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Portrait
MEMPHIS SLIM
John Len Chatman - 1915 (Tennessee) - 1988 (Paris)


sreamin jay hawkins
sreamin jay hawkins








Début des années 70, entre Nancy et Paris. Une Silver Ghost immatriculée 10 ATT 75 trace dans la nuit, nettement au-dessus des chiffres peints sur ces grandes sucettes de tôle qui tapinent au bord des routes. blues memphis slimLe batteur Michel Denis tient le volant. Slim lui a lancé les clés de la Rolls après le concert. Il était claqué, il est monté s’allonger à l’arrière. Mais voilà les motards. Denis se range. Les flics avisent le carrosse, ils voient un Blanc au volant, un Noir couché sur la banquette… “Ça va pour cette fois mais, à l’avenir, laissez conduire votre chauffeur !”
C'est l’ennui d’être un bluesman historique au pays de Danielle Gilbert et de Jacques Chancel, où le blues reste une méprise, entendu comme du jazz quand il est chanté par des Noirs, comme du rock quand il sera chanté par des Blancs. Ici, on politise. Les critiques de jazz d’abord, ceux du rock plus tard, sourcilleront devant le bluesman Memphis Slim et sa rente, la tronçonneuse ‘Everyday I Have The Blues’. Il pieute dans le XVIe arrondissement, circule en Rolls, se tire à quarante épingles, pantoufle dans les théâtres et joue du boogie-woogie sur un piano à queue. Un damné de la Terre, ça ? Les gourmets du désespoir social lui dénient le titre d’ambassadeur du blues qu’il a reçu, un peu connement, des médias. Slim laisse dire. Il sait pourquoi il s’est expatrié en 1962, évasion raciale, économique, mais il n’en parle qu'à ses proches, dont quelques expatriés, comme lui, le saxophoniste Hal Singer ou la chanteuse Hazel Scott. Slim lève un coin du voile dans ‘Freedom’ (1969) et s’amuse à chanter ‘If You See Kay’ (F.U.C.K.) devant des publics non-affranchis. Qu’ils bavent, Slim étreignait déjà Chicago quand sonnait la deuxième heure du blues, celui des grandes cités.

 blues memphis slim

Il a d’abord joué comme tous les pianistes d'avant-guerre, mi-rural, mi-urbain. Il pilonnait, comme eux, ces frénétiques apostrophes d'aigus qui, passées sans souplesse, ont gâté tant d’enregistrements. Sunnyland Slim a aplati, comme ça, les premiers disques de Muddy Waters et de Floyd Jones, avec ses gros battoirs. Slim savait élastifier l'instrument de sa main gauche au roulis berçant, de sa main droite à l’élocution toujours distinguée. Au fil du temps, ses pattes de velours se sont mises à courir avec des alanguissements poétiques qui l’éloignaient un peu plus des Honky Tonks de West Memphis, où il avait affûté ses longs doigts recourbés. Son chant était aussi gracile et charpenté que sa silhouette et que son jeu. Slim était un danseur.
Il commença donc à piger pour les hommes de Lester Melrose à Chicago, Sonny Boy 1er, Washboard Sam et Jazz Gillum. Big Bill Broonzy le logeait dans son orchestre. 1940, son premier succès chez Bluebird : ‘Beer Drinking Woman’, qu’il signe du nom de son père, Peter Chatman. D’innombrables shuffles pour les autres jusqu'en 1945. Puis il devient leader à plein temps et plonge dans le rhythm’n’blues avec ses House Rockers : piano, contrebasse (son pote Willie Dixon pour commencer), un saxo, puis deux, puis un batteur en 1949, un guitariste en 1951, Ike Perkins d’abord, Matt Murphy ensuite (celui des Blues Brothers). En 1945 les majors se ratatinent. Une myriade de petits labels jaillit du pavé, un vrai bain de cire pour Slim : Hy-Tone, Miracle, King, Peacock, Premium, Mercury, United Records, Vee-Jay, et de solides pourboires dans la foulée, comme ‘Mother Earth’ en 1950 chez Premium.
Mais sa fortune commence un an plus tôt, en 1949, quand Lowell Fulson reprend la blues memphis slimface B d'un disque qu’il vient d’enregistrer pour Miracle : ‘Nobody Loves Me’. La chanson est retitrée ‘Everyday I Have The Blues’, Fulson la place dans les charts du R&B. Joe Williams s’en empare en 1952, rebelote en 1955 à New York avec l’orchestre de Count Basie. Joe la perche encore plus haut dans les charts. Le titre devient, cette année-là, le totem de BB King. Tout le monde l’a enregistré depuis, Ray Charles, Ella Fitzgerald, Fleetwood Mac, Santana...
Slim n’a jamais trouvé le temps d’enregistrer pour Chess, malgré l’amitié que lui portait Willie Dixon. En 1959, plutôt mal barrés, Slim et Willie repartent à zéro. Dixon le traîne dans le Nord, Slim fait l’affiche de Newport et le tour des cafés folk. Ils subjuguent les avant-postes du revival, gravent un peu et remballent à Chicago, labellisés “Denrée comestible chez les Blancs”. Une Israélienne les repère au Gate Of Horn. Elle tient un club de jazz à Haïfa, ils signent pour le Proche-Orient. Quelques diableries du sort font qu’en 1961, ils doivent atterrir à Paris pour changer leurs livres israéliennes en Suisse. Dixon devient le rabatteur de l’American Folk Blues, il embarque Slim dans la tournée. L’homme à la zébrure blanche épouse une Française et oublie de divorcer outre-Atlantique.
Le mercredi 24 février 1988 à l'hôpital Necker, s’évapore le seul bluesman historique qui ait peuplé la France, ce pays où le blues n’aura jamais qu’une chanson, celle de Johnny Hallyday.

Christian Casoni