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Chroniques CD du mois Interview: AUTOMATIC CITY Livres & Publications
Portrait: SCOTT JOPLIN Dossier: ALADDIN RECORDS  
 


Portrait
SCOTT JOPLIN
24 Novembre 1868 (Texas) - 1er Avril 1917 (New York)


BLUES ARTHUR CRUDUP
blues arthur crudup







Ses compositions pour piano ou ses œuvres d'envergure mêlant la rythmique africaine et la musique classique ont laissé une trace exceptionnelle.

Joplin touche des pianos dans les demeures bourgeoises de Texarkana, où sa mère fait du ménage. Des professeursblues scott joplin le prennent en sympathie, tel Julius Weiss, un Allemand pétri de culture wagnérienne. En 1894 Joplin entre à Sedalia, Missouri. Sedalia perche à 90 miles de Kansas City et à 190 de St Louis. C’est une bonne petite ville méthodiste dont l’athérosclérose s’appelle Main Street, surnommée Battle Row, véritable chapiteau d’alambic que remplissent les premières vapeurs du ragtime. Le rag, la coon song et le cake walk viennent juste d’en accoucher. Un an plus tôt, le Chicago World Fair l’a révélé à 27 millions de visiteurs. C’est aussi le moment où on commence à encoder des rouleaux de pianos. La marque Pianola est déposée à Detroit en 1895.
Toute la fortune de Joplin tient sur la partition de ‘Maple Leaf Rag’, publiée en 1899 chez John Stark, un marchand d’instruments que Joplin suivra à St Louis puis à New York. Le premier rag dont on ait conservé la partition fut sans doute ‘Mississippi Rag’, qu’un certain William Krell déposa en 1897. Une centaine d’autres circulaient depuis deux ans. Avant ‘Maple Leaf’, Joplin publia quelques titres à Syracuse (NY), Temple (Texas) et Kansas City, notamment le remarquable ‘Original Rags’. Après ‘Maple Leaf’, il publiera une soixantaine de partitions, dont une bonne somme de rags à succès, des mécaniques merveilleuses comme ‘Elite Syncopations’, ‘The Entertainer’ (1902), ‘The Sycamore’, ‘The Cascades’ (1904), ‘Gladiolus Rag’ (1907), ‘Sugar Cane’ (1908), ‘A Real Slow Drag’ (1913), et le plus beau de tous : ‘Reflection Rag’ (1917), mais aucun n’emboutira la musique américaine comme ‘Maple Leaf’. Joplin est sacré roi du ragtime en quelques semaines, un couronnement national. Les syncopes du rag crépitent jusqu’à la Première Guerre mondiale. Ce genre se joue dans les salons, se chante dans les beuveries (Joplin écrivait ses textes), se danse un peu partout, des palaces aux casse-museau du ghetto, cakewalk, two-step, Texas Tommy, foxtrot, et passe de mode, enterré par ses extensions, dixieland, boogie-woogie, novelty. Mais dans les années 20, John Stark écoulait encore 5 000 partitions de ‘Maple Leaf Rag’ par mois.
Le rag essuie les mêmes anathèmes que, plus tard, le blues et le rock’n’roll. Son jive ordurier draine les fidèles vers les clubs, ses danses obscènes dégradent la jeunesse blanche. De plus, Joplin souffre de voir ce nocturne africain devenir le défouloir des virtuoses dans les piano contests. Il recommande toujours à ses élèves la lenteur de l’exécution, et finit par annoter ses partitions en italien comme font les compositeurs classiques. Le moins blues et le moins jazz des ragtimers force le respect des Blancs avec son bagage empirique de grande musique européenne, mais ne parviendra jamais à réhabiliter le ragtime lui-même. D’autant qu’il aspire à s’en échapper pour gagner les hauteurs blanches de l’échelle sociale. En 1902 il commence à se donner un peu de lustre, et passe des bordels de Sedalia au Wood’s Opera House, avec un spectacle de cakewalk intitulé The Ragtime Dance. L’opéra sera ensuite sa ruine : A Guest Of Honor en 1903, Treemonisha en 1911, deux cuisantes déconfitures. Du premier il ne reste rien, pas même un fragment de partition. Le deuxième ne sera jamais mis en scène de son vivant, ni à Harlem ni à Atlantic City. Après sa mort, quand ses reliques seront dispersées et jamais retrouvées, on découvrira qu’il avait aussi composé un concerto pour piano, une comédie musicale et une symphonie. Ces dblues scott joplineux opéras disent en tout cas l’engagement de cet homme courtois, le verbe bas, le sourire mort-né. A Guest Of Honor raconte l’invitation à dîner du leader noir Booker T. Washington à la Maison Blanche, par le président Theodore Roosevelt, une marque d’estime qui avait mis la presse raciste sur les dents. Et Treemonisha prône l’éducation comme le grand vecteur de l’égalité raciale.
Joplin ne vaut pas un clou dans les improvisations. Il fuit les piano contests. Il est rongé par une démence paralysante qui lui bousille les doigts, relevée d’une méchante syphilis. A la fin de sa vie, il se couvre de honte quand, avec d’amicales pressions, on l’installe derrière un piano. Heureusement, Joplin est un compositeur cérébral qui raisonne les harmonies avant de les poser sur un clavier. Toutes ses partitions sont brillantes, et les dernières, toujours novatrices, ‘Scott Joplin’s New Rag’ ou ‘Magnetic Rag’.
Sa mort ne fait pas grand bruit dans cette presse qui le célébrait naguère comme le meilleur pianiste du pays. Pendant plus de 25 ans, c’est comme si le ragtime et Scott Joplin n’avaient jamais existé. Après la Deuxième Guerre mondiale, défrisés par le be-bop et par un swing jugé putassier, trop clinquant, les puristes se replient sur le jazz des origines et sur le rag. Le vent recommence à murmurer le nom de Joplin. 1973 est l’année de ‘The Entertainer’. Le film The Sting (L’Arnaque) fait éclater le nom de Scott Joplin à la face du monde. Définitivement.

Christian Casoni