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Chroniques CD du mois Interview: THE NIGHT CATS Livres & Publications
Portrait: IKE TURNER Dossier: VOCALION  
 


Portrait
IKE TURNER
Izear Luster Turner Jr: 1931 (Mississippi) - 2007 (Californie)


BLUES ARTHUR CRUDUP
blues arthur crudup







Musicien, compositeur, producteur, arrangeur, chef d'orchestre, découvreur de talents… Le tumulte des passions.

Mars 1951. Recommandés à Sam Phillips par BB King, les Kings Of Rhythm foncent vers Memphis pour enregistrer. A bord, le saxo et chanteur occasionnel Jackie Brenston torche ‘Rocket 88’ en pompant le ‘Cadillac Boogie’ de blues ike turnerJimmy Liggins. Que l’ampli de Willie Kizart tombe ou non de la galerie et roule sur la Highway 61, les glaviots de poitrinaire qu’expectorera tout à l’heure sa guitare sont bien le son de la ville, celui que Joe Hill Louis a serti dans la cire l’année précédente, et que Sam Phillips donnera aux chansons de Howlin’ Wolf d’ici deux mois. Pourquoi Phillips, puis Chess, tolèrent-ils pareil sabotage, sinon à vouloir restituer la chape des clubs qui doit exciter leur clientèle ? Il n’est qu’à prêter l’oreille à la face B, ‘Come Back Where You Belong’, un blues lent, erratique et sursaturé.
‘Rocket 88’ est un de ces R&B post-Louis Jordan comme les Kings en enregistreront de nombreux exemplaires au long de cette décennie, pour toutes sortes de chanteurs certifiés Modern, Sun ou Chess. Kizart prend une ligne de basses boogie-woogie dans le roulis des saxos. Brenston fait l’article de l’Oldsmobile Rocket Hydro-Matic 88 avec une telle gourmandise dans le débit, que les jeunes achèteront le disque à défaut de pouvoir s’offrir la voiture la plus rapide de l’époque. Les Kings reprennent la recette de Louis Jordan, jive et boogie-woogie, avec la vulgarité tonique de l’adolescence. ‘Rocket 88’, premier rock’n’roll de l’histoire ? Oui, comme tous les disques de boogie-woogie qui tournent depuis vingt ans, ceux de Big Joe Turner ou de Pete Johnson, tiens, qui a sorti un ‘Rocket 88 Boogie’ quelques années auparavant.
Phillips envoie le titre aux frères Chess, qui le vendent sous le nom Jackie Brenston and his Delta Cats. ‘Rocket’ rayonne dans les charts R&B et met Bill Haley sur la bonne voie. Ike empoche 20 dollars et Brenston, 910. Ike a admis qu’il n’a pas l’étoffe d’un frontman, il laisse chanter Jimmy O’Neil, Jackie Brenston ou Raymond Hill, l’autre saxo, mais c’est lui le chef, et c’est un pianiste expérimenté. Little Richard, qui copiera l’intro de ‘Good Golly Miss Molly’ sur celle de ‘Rocket’, reconnaît qu’Ike lui a montré l’avant et l’arrière du bastringue.

Ike était encore petit quand des Blancs sont venus chercher son père à la maison, l’ont traîné quelque part pour le torturer et sont retournés le jeter là où ils l’avaient pris, les intestins à l’air. L’enfant Ike rafistole des canapés, élève des poulets, trafique du moonshine, et se dégourdit les mains sur une carcasse de piano après avoir entendu Pinetop Perkins sur les ondes de la KFFA. La guitare et la batterie viennent avec Robert Nighthawk, pendant leurs longs gigs de douze heures à travers le Delta. Il bonimente aussi sur la WROX de l’Alcazar Hotel, Clarksdale. “J’ai un canard à vendre. Je ne vous le fais pas 5 dollars, mais 4,65.”

Au début des années 50, Ike est l’artificier de la révolution R&B qui secoue Memphis. Il émarge comme talent scout chez Sam Phillips. « J’étais noir, je pouvais me promener dans le ghetto ». Les frères Bihari de Los Angeles l’appointent 100 dollars la semaine pour le même office. Ike se profile derrière BB King, Wolf, Rosco Gordon, Bobby Bland, Little Milton. Il est le pivot des embrouilles entre les Chess et les Bihari, mais nul ne songe à s’en séparer tant il est précieux. Joe Bihari et lui draguent les villes du Sud avec un énorme Magnecord 4-pistes et tous les emmerdements que s’attire un tandem interracial dans ces coins-là. Ils lèvent les cadors de la nouvelle vague. Jusqu’en 1959, au sein des Kings ou détaché dike turnere son périmètre, Ike figure sur 75 singles étiquetés Checker, RPM/ Flair, Sun, Federal, Cobra, etc., service piano ou guitare.
Dans cette orgie R&B, seul ou avec les Kings, il fait preuve d’une modernité étonnante : ‘If Lovin’ Is Believing’ (Billy The Kid Emerson), ‘Nothing But Money’ (Jesse Knight, son bassiste), ‘Stay At Home’, ‘My Dream’ (Eugene Fox, l’un de ses saxos), ou ‘Cuban Get Away’ qui annonce Link Wray. Le tremolo grand ouvert, Ike gagne la périphrase futuriste de ‘guitariste cosmique’ à coups de bends et de vibratos rageurs : ‘Gonna Wait My Chance’ (Brenston), ‘The World Is Yours’ (Johnny Wright), ‘I’m Tore Up’ (Bill Gayles).
Avec des succès régionaux comme ‘Rock-A-Bucket’, les Kings deviennent les stars de St Louis et East St Louis, au milieu des fusillades et des bastons. Ils enlèvent la scène à Chuck Berry, Johnnie Johnson et Albert King, imposant leur style sur les deux rives du Mississippi, au Manhattan Club et au Club Imperial. Ike s’achète une grande maison à fiestas à East St Louis. Il en était là, ce soir de 1957. Annie Mae Bullock se glissa dans le Club Manhattan avec sa copine Pat. Le groupe prenait l’air. Resté à l’orgue, Ike jouait une chanson de BB King qu’il avait produite, ‘You Know I Love You’. Annie crevait d’envie de chanter. Raymond Hill la gobait. Ike la trouvait trop maigre et lui préférait sa copine Pat.

Christian Casoni