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Portrait
JOHNNY FULLER
20 avril 1929 (Mississippi) – 20 mai 1985 (Californie)



blues kansas joe mc coy
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Dans les oubliettes de la Baie.

La Highway 99 part de Los Angeles et remonte vers San Francisco par la vallée centrale, laissant derrière elle des patelins agricoles nommés Bakersfield, Fresno, Delano, Modesto, Stockton… C’est là que se faisaient embaucherBLUES johnny fuller les Noirs qui migrèrent en Californie pendant la Deuxième Guerre mondiale, quand ils ne marnaient pas sur les chantiers navals d’Oakland, San Francisco, Marin et Richmond. La plupart de ceux qui habitaient le périmètre de la Baie étaient nés au Texas comme Johnny Guitar Watson ou Roy Gaines. Les autres avaient ouvert les yeux en Louisiane, en Oklahoma, et quelques-uns dans le Mississippi. C’était le cas de Johnny Fuller. Tom Mazzolini, qui allait fonder le Festival de blues de San Francisco, arriva à Oakland au début des années 70. Il pointa les allées et venues de nombreux bluesmen en ville, beaucoup y résidant, KC Douglas, Jimmy McCraklin ou notre homme Fuller.

Le blues d’Oakland s’étiolait là-haut, dans un repli lointain de la Côte, cousin provincial du blues de Los Angeles, plus miteux mais beaucoup plus personnel et plus cru. Peu de pianistes ici, et pas de big bands, mais un gros nid de guitaristes qui avaient tous gardé l’accent de leur terroir dans cette Californie au blues tardif. Bob Geddins d’abord. Il est l’accoucheur de ce blues d’Oakland, un pianiste noir né à Waco qui tentait sa chance autour de la Baie. Il avait pesé le potentiel de la ville et lancé une volée de petits labels indépendants : Art-Tone, Big Town, Cavatone, Down Town, Irma, Plaid, Rhythm et Veltone. Tom Mazzolini : « Geddins avait exercé un nombre invraisemblable de métiers, il réparait des radiateurs de bagnoles, des postes de radio, vendait des disques, enregistrait parfois ses clients quand ils étaient musiciens et qu’ils en valaient la peine. Il pressait des disques à l’occasion. Geddins fut l’un des premiers Noirs à le faire. » Catalyseur du blues local, Geddins lui avait donné un son original. C’était une variante du blues de Chicago alanguie par une touffeur méridionale, ce lowdown nonchalant que des chanteurs de ballades comme Charles Brown enregistraient du côté de Los Angeles. Johnny Fuller à présent. Mazzolini : « C’était un excentrique. Je ne l’ai rencontré qu’une fois et l’avais trouvé très distant. Il avait fait une chute assez grave dans les escaliers du Tommy’s Two Fifty Club de Richmond. On racontait que son cerveau avait un peu morflé. » La carrière discographique de Fuller zigzague entre les labels Heritage, Aladdin, Speciality, Flair, Checker et Hollywood. Elle se développe en trois mouvements. D’abord ce blues mélancolique et fruste qu’il grave chez Geddins à partir de 1954, puis un croone langoureux et poignant (‘Johnny Ace’s Last Letter’) et, pour finir, un rhythm’n’blues tonique à la Coasters, plein d’allants rock’n’roll (‘Stop, Look And Listen’) voire country (‘Sister Jenny’), et un chant qui rappelle parfois celui d’Elvis Presley (‘First Stage Of The Blues’).

En 1958, Fuller enregistra pour Speciality une chanson que lui avait composée Geddins, ‘Haunted House’. Plusieurs artistes à travers les Etats-Unis la reprirent, notamment Sam the Sham, Sam Phillips lui-même en 1964 et, juste après lui, son poulain Gene Simmons. La version de Simmons fut si populaire que ‘Haunted House’ devint le ‘Petit Papa Noël’ d’Halloween. Fuller venait juste de se ranger des studios. En 1973, des fans parvinrent à lui faire enregistrer un album chez Divin’ Duck, Fuller’s Blues, le seul de sa carrière. Mais quand il trépassa, Johnny était encore bac-à-huile dans un garage de mécanique générblues johnny fullerale à Oakland. Chaque plage de son œuvre, quelle qu’en soit la période, mérite une génuflexion. Les quinze chansons du départ, celles gravées pour Bob Geddins, comptent parmi ce qu’on a écrit de plus beau du côté du blues. ‘It’s Your Life’, ‘Buddy’, ‘Back Home’, ‘Johnny’s Lowdown Blues’… La voix est aiguë, un peu amère, mais elle peut plonger profond dans les graves ou s’éteindre dans un voile. Les papillonnements d’une guitare erratique sont ponctués de vigoureuses apostrophes, façon John Lee Hooker. Le piano de Geddins entre toujours sur la pointe des doigts, en accords pathétiques. Certains de ses blues furent convenablement diffusés par les radios du coin, assez pour qu’on le tolère dans ces convois de starlettes, hit-parade en chair et en os qu’on trimballait de ville en ville. Fuller tira le maximum d’une éphémère gloriole régionale, puis Geddins revendit ses titres à RPM, le gros label de Los Angeles, galaxie des frères Bihari. Les Bihari déplaçaient une virgule dans le texte d’une chanson et se créditaient sans vergogne à côté de l’auteur, sous divers pseudonymes. Sam Bihari cosignait Ling, Josea cosignait Joe, et Jules empruntait le nom de jeune fille de sa mère, Taub. C’est ainsi que Johnny Fuller se fit carotter une partie de l’aumône qui lui était due, et le seul platine qu’il ne toucherait jamais du doigt serait celui des vis dans les têtes de Delco.

Christian Casoni