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12/17
Chroniques CD du mois Interview: AUTOMATIC CITY Livres & Publications
Portrait: SCOTT JOPLIN Dossier: ALADDIN RECORDS  
 


Portrait
KOKO TAYLOR
Dame de coeur





Le blues qui a poussé sur le terreau de la misère s’est toujours cherché des rois. Le public a besoin de champions. L’adoubement de jeunes musiciens fougueux s’est fait dans le champ clos des clubs, avant que les studios n’en enregistrent le lignage dans leurs catalogues. Les prétendants au trône ont été nombreux mais, pendant plus de quatre décennies, une seule reine a été dépositaire du sceptre. Histoire d’un parcours, de la jeune princesse à la Reine mère.

5 dollars par jour
C’est en 1964 que tout a vraiment commencé. À force de fréquenter les clubs, ce qui devait arriver arriva. Elle est remarquée par Mr. Blues en personne, grâce à une prestation enflammée dont elle a le secret. Talent scout et producteur au flair quasiment infaillible, Willie Dixon ne peut pas passer à côté de cette jeune femme au tempérament bien trempé et à la voix rauque. L’Aventure va commencer.
Au début des années 60, dans le milieu du blues, les femmes sont plus nombreuses dans l’assistance que sur scène. C’est dans les clubs de Chicago durant la décennie précédente que Koko Taylor a connu Muddy Waters, Buddy Guy, Howlin’ Wolf, JB Lenoir, Junior Wells, Magic Sam, Hound Dog Taylor ou Little Walter.
Elle n’a pas encore 30 ans quand elle signe un contrat chez Chess. « C’est Willie Dixon qui m’a fait débuter dans le métier, il a écrit mes premières chansons, ‘I Got What It Takes’ et ‘Wang Dang Doodle’. C’est lui qui m’a permis de trouver ma voie ». Dixon lui aurait dit ce soir là : « Mon Dieu, je n’ai jamais entendu une femme chanter le blues comme vous. Il y a beaucoup d’hommes qui chantent le blues de nos jours, mais pas assez de femmes. Ce dont le monde a justement besoin c’est d’une femme avec une voix comme la votre. »
Koko Taylor fait encore des ménages pour 5 dollars par jour dans les quartiers chics de la banlieue nord, et chante dans les clubs du South Side le soir et le week-end. Mais cela ne va plus durer très longtemps.
Maître d’œuvre des studios Chess, homme de bons conseils et compositeur hors norme, Willie Dixon connaît son affaire. Il a su orienter les carrières de Muddy Waters, Howlin’ Wolf et quelques autres musiciens. Il prend Koko Taylor sous son aile. Elle enregistre ses premières chansons en décembre 1965, dans les studios du 2120 south Michigan avenue, et sa vie va changer.
En 1966, très largement diffusé sur les radios noires de Chicago, ‘Wang Dang Doodle’ se classe n°4 dans les charts rhythm’n’blues et devient la carte de visite de Koko Taylor. La même année, elle part en tournée dans le sud en compagnie de Jimmy Reed et, en 1967, elle traverse l’Atlantique pour la tournée européenne de l’American Folk Blues Festival.

Greyhound bus
Zone de Texte:  En 1953, elle a rencontré à Memphis Robert ‘Pops’ Taylor, un chauffeur de camion qui travaille pour les entrepôts de coton. Il est de 12 ans son aîné et guitariste. Elle est chanteuse. Ils s’aiment et veulent vivre ensemble. Avant la fin de l’année, ils décident de partir dans le nord pour trouver du travail. Direction Chicago. Ils arrivent à destination dans un car Greyhound, avec seulement 35 cents en poche et une boîte de crackers Ritz. Ils s’installent dans le South Side et se marient. Elle trouve un emploi de femme de ménage, lui est embauché aux abattoirs de la ville. Ils vont souvent passer leurs soirées dans les clubs plus ou moins bien fréquentés du West et du South Side et se lient d’amitié avec les musiciens. Ces clubs, aujourd’hui disparus pour la plupart, se nomment Silvio’s Lounge, Beale Street Club, Celebrity Lounge, Bucket of Blood. Koko monte quelques fois sur scène mais, sortie du gospel, elle ne connaît vraiment bien que deux chansons, ‘I Idolize You’ et ‘Make Me Feel Good Kiddio. Les années passent, elle ajoute quelques titres à son répertoire et la vie suit sa routine. Beaux quartiers tranquilles le jour, tripots surexcités le soir. Calme banlieusard et blues furieux.
En 1963, dix ans après son arrivée dans la métropole du blues, grâce aux contacts noués dans les clubs, elle grave un premier disque produit par le disc-jockey Big Bill Hill pour le label USA. Rien n’est joué, mais il n’y en a plus pour très longtemps, Chess et Dixon ne sont plus très loin.
Avec le recul du temps, on peut dire que grâce à son talent et à sa pugnacité, dans un monde essentiellement masculin, Koko Taylor réussit à se faire non seulement admettre, mais reconnaître à l’égal des plus grands.
Elle raconte : « Tout le monde dit que c’est un métier d’hommes, j’ai dû m’accrocher, je suis une des rares femmes à tourner avec son propre orchestre dans le circuit du blues avec Big Time Sara, Zora Young et Valerie Wellington qui est malheureusement morte trop tôt. Mes musiciens, je les choisis avec soin pour qu’ils jouent le blues comme je l’aime. Le blues est une musique qui ne disparaîtra jamais On a cru un moment qu’il était moribond, mais il est bien vivant partout dans le monde. Quand je monte sur scène, je me dis toujours : Ce soir je serai meilleure qu’hier, car je veux satisfaire mon public. Ma musique est faite pour aider les gens, apaiser leur peine, effacer leurs soucis pendant les deux heures que dure mon spectacle. Je chante le blues mais je n’ai pas le blues. J’ai été élevée dans une famille très pauvre dans une ferme où on récoltait le coton. Je n’ai jamais rien possédé. Je suis née noire, ça signifie que j’ai grandi avec l’esclavage en toile de fond et c’est un lourd passé, mais je ne vis pas le blues. Je regarde l’avenir. Il faut dire toutefois qu’aux Etats-Unis les artistes noirs ne sont pas égaux au niveau promotion. Mais j’ai beaucoup de bons moments vous savez. »

Flash back…
Memphis Tennessee, années 30. Willie et Mae Walton sont de pauvres métayers. Ils ont déjà trois garçons et deux filles quand, le 28 septembre 1935, leur troisième fille vient au monde. Ils la prénomment Cora. On lui donne vite le sobriquet de Koko. Ce n’est pas l’opulence chez les Walton et, dès leur plus jeune âge, les enfants aident aux travaux des champs, nourrissent les cochons et les poules. Koko Taylor rapporte que ce n’était pas si mal de grandir à la campagne, entourée des siens. Ses parents disent que l’argent n’est pas tout. « Qu’y a-t-il de vraiment important quand une famille a de l’amour ? Où il y a de l’amour, il y a de la richesse. »
En 1939, Mae Walton décède. Koko n’a que 4 ans. Mais elle a la vie devant elle, et puis papa est encore là avec les frères et sœurs. Tous les dimanches le père Walton emmène sa marmaille à l’église et l’encourage à chanter les cantiques. Pour ce père de famille, les évangiles doivent apprendre aux enfants l’honnêteté, le respect, le partage, l’entraide. Les chœurs de l’église baptiste seront donc, comme pour de nombreux artistes américains, les bases de l’apprentissage du chant pour la petite Koko Walton.
A la maison, sur la radio, les stations de Memphis diffusent les chansons de Bessie Smith, Ma Rainey ou Memphis Minnie. Quand ils ont le temps, les enfants vont en cachette derrière la maison pour jouer le blues avec des instruments de fortune. Le grand frère s’est fabriqué une guitare avec des planches et du fil de fer, un autre s’est fait un pipeau en creusant un épi de maïs, Koko chante ! Les années passent. Le gospel le dimanche, le blues en semaine, l’école (mais pas au-delà de la primaire) et les travaux des champs l’été sous un soleil de plomb. Une vie difficile mais somme toute heureuse, jusqu’à ce jour où, du haut de ses 11 ans, en 1946, Koko apprend la mort de son père. Décidément l’enfance n’est pas facile, mais elle a toujours autour d’elle ses grands frères et sœurs.

Le blues à la radio
Vers 1947, non loin de Memphis, à Helena, dans l’État voisin de l’Arkansas, Sonny Boy Williamson anime le très populaire King Biscuit Time à la radio. En 1948, c’est BB King qui fait ses premières interventions à Memphis, en tant que DJ, sur l’antenne de WDIA. Même si elle continue de chanter le gospel dans les chœurs de l’église chaque dimanche, Koko Walton écoute ces programmes. Elle aime Big Mama Thornton, Memphis Minnie, mais ce sont surtout les hommes qui la font vibrer. « J’écoutais les chanteuses de blues, mais je dois dire que ceux qui ont provoqué le déclic en moi, ce sont Muddy Waters, Howlin’ Wolf, Sonny Boy Williamson, Elmore James et Lightnin’ Hopkins ».
La bande son de cette vie besogneuse et campagnarde renvoie l’écho du blues et du gospel. En 1950, Koko fête ses 15 ans et décide qu’elle sera chanteuse.
La petite fermière des environs de Memphis est encore trop jeune pour fréquenter le minuscule juke joint local qui ouvre ses portes dès le vendredi soir, et dans lequel les gens du coin viennent se détendre. Alors, avec les jeunes de son âge, elle rôde autour de l’endroit pour écouter la musique qui s’en échappe. Pas d’orchestre. Seul un vieux juke-box crée l’animation et fait danser les autochtones. Quelquefois, un guitariste vient briser la monotonie et remplace la boîte à musique.
Elle n’a pas 18 ans quand elle rencontre Pops Taylor. Ils rêvent d’une autre vie. En 1953, ils quittent Memphis pour Chicago. Une dizaine d’années plus tard, certaines rencontres et certains évènements changeront le cours de leur vie.

Chicago, Illinois
Koko Taylor a donc 29 ans quand, en 1964, Willie Dixon la remarque, la conseille et la fait enregistrer. Il l’encourage à écrire ses propres textes et sa musique. C’est ainsi que, pendant sa grossesse, elle écrit sa toute première chanson : ‘What Kind Of Man Is This’, véritable déclaration d’amour à son mari, qui est aussi son agent et son producteur.
Zone de Texte:  Koko Taylor est maman d’une petite fille, quand sa carrière débute. Cette maternité ne freine en rien son énergie. Elle assume les enregistrements chez Chess et part à la rencontre d’un nouveau public loin de Chicago. Le sud avec Jimmy Reed en 1966, Memphis, Saint Louis, Dallas, Houston, Miami, puis la tournée européenne de l’AFBF fin 67. De retour à Chicago, elle tourne régulièrement dans les clubs du South et du West Side. Désormais elle est une chanteuse de blues reconnue. En 1968, elle participe fréquemment à certaines émissions de radio de la Windy City, puis de nouvelles tournées la ramènent vers le sud des Etats-Unis. En 1969 paraît chez Chess l’album Koko Taylor, produit et arrangé par Willie Dixon, avec un accompagnement des plus prestigieux : hormis Dixon à la contrebasse, les guitares sont tenues par Buddy Guy, Johnny Shines et Matt Murphy, tandis que Fred Below et Clifton James se succèdent à la batterie, Big Walter Horton est à l’harmonica, Gene Barge au saxophone, Sunnyland Slim et Lafayette Leake aux claviers. Ce 33-tours rassemble différents titres sortis d’abord en 45-tours: ‘Wang Dang Doodle’, Don’t Mess With The Messer’, Nitty Gritty’, I’m A Little Mixed Up’, Love You Like A Woman’, etc.
Tout semble aller pour le mieux et Koko Taylor est à l’affiche du Chicago Blues Festival. Mais en cette année 69, un changement lourd de conséquence bouleverse le microcosme du blues. Chess passe sous le contrôle de GRT, société de fabrication de bandes magnétiques, et Leonard Chess décède en octobre. Si, par contrat, la production est toujours dirigée par son fils Marshall et son frère Phil, l’enthousiasme n’y est plus et les deux hommes se retirent de l’affaire en 1970. La production cesse et la plupart des artistes se retrouvent sans maison de disques. Ironie du sort, c’est en 1970 que Koko Taylor apparaît dans un film, dont le titre annonce « The Blues Is Alive And Well And Living In Chicago »(le blues est vivant, se porte bien et vit à Chicago). Pendant trois ans, la chanteuse enregistre pour différents labels. En 1972 elle est présente sur la scène du festival d’Ann Arbor. Sa prestation, ajoutée à d’autres sessions enregistrées sur différentes scènes, est gravée sur le disque Basic Soul, distribué par Atlantic. Cet album affirme sa position naissante de reine du blues. Elle repart en Europe, à Montreux, avec Muddy Waters et T-Bone Walker. Un disque témoigne de ces concerts.
En décembre 1973, lors d’une tournée française, elle grave l’album South Side Lady pour le label français Black & Blue, au studio Condorcet de Toulouse. Pour l’accompagner : les frères Louis et Dave Myers, Jimmy Rogers, Fred Below et Willie Mabon.

La rencontre
En 1974, en pleine ascension, Koko Taylor n’a toujours pas de maison de disques attitrée. C’est à cette époque qu’elle fait la connaissance d’un jeune homme de 27 ans, originaire du Wisconsin. Ce dernier, qui a passé quelques années auprès de Bob Koester, patron du label chicagoan Delmark, se nomme Bruce Iglauer. Il a fondé le label Alligator trois ans plus tôt. La rencontre va être décisive.
« Quand Leonard Chess est mort, son frère Phil n’a pas voulu continuer l’affaire. Tous les artistes sont partis. Moi, j’ai poursuivi en free-lance. C’est à cette période, en 1974, que Bruce Iglauer m’a découverte. Il venait juste de démarrer Alligator et cherchait des artistes. Il avait déjà Hound Dog Taylor, Fenton Robinson et Son Seals. J’ai été la quatrième. Je suis toujours chez Alligator depuis ce temps-là. »
Zone de Texte:  Plus qu’un directeur de label ou un producteur, Bruce va devenir au fil des ans son ami. Mais une quinzaine d’années plus tard, lors d’une interview à un magazine, Bruce Iglauer avoue en toute honnêteté : « Quand je pense que j’ai hésité avant de la prendre sous contrat. C’est mon épouse qui a fini par me convaincre qu’Alligator se devait d’avoir une femme dans son catalogue. »
En 1975, le premier disque de Koko Taylor sur Alligator s’intitule I Got What It Takes. Produit par l’intéressée, Bruce Iglauer et Mighty Joe Young, l’album est sélectionné pour les Grammy Awards. Les tournées continuent : 200 dates chaque année, de petites salles en grands festivals. Sa popularité grandit. En 1978 The Earthshaker, un deuxième album toujours plein d’énergie, paraît chez Alligator. Koko y est accompagnée par Johnny B. Moore et Sammy Lawhorn aux guitares et Pinetop Perkins au piano. En 1980, elle se voit décerner le très convoité WC Handy Award de la meilleure artiste féminine de l’année. Un trophée qu’elle décrochera souvent au fil des années.
En 1981 sort From The Heart Of A Woman, un disque sur lequel elle a invité Billy Branch et AC Reed. Cette fois les titres oscillent entre swing jazzy, blues profond, ballade soul et rythmes funky. Et toujours les tournées qui s’enchaînent...

En 1984, Atlantic édite une compilation Blues Explosion, qui rassemble divers artistes, dont Koko Taylor. Ce disque est déclaré meilleur album de blues traditionnel. La participation de Koko est récompensée par un Grammy Award.
L’année suivante, encore un album : Queen Of The Blues, sur lequel figurent Lonnie Brooks, Albert Collins, James Cotton et Son Seals. Encore une gratification : le Grammy Award du meilleur album de blues de l’année 1985.
Au cours de ses quarante années de carrière, Koko Taylor recevra toutes les récompenses que le monde du blues a coutume d’attribuer. Elle se verra remettre plus d’une vingtaine de WC Handy Awards. Aucun autre artiste n’en recevra autant.
Deux ans passent. En 1987 sort un enregistrement en public au club Fitzgerald, Live From Chicago : An Audience With The Queen, cette fois la reine est entourée d’Eddie King et Michael Robinson aux guitares, Jerry Murphy à la basse et Clyde Tyler Jr à la batterie.

Les coups durs et les plaisirs de la vie
Pops Taylor est toujours aux côtés de sa femme. Les déplacements d’une ville à l’autre se font dans un van. Malheureusement, un jour de 1988, l’accident survient dans le Tennessee. Le véhicule quitte la route. Koko Taylor se brise une épaule, plusieurs côtes, elle est touchée aux vertèbres cervicales. Pops fait un arrêt cardiaque, l’équipe de secours le sauve mais sa santé se détériore. Il meurt quelques mois plus tard, le 22 mars 1989, dans sa 66e année. Koko Taylor est affaiblie au physique et au moral mais, grâce à sa volonté, grâce à son entourage, elle reprend le dessus et le chemin des studios, quelques mois plus tard
Elle enregistre Jump For Joy en 1990, sur lequel on la retrouve en duo avec Lonnie Brooks, autre pilier du label, pour le titre ‘It’s A Dirty Job’. Pour cette nouvelle production, Koko Taylor innove en s’entourant d’une importante section de cuivres, sur des morceaux blues-rock aux teintes funky. A 55 ans, la reine du blues n’a plus rien à prouver et nombre de chroniqueurs s’accordent à dire que, si ce CD n’est pas une mauvaise production, il ne figure pas non plus parmi ses meilleures. Cette même année, elle fait une apparition dans le film de David Lynch, Sailor & Lula. La pression ne retombe pas et, en juin 1991, elle revient sur la scène du Chicago Blues Festival avec son groupe, the Blues Machine.
Célébrée depuis longtemps par le public sur les scènes internationales, la voilà reconnue par les institutions : le 3 mars 1993 le maire de Chicago, Richard M. Daley, l’honore de la récompense ‘Légende de l’Année’, et déclare cette journée ‘Koko Taylor Day’ dans toute la ville.
Zone de Texte:  Infatigable, voilà Koko Taylor de nouveau en studio, celui de Streeterville en l’occurrence, en novembre 1993 : elle y grave un nouvel album plein de fougue, Force Of Nature : « J’ai composé quelques morceaux mais j’ai aussi enregistré le ‘Bad Case Of Loving You’ de Robert Palmer. J’ai voulu rendre hommage à Elvis Presley et Big Mama Thornton en reprenant ‘Hound Dog’, et également à Albert King en enregistrant ‘Born Under A Bad Sign’ avec Buddy Guy. J’avais vraiment beaucoup d’admiration pour ces trois artistes. Chanter le blues et avoir le blues ne relève pas de la même démarche. Les artistes de ce genre musical, ne sont pas des gens tristes, même s’ils chantent encore parfois les peines de leurs aïeux. »
On devine ici l’ouverture d’esprit de Koko Taylor. Il n’est pas question de frontières artificielles, ni de la couleur ou de l’origine des interprètes, elle est très nette sur le fait que « le blues peut être joué et chanté par tous. Si vous avez du talent, allez-y ! Stevie Ray Vaughan que j’aimais beaucoup était excellent dans le blues. J’ai entendu des Européens jouer et chanter le blues, et ils étaient très bien. Eric Clapton est un très grand guitariste de blues. ».
Après ce disque, l’artiste marque une pause de six ans dans sa carrière discographique, mais les tournées américaines et européennes ne cessent pas.

En 1994, elle se lance dans les affaires et ouvre son club, le Koko Taylor’s Celebrity, sur Division street. L’établissement sera délocalisé quelques temps plus tard sur South Wabash street, non loin du Buddy Guy’s Legends. Elle ne se produit que très rarement dans ce lieu, laissant la scène à d’autres musiciens. A Chicago comme ailleurs, gérer un établissement de restauration et de musique n’est pas forcément chose facile. L’endroit ferme ses portes au public en 2001, pour rester le cadre de prestations occasionnelles.

Toujours en haut de l’affiche
Professionnellement comme en privé, la fin de cette décennie se présente sous d’heureux auspices pour Koko Taylor.
En 1996, le label Alligator fête son 25e anniversaire. Pour célébrer l’évènement, Bruce Iglauer organise un spectacle intitulé Alligator All Stars Band, qui tourne aux États-Unis puis en Europe. Ce plateau de choix réunit quatre artistes emblématiques de l’ancienne et de la nouvelle génération du label : Koko Taylor, Lonnie Brooks, Kenny Neal et Corey Harris. Le show est à la hauteur de leur réputation, il attire partout un grand nombre de fans et suscite l’enthousiasme. A 61 ans, Koko Taylor semble un peu fatiguée, mais elle assure toujours sa prestation avec conviction et une réelle présence.
A partir de là, Koko lève un peu le pied et ne fait plus que 80 à 100 concerts par an. Elle profite de son temps libre pour s’occuper de ses petits-enfants : elle est grand-mère depuis quelques années. C’est aussi en 1996 qu’elle convole en justes noces avec Hays Harris, restaurateur. Elle se déclare très heureuse de sa nouvelle union.
En 1997, elle fait l’affiche du Jazz Sous Les Pommiers en Normandie, puis est intronisée avec tous les honneurs dans le Hall Of Fame de la Blues Foundation de Memphis, catégorie ‘Performer’, en même temps que Brownie McGhee. Bruce Iglauer s’illustre, lui, dans la catégorie ‘Non Performer’.
Très populaire dans la métropole de l’Illinois, Chicago Magazine la désigne en 1998 ‘Chicagoan de l’année’. Une nouvelle fois on l’aperçoit au cinéma dans Code Mercury, un film de Harold Becker dont Bruce Willis est la vedette.
Après quelques années de silence discographique, Koko Taylor revient en 2000 avec Royal Blue, toujours très bien entourée : en invités, BB King, Keb Mo, Johnnie Johnson, Kenny Wayne Shepherd. Pour la dernière année du 20e siècle, le blues réinvestit les écrans avec The Blues Brothers 2000,et la reine de Chicago est de l’aventure.

Le 21e siècle… des hauts et des bas
Zone de Texte:  Au tournant du siècle, à 66 ans, Koko Taylor reste très active, mais le poids des ans commence à se faire sentir. Son dynamisme et sa bonne humeur ne lui épargnent pas quelques petits problèmes de santé, mais sa vie est sur scène. Mai 2001, elle est au New Orleans Jazz and Heritage Festival, en juin elle tourne en Europe, et les grandes scènes ne font pas oublier les petits clubs où elle se produit toujours.
Janvier 2002, elle est acclamée au Detroit Anti-Freeze Blues Festival. C’est le moment où Alligator sort le CD Koko Taylor-Deluxe Edition, compilation de 15 titres enregistrés entre 1975 et 1999 en compagnie de Buddy Guy, BB King, Pinetop Perkins, Carey Bell et Mighty Joe Young. Sa popularité ne s’émousse pas avec le temps.
Si elle donne moins de concerts que par le passé, son emploi du temps reste bien rempli. A un âge où certaines femmes aspirent au calme et à la détente, elle est toujours sur la brèche.
Son club, fermé au public depuis novembre 2001, est encore utilisé pour des soirées privées. Le soir du dimanche 27 janvier 2002, lors d’une de ces réunions, elle est victime d’un évanouissement et doit être hospitalisée. Souffrant de diabète et d’hypertension, on diagnostique une artère bouchée. Le mardi 29, elle subit avec succès une angioplastie et sort de l’hôpital le samedi suivant. Rapidement debout, dès la fin février elle est de nouveau sur les planches. Le 23 mai, un nouveau WC Handy Award (meilleure chanteuse de blues traditionnel) lui est décerné.
En septembre, elle tient la scène du Ann Arbor Blues and Jazz Festival (Michigan), en octobre elle se produit en club à Dayton dans l’Ohio, en novembre elle passe sur la côte ouest, au Seattle’s Jazz Alley (État de Washington).
2003, année du blues aux États-Unis. Koko Taylor apparaît dans le film de Marc Levin Godfathers And Sons, dans les archives de la grande période,aux côtés deHowlin’ Wolf,Ike Turner, Otis Rush, Magic Slim et Marshall Chess.
Toujours en voyage, on la repère à Louisville (Kentucky) avec Joe Cocker, en juillet, pour le Waterfront Independence Festival. Août, la voilà au Crossroad Festival de Gijon (Espagne) et en septembre, au Boston Folk Festival.

Le nombre de fondations s’intéressant au blues et autres courants musicaux semblant illimité aux États-Unis, Koko Taylor est distinguée par la Rhythm and Blues Foundation en 2003, qui lui décerne le Pioneer Award pour son rôle de chanteuse de premier plan dans l’histoire du Chicago blues. De son côté, la (presque homonyme) Blues Foundation lui attribue un nouveau WC Handy Award.
Fin septembre, elle fête ses 68 ans. Sa santé lui joue des tours et le 2 novembre 2003, elle subit une opération chirurgicale des intestins. Tout se passe bien. Après un séjour en maison de repos, elle est chez elle à Noël et compte reprendre la scène au printemps.
Printemps 2004, encore un WC Handy Award. Début juin, elle est en club à Detroit, puis au Red Bank Jazz and Blues Festival (New Jersey) aux côtés de Janiva Magness, Deanna Bogart et Jennifer Wright. Le 8 août puis le 1er septembre, elle est dans le Massachusetts, sur la scène de la Cape Cod Melody Tent, dans le cadre du Reel Blues Festival.
Le 29 septembre the National Endowment For The Arts (Fondation nationale pour les arts) lui remet la haute distinction du National Heritage Fellowship pour l’excellence de son parcours. Elle reçoit à cette occasion un courrier de félicitations signé du président des Etats-Unis. Le 9 octobre, elle fait un passage remarqué au 19e King Biscuit Blues Festival à Helena (Arkansas).
Revenue à Chicago, le 17 octobre sa fille Cookie et Buddy Guy organisent une soirée surprise au Legend’s pour son anniversaire.
Le 19 février 2005, le DuSable Museum of African American History lui remet le History Maker Award, qui récompense les Chicagoans d’origine africaine pour l’éminence de leurs contributions envers la société civile, à travers leurs activités professionnelles. Fin mars elle se produit avec ses vieux complices BB King et Bobby Bland à Merrilville, Indiana. En mai, un nouveau WC Handy Award (c’est la routine). En juin, passage devant la foule du 22e Chicago Blues festival (elle joue à domicile).
Le 20 septembre Cookie, 40 ans, fait une attaque cardiaque. Elle est opérée, ses jours ne sont pas en danger, Koko reste auprès d’elle.

Zone de Texte:  En 2006, Koko Taylor retourne en studio pour enregistrer un nouveau disque dans la veine ‘Chicago années 50’, sur lequel elle signe cinq titres, grave des reprises de Memphis Minnie, Muddy Waters, Willie Dixon, Lefty Dizz, plus un titre récent écrit par EG Kight. Old School sort en avril 2007 aux États-Unis. Toujours active, elle co-anime chaque jeudi soir, aux côtés de Clarence Stevens, l’émission de radio The Blues You Can Use,sur les ondes de WGVE 88.7 FM à Gary, Indiana. En 2008, elle donne toujours des concerts. Le 23 août, ses musiciens ont un accident de la route. Plus de peur que de mal. Elle n’était pas dans le véhicule, mais les rendez-vous sont annulés.
Le 7 mai 2009 Koko Taylor est à Memphis pour les Blues Music Awards où elle reçoit le Traditional Blues Female Artist Of The Year. Elle interprète ‘Wang Dang Doodle’ sur scène. C’est sa dernière prestation. Le 3 juin elle succombe à une hémorragie gastro-intestinale suite à une opération chirurgicale.

Gilles Blampain