blues again en-tete
12/21
Chroniques CD du mois Interview: PHIL FERNANDEZ Livres & Publications
Portrait: FLOYD JONES Interview: THE SUPERSOUL BROTHERS Dossier: GREEN BULLET
 


Portrait
LITTLE SONNY
Aaron Willis - 6 octobre 1932 (Alabama)



blues kansas joe mc coy
blues kansas joe mc coy








Quelque chose à vivre

Joe Battle, le disquaire du Record Shop, 3530 Hastings Street, Detroit, est content d’avoir intercalé « Von » entre son nom et son prénoblues little sonnym.
La particule donne, à ses coups de fil, une distinction autrichienne (il aime Erich Von Stroheim), elle rassure les managers des radios et des labels à qui il fourgue, par correspondance, les disques enregistrés dans son arrière-boutique : un magnéto, un micro et un piano qu’éreinte sa vedette, le révérend CL Franklin. Le révérend et aussi sa fille, Aretha, qui a chanté ses premiers sillons au Record Shop.
C’est ce magasin en plein cœur de Black Bottom que découvrent les Français Demêtre et Chauvard en 59, juste avant que les bulldozers ne l’enterrent pour laisser passer la Chrysler Freeway. Joe Von Battle leur présente quelques spécimens de la ville, John Lee Hooker qu’ils connaissent un peu par le disque, ou ce beau jeune homme, veste à carreaux, mocassins brillants, qu’on appelle Little Sonny et qui joue de l’harmo. Hooker a dix ans de gravure plus ou moins légale chez les métallos de Motor City. Sa réputation est faite. Sonny tâche de démarrer la sienne.

Il a deux 78 tours, mal enregistrés dans le débarras du Record Shop, sous étiquette JVB. Joe a expédié la matrice de ‘I Gotta Find My Baby’ chez Duke Records à Houston, et celle de ‘Love Shock’ chez Excello à Nashville. Duke a sorti la chanson telle quelle, avant même que Sonny ait paraphé un contrat, ce qui lui a valu un gros tracas avec le syndicat. Pour l’autre, Sonny n’y aura gagné que les 25 dollars que lui a comptés Joe.
En revanche, il est si bon dans les clubs, avec son Hohner Old Standby 34B, que les tauliers les rencardent, soir après soir, comme ça pendant des années, lui et son groupe de circonstance, un groupe dont le camarade le moins oublié s’appelle Eddie Guitar Burns. Le Carribe, le Blank Bar, le Congo Lounge, l’Apex, le Calumet… Sonny, cinq gigs en une nuit sur cinq estrades différentes ne lui font pas peur.
Plus un disque jusqu’en 65.

Cette année-là Sonny se paie un magnétophone deux-pistes et improvise un macaron : Speedway. Ce n’est même pas un quart de miette mais, à Detroit, tous les labels de blues sont des mirages.
Sonny se rembourse avec le 45 tours ‘The Mix Up’, qu’il vend dans les clubs où il se produit. Il vit surtout de la photographie. Il tire le portrait des musiciens qui font l’affiche avec lui, et des quidams qui viennent les écouter. La cire tourne un peu mieux maintenant qu’il enregistre chez lui, pour les petites rondelles Wheel City et Revilot. Son harmonica rayonne, avec un sens percutant du jingle, sur des beats funky-soul frénétiques (il habite quand même dans la ville de Motown), mais la ferraille tombe toujours aussi mal : ‘Let’s Have A Good Time’ en 65 (doo-wop), ‘The Creeper’/ ‘Latin Soul’ en 67, ‘Sonny’s Bag’, ‘Don’t Ask Me No Questions’, ‘Orange Pineapple Cherry Blossom Pink’ en 68.

Et Joe Von Battle ? Il a déménagé son bouclard sur 12th Street. Le Record Shop est dévasté par l’émeute dantesque de 67, qui se développe précisément dans la Douzième Rue. Ce n’est pas une huile de Motown mais Al Bell, le vice-président exécutif de Stax à Memphis (à 11h45 de route de Detroit), qui lui donne quelques années de quiétude professionnelle sous étiquette Enterprise, l’un des quartiers du blason Stax.
Il y aura trois albums de soul, orgue, cuivres et harmo : New King Of The Blues Harmonica en 70, chapelet d’instrumentaux alignés en 5h30, Black And Blue en 71, enregistré chez Stax même le temps d’un weekend, et Hard Going Up en 73.
Stax avait déjà signé Albert King et signera Little Milton, mais un harmoniciste de blues au chant ténu… fallait-il que Sonny l’ait impressionné. Dès lors, Bell inscrit dans les annales de Detroit ce funk bleu noué de rock, dont les titres disent : ‘Eli’s Pork Chop’, ‘Sad Funk’, ‘The Creeper Returns’, ‘Sonny’s Fever’, ‘Memphis B-K’, ‘What They Want’, ‘My Woman Is Good To Me’.
Après la faillite de Stax, finies les tournées avec les lions de la soul, et douloureux le souvenir de Wattstax, sommet d’une carrière à rayon local. Bien longtemps après, en 94, les Japonais de P-Vine sortent un peu Sonny de sa pâture régionale et le signent pour l’album Sonny Side BLUES little sonnyUp. Le blues et la soul ne sont plus que des intentions sous cette orchestration alambiquée mais intéressante, qui pousse vers un jazz bon marché, comme l’instrumental-titre, thème d’une émission de la radio KKJZ (Californie).
En 96 enfin, les Anglais de Sequel mettent en vente un vide-poche intitulé Blues With A Feeling : quelques minutes prises au festival d’Ann Arbor en 1972, et quelques faces des années 60.
Little Sonny Willis semble n’avoir plus rien proposé après Sequel. Sauf à le confondre avec Little Sonny Jones, un chanteur de La Nouvelle-Orléans, ce qui arrive parfois. Sans doute Sonny a-t-il repris le manège des clubs, puisque c’est la seule vérité d’un bluesman. Sans doute est-il encore vivant à 89 ans... « Le blues c’est quelque chose à vivre. Et je l’ai vécue. » Le jour où il mourra, qui en informera les aficionados ?

Christian Casoni  

 

 

 

..