brewer eut lieu en 1975. Phillips avait balancé une vanne sur la femme d’Hound Dog, chez Hound Dog, en présence de celle-ci. On n’était plus sur la route, en tournée, ni en coulisses. Cette fois, l'épouse d'Hound Dog était aux premières loges. Le cancer d'Hound Dog était déjà bien avancé, il le tuerait sept mois plus tard. Sexuellement, Hound Dog ne devait pas être au zénith. Toutes raisons pour lesquelles il s'irritait plus qu'avant des provocations de Brewer. Il a quitté la pièce, est revenu avec un calibre .22, il a tiré deux fois sur Phillips. La première balle l’a touché à l’avant-bras, la seconde à la cuisse. Phillips est tombé sur les fesses, Hound Dog lui en aurait logé une troisième dans l’entrejambe. C'est affreux, mais c'est le seul épisode vraiment violent que je puisse citer.
Personnellement, je ne l’ai jamais vu se battre physiquement. Comme tout le monde dans ce milieu, il avait un couteau et le sortait quelquefois, mais il n’a jamais agressé personne. Peut-être une fois… Phillips et lui ont commencé à s’aboyer dessus entre deux sets, pendant l'entracte. Ils ont sorti leurs lames. Je me trouvais entre les deux, brandissant un contrat : "Lisez ! Vous ne pouvez pas vous entretuer maintenant, il vous reste deux sets à assurer !”. Ils avaient l’air soulagé que je leur donne un prétexte de rengainer leurs canifs. En un rien de temps, ils étaient redevenus bons amis. Personne n'évoquait Hound Dog comme un gars violent. Il faisait toujours le con, pliait les gens de rire, tout le monde avait plaisir à jouer avec lui, il avait vraiment l’air d’un mec inoffensif, et 99 % du temps c’était le cas.
Ne focalise pas trop sur l’incident des coups de feu ! Brewer et lui étaient vraiment potes. Ils étaient parfois rivaux, surtout quand il y avait une femme dans les parages, ils se narguaient comme des mômes, mais dès que l’un avait des ennuis, l’autre accourait. Crois-moi, Hound Dog n’était pas un homme dur, Brewer en parlait toujours avec beaucoup d’affection.
Quand Hound Dog était mourant, je suis allé le voir à l’hôpital. L’heure des visites tirant à sa fin, je le quitte, l’ascenseur arrive, Brewer en sort. C'est la première fois qu'il revoyait Hound Dog depuis qu'il s'était fait canarder. Plus tard il m’a dit qu’Hound Dog l'avait serré si fort dans ses bras qu’il lui avait lacéré le dos de ses ongles. 48 heures plus tard, Hound Dog avait rendu l’âme. Je pense vraiment qu’il s’était accroché à la vie dans l’espoir de revoir Brewer, lui dire combien il regrettait et combien il l’aimait. Dans les notes du quatrième album, j'écrivais : « Leur relation se partageait entre un amour fraternel, quelques chamailleries adolescentes et du Canadian Club », leur marque de whiskey. Je pense que c’est une bonne description.
Zone de Texte:  Un jour de 1973, il est programmé au festival de l’université de New York, à Buffalo. Je me souviens que Maria Muldaur était à l'affiche, Brownie McGhee aussi et peut-être Muddy Waters. Ça se passait il y a bien longtemps, j'ai des trous de mémoire. Je me souviens qu’on était en fin d’après-midi, il faisait froid mais le show se déroulait en plein-air, ce n'était donc pas l’hiver. Buffalo était une ville ‘dry’ le dimanche, et Hound Dog avait un besoin vital de picoler. Ses mains tremblaient quand il n’avait pas bu. J'ai dû fracturer la porte d'une épicerie et dérober du whiskey. Mais note bien que j'ai laissé de l’argent avant de partir et que j'ai refermé derrière moi ! je me souviens que la porte était vert clair et que la boutique était toute petite. J’ai dû briser le verrou avec un objet, ou briser la vitre du fenestron sur la porte… Même ça, je ne m’en souviens pas. Bref, je suis entré et j'ai dérobé tout le whiskey que j'ai pu. Hound Dog ne faisait pas partie de l’expédition, j’assume tout. Je n’avais pas le choix !

L’essence de ces petits clubs du South-Side
Hound Dog s'est surtout produit aux États-Unis. Il est allé une fois en Europe et n’y est plus retourné, il a fait un peu le Canada, surtout Toronto et, en 1975, l’Australie. Il faisait l'affiche avec Freddie King là-bas, Sonny Terry et Brownie McGhee. Il est l’artiste du catalogue qui me vaut les plus vives félicitations, je ne suis pas certain que ça me fasse plaisir. C'est bizarre de se dire que le zénith d'Alligator, c'était au tout début ! Je sais que les amateurs de rock apprécient ce son cru, je me doute qu’Iggy et les Stooges ou Jon Spencer sont de grands fans. Hound Dog, les gens continuent de le découvrir. Il serait très surpris d’apprendre qu'on adore encore sa musique 35 ans après sa mort, il en serait très heureux, je peux même le voir s’en délecter !
Zone de Texte:  On cite aujourd'hui Hound Dog quand on évoque le blues de Chicago, mais il n’aura jamais l’aura des Muddy, Wolf, Sonny Boy, Little Walter ou Elmore. Son œuvre est très inférieure à la leur, il n’a jamais créé tous ces standards fondateurs et, de toute façon, sa carrière aura été beaucoup plus courte. On ne peut pas dire qu'il ait ouvert une voie, même s'il apparaît plus révolutionnaire aujourd’hui qu’à l’époque. Pour les fans blancs qui découvrent le blues, oui, il pourrait être une sorte de révélation. Si tu veux savoir à quoi ressemblait le blues du ruisseau de Chicago, en 1971, ses disques sont là pour en témoigner. Ils n’étaient pas destinés à faire des hits radio, contrairement aux blues qui avaient été commercialisés avant les siens, mais ils véhiculent l’essence de ces petits clubs du South-Side.
Les seuls bluesmen noirs à avoir été influencés par Hound Dog sont ceux qui le connaissaient, Son Seals, Magic Slim, Left Dizz et, bien sûr, Freddie King qui lui a emprunté ‘Hideaway’. Son gros hit n’est jamais qu'une adaptation d’un instrumental d'Hound Dog. Mais hors Chicago, personne ne le connaissait. Aujourd’hui, effectivement, de nombreux groupes blancs jouent ses chansons. Surtout ‘Give Me back My Wig’. Mike Morgan a vraiment fait du bon boulot sur les titres d'Hound Dog, mais il y en a d’autres, surtout chez les rockers. George Thorogood est le nom qui vient tout de suite à l’esprit. Il jouait parfois le rôle du chauffeur quand Hound Dog tournait du côté de la Nouvelle Angleterre, il ouvrait pour lui (il était généralement rétribué en bières). Les Black Keys font référence à Hound Dog, et je suis persuadé que les White Stripes connaissent bien ses albums. Jon Spencer, c’est évident. Et aussi Gov’t Mule, et tous ceux qui se sont illustrés sur notre album-tribute.
La plupart des artistes que j’avais contactés pour ce tribute ont accepté. Le seul qui se soit défilé c'est Steve Miller. Il avait donné son accord, puis s’est ravisé. Ah oui, et puis Billy Gibbons. Je ne me souviens plus des détails et ne veux surtout pas spéculer, mais je crois que c’était une décision de son manager. Je négociais avec des tierces personnes, j’ignore comment fonctionnait le téléphone arabe et dans quel état le message que je faisais circuler parvenait aux oreilles de ces artistes.

Hound Dog m’aimait…
… Il savait que j’étais sincère, que j’adorais ce qu’il faisait, que j’étais un gros bosseur, que j’aurais fait n’importe quoi pour qu'il ait du succès. Lui et moi étions des amis à la vie, à la mort. On a zoné dans les mêmes chambres d’hôtel, avalé des milliers de miles ensemble, j’étais plus proche de lui que de Brewer ou de Ted. Pourtant, Brewer et moi étions amis aussi. J'ai pu avoir quelques conversations sérieuses avec Hound Dog, malgré son ébriété perpétuelle. Un jour, il m’a fait la déclaration la plus triste qu’on ne m’ait jamais dite : « Ne gâche pas les années qu’il te reste à vivre avec des gens comme nous ». J’ai soudain réalisé qu’il avait un complexe d’infériorité par rapport à moi, parce que mon éducation, parce que ma peau blanche, parce que les gens que je pouvais connaître…
Zone de Texte:  Il avait un petit doigt supplémentaire à la main gauche. Au départ, il avait la phalange d'un sixième doigt sur l'arête de chaque main. Il paraît que sa mère avait un troisième sein, plus petit ! L'excroissance digitale qu'il avait à la main droite, il se la serait amputée à la lame de rasoir, peut-être lors d'une bonne cuite. Il avait une petite bosse sur le tranchant de cette main, d’où devait partir cet embryon de doigt. Ces excroissances étaient totalement insensibles, disait-il. Le coup du rasoir, je sais que c’est vrai parce qu’il me l’a raconté, mais je ne sais pas où ni quand c’est arrivé. Quand il vivait encore dans le Sud sans doute.

Brewer et Ted
Quand Hound Dog est mort, j’ai branché Phillips et Ted avec JB Hutto. Ils ont tourné un peu sous l’appellation : JB Hutto & les Houserockers. Ça n’a pas duré très longtemps, leurs personnalités étant incompatibles. JB n’avait pas la passion des engueulades comme Phillips, ni la religion de la boisson (il était diabétique). Bref, ils ont splitté. Ted a suivi Jimmy Rogers, il a joué longtemps avec lui. Phillips a donné quelques gigs autour de Chicago, comme leader et comme sideman, mais il est surtout resté ancré dans le South Side. Il habitait dans la même rue que Son Seals. Il buvait de plus en plus raide, me maudissait au téléphone, puis éclatait de rire et me disait combien il m’aimait. Il a gravé un album pour Delmark dans les années 90, mais il avait perdu cette flamme que j’appréciais tant. Lui et Ted ont accompagné Cub Koda pour le tribute à Hound Dog. Ils ont assuré comme des bêtes, bien que Phillips fût un peu rouillé. On l’a retrouvé mort dans son appartement en 1999. Ted est toujours vivant. Il habite en banlieue, dans une ville de l'Illinois nommée (tiens-toi bien) Harvey ! Il a beaucoup d’arthrite mais il est toujours aussi jovial, déconneur, il aime bien évoquer le bon vieux temps avec moi.

Christian Casoni - Octobre 2010