Le contenu de cette page nécessite une version plus récente d’Adobe Flash Player.

Obtenir le lecteur Adobe Flash

09/20
Chroniques CD du mois Interview: THE TOGS Livres & Publications
Portrait: JOHNNY GUITAR WATSON Interview: JULIAN THE DRIFTER Dossier: FENDER TELECASTER
 


Portrait
PEETIE WHEATSTRAW
William Bunch
21 décembre 1902 (Tennessee) – 21 décembre 1941 (Illinois)



blues kansas joe mc coy
blues kansas joe mc coy








Pied nickelé
.

Dimanche 21 décembre 1941, East St Louis, Illinois. 11h30. Une Buick jaillissant de Third Street (la zone) manque unPEETIE WHEATSTRAW virage et se disloque contre un train de marchandises stationné sur une voie de garage. Le choc déraille une dizaine de wagons. A bord de la Buick, trois Noirs. Celui sur la banquette arrière est un pianiste très connu par ici. Il a embarqué une guitare, il arrose son anniversaire. William Bunch ne survivra que quelques heures à ses compagnons. Le East St Louis Metro Journal raconte qu’on le surnommait le Gendre du Diable et le Shérif Suprême de l’Enfer. Bunch venait d’enregistrer neuf chansons à Chicago, quatre d’entre elles avaient la mort pour thème. ‘Apporte-moi des fleurs tant que je suis encore vivant, les cadavres n’ont plus d’odorat.’ Big Joe Williams aurait dû périr aussi dans l’accident. Heureusement, il venait de se faire déposer à l’entrée de l’Eads Bridge qui enjambe le Mississippi jusqu’à St Louis, Missouri. Big Joe habitait sur l’autre rive, dans ce bidonville qu’on appelait la Jungle. Quand Joe est descendu de la Buick, Bunch chantait ‘61 Highway’.
Bunch, à part ses dernières heures, on ne connaît pas grand-chose de sa vie. On sait qu’il a énormément influencé la façon de chanter du blues et de ficeler des textes. Robert Johnson n’oserait dire le contraire. Bunch est l’étendard du ghetto, et quel ghetto. L’un des pires : le Valley sur la rive droite du Mississippi. En face, rive gauche : son miroir, Deep Morgan, le caniveau de St Louis. Le Valley et Deep Morgan sont deux croupissoirs suturés par les voies ferrées, que la police et la Garde nationale bouclent quand ça leur chante. East St Louis n’est plus qu’un champ de ruines aujourd’hui, un cas d’école comparable à Detroit. L’atmosphère raciale pèse une tonne depuis les épouvantables lynchages de juillet 1919. Une histoire de grévistes, de briseurs de grève et d’antipathies chromatiques...

Une belle gueule d’affranchi, la mâchoire carrée, le sourire arrogant, le regard gouailleur… en affectant d’être lié au diable, Bunch lave les pieds de tous les lépreux de sa caste et montre les dents à cette société puritaine et craintive, asservie par la peur du péché et celle de décevoir ses anciens maîtres. Bunch empile les disques, de 1930 jusqu’au virage fatal de la fin 41, un peu plus de 160 faces gravées à Chicago et New York, et d’excellents retours sur investissement pour Vocalion/Conqueror puis Decca. L’unique séance Bluebird lui permet de déployer son listel : ‘Devil’s Son-In-Law’. Bunch touche rarement sa guitare en studio, il tient le piano et enregistre avec des guitaristes renommés, Charlie Jordan, Charlie McCoy, Casey Bill Weldon, Kokomo Arnold… Un piano, une guitare, Carr et Blackwell ont démontré les bénéfices de la formule. Bunch commence à jouer en groupe dans la deuxième moitié des années 30, avec des guitaristes comme Lonnie Johnson, des batteurs comme Sid Catlett, des contrebassistes et divers souffleurs. Son barrelhouse prend alors du swing. La trompette de Jonah Jones authentifie un désespoir que Bunch n’abordait qu’avec beaucoup d’ironie (‘Suicide Blues’, ‘Big Money Blues’, ‘A Pocket Knife Blues’). Son biographe Paul Garon remarque qu’à partir de 1939, Bunch cède définitivement les touches à Sam Price, Lil’ Armstrong, peut-être Jack Dupree. Soit Bunch, n’ayant pas versé au Syndicat ce qu’il lui devait, était autorisé à chanter mais pas à jouer d’un instrument, hasarde Garon, soit Decca, finissant par trouver son jeu monotone, souhaitait renouveler l’accompagnement. Pourtant Big Joe se souvient d’« un pianiste d’enfer », et Sunnyland Slim le cite, avec Walter Davis, comme l’un des deux rois de St Louis, devenue la monarchie des chasseurs d’ivoire dans les fastes du ragtime.
Bunch sème, dans presque toutes ses chansons, deux accroches légendaires : une intro lugubre qui escalade les aigus et dont l’arpège s’arrête sur quelques accords diminués, faPEETIE WHEATSTRAWçon Robert Johnson (ou plutôt, Robert Johnson façon Bunch), et l’apostrophe « Oooh well well », falsetto sur le « Oooh ». Il a la bouche molle, un chant accablé, pâteux, assaisonné d’une ironie diabolique. Cette histoire de piano n’est, finalement, qu’une inoffensive coquetterie de mélomane, car Bunch est en train d’écrire l’évangile de la perdition pour tous les pieds-nickelés d’Amérique, le diable, le jeu, les cuites, les flingues, les ruelles, la promesse faite aux femmes d’orgasmes à répétition (‘Banana Man’, ‘I Want Some Sea Food’). Plus que n’importe quel autre bluesman, Bunch est le poète de la crise (‘Jungle Man Blues’, ‘Working On The Project’, ‘304 Blues’)… lui qui se vante, dans ‘Confidence Man’ (1938) : « Je n’ai jamais bossé un seul jour de ma vie, j’ignore même ce que ça signifie. Bosser, c’est bien pour les crétins et pour les mulets. » Une telle somme de reniements portés par un seul homme, proscrit volontaire du quart-monde américain… Une seule trompette, sur la fin, avait abattu les remparts de l’ironie.

Christian Casoni