blues again en-tete
10/21
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Portrait
JIMMY DAWKINS
24 octobre 1936 (Mississippi) – 10 avril 2013 (Illinois)



blues kansas joe mc coy
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Le petit centime des années 60

Au-delà des quartiers ouest de Chicago, le West Side est d’abord le style d’une génération née dans les années 30, quiBLUES jimmy dawkins rêve de BB King plus que de Charley Patton. Dernier élan du blues historique, ce gospel désenchanté aux guitares aiguës fut broyé sur l’enclume de la soul par le marteau du rock, quand le ghetto se referma devant l’utopie d’un blues international.

Jim n’est pas le tout-le-monde du blues. Il joue, pouce et index, avec l’hyperfeeling des derniers bluesmen, guitare urgente, pressée de monter aux aigus que Jim torture jusqu’à l’écœurement, phrases heurtées, résolution mélodique à l’arrache. Mais ce qui le distingue de ceux qui ont l’âge du West Side, c’est ce contraste entre le chant et le jeu. Il n’a pas une once de gospel dans la bouche, et chante avec un détachement dont ne filtre jamais le Mississippi des origines, une voix peu sentimentale qui lègue tout son pathos à la Gibson 335 (‘Blues In The Ghetto’).
Quand Delmark sort l’album Fast Fingers en 1969, les grands solistes noirs, les trois King, Sumlin et Buddy Guy, ont déjà édifié les sujets d’Elizabeth II.

Dawkins, sideman dont le téléphone ne refroidit jamais, a du mal avec le ‘Funky Broadway’ de Wilson Pickett. Il appelle Magic Sam qui passe ses journées devant la télé, la guitare à la main. « ‘Je vais te montrer, apporte des bières.’ Tout en débrouillant mon problème, il me fait : ‘Au fait, Koester te cherche’ » (Bob Koester, patron des disques Delmark). Son premier album, Fast Fingers, a le son direct des grands LP Delmark, celui du Hoodoo Man Blues (Junior Wells) ou du West Side Soul (Magic Sam) : une balance chirurgicale et trois fois rien de mixage.
Le disque tape fort à Chicago et reçoit le Grand Prix du Hot Club de France. Jim attaque tout de suite par un album, court les grands festivals et prend rapidement le chemin de l’Europe, comme une starlette blanche. En 1969, seuls les Blancs achètent encore des disques de blues.
En état de grâce relative, il enregistre sûrement trop, comme s’il avait l’oubli aux trousses (et il l’a).
Entre le deuxième Delmark de 1971 (le très bon All For Business) et son troisième très bon disque chez Bob Koester en 1976 (Blisterstring), il figure sur sept albums, certains enregistrés en Europe et publiés par Vogue, Black & Blue, Excello, L+R et Storyville.
Il patauge parfois dans un funk trop clinquant, mais il ne lève pas ses sidemen en rhumatologie, surtout les secondes guitares : Otis Rush, Mickey Baker, Gatemouth Brown. Il revient chez Koester en 76 avec le meilleur groupe de Chicago, notamment Jimmy Johnson aux accords et une solide section rythmique (Sylvester Boines et Tyrone Centuray).
Ensuite, les rames. Une paire pour tout le monde ou presque. Jim reste enchaîné aux siennes un peu plus longtemps que les autres. Il ne saoule déjà personne par sa jovialité, il devient cynique en contemplant la réussite de ses copains Luther Allison et Otis Rush. Mais il ne leur en veut personnellement, il éprouve même à leur égard une véritable fraternité de caste.
Sa courtoisie réservée, son élocution, le ton confidentiel de sa conversation dissimulent une sourde colère sociale (‘Born In Poverty’, ‘Welfare Line’).
Sur scène, Jim n’est pas davantage une danseuse étoile, retiré derrière sa guitare, les semelles clouées au plancher, l’œil sur le solo, jouant peu d’accords comme Ike Turner, probable modèle de départ.
Pour compenser cette absence de chaleur, et toute l’église qu’il n’a pas dans la voix, Jim s’entoure de gens comme Andrew ‘Big Voice’ Odom, qui grimpe sur les tables et dont l’organe met les salles en orbite.

Jim est beaucoup plus cérébral que le bluesman standard. Dans les années 80 il monte le label Leric, non sans une arrière-pensée militante : Qui mieux qu’un Noir peut s’occuper de votre blues ? Ses artistes ne font pas une percée fulgurante dans le monde du showbiz, certains attendent encore leur chèque. Pourtant Jim n’a pas peur d’un stylo, encore une témérité qui le distingueBLUES jimmy dawkins des autres. Pour le magazine Living Blues, il écrit des papiers sur ses camarades plus vernis.
Au début des années 90, il sort enfin du placard, mais il est trop tard pour l’apothéose. Il est célébré comme la dernière madone du West Side, il a beau monter le volume pour attraper les rockers, il ne jammera jamais avec Clapton sous le dôme du Royal Albert Hall.
Durant ce retour (tamisé) à la lumière, il enregistre des albums inégaux qui n’ont souvent, d’alibi, que sa puissante attaque du mi aigu dans les cases étroites du manche, toujours barré dans de longs blues lents ou des feuilletés de funk, de soul et de rock. Quand ses sidemen retrouvent la cohésion de l’époque Boines-Centuray, Jim laisse néanmoins quelques disques souverains comme Blues And Pain (Wild Dog/ Ichiban, 1994).
Qu’est-ce qu’un bluesman moderne ? « J’espère que vous n’allez pas m’interroger sur mon enfance dans le Mississippi et le travail dans les champs de coton, je ne supporte pas ça ! » (Jimmy Dawkins, 2002).

Christian Casoni  

 

 

 

 

 

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