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06/21
Chroniques CD du mois Interview: ARCHIE LEE HOOKER Livres & Publications
Portrait: SCRAPPER BLACKWELL Interview: LOUIS MEZZASOMA Dossier: SAVOY BROWN
 


Portrait
SCRAPPER BLACKWELL
Francis Hillman Blackwell 21 février 1903 (Caroline du Nord) – 27 octobre 1962 (Indiana)



blues kansas joe mc coy
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Au nord du blues

Dans la guilde des profs de guitare, Francis Hillman Blackwell est l’apôtre noir le plus méconnu. Noir et un peu Cherokee. T-Boblues scrapper blackwellne Walker par exemple. Quelles furent ses influences ? Il répond spontanément : Lonnie Johnson. Or, les géomètres de la phrase frétée entendent surtout Blackwell chez T-Bone au début, comme dans le jeu des gratteurs de jazz tel Charlie Christian. Blackwell est aussi la main urbaine de Robert Johnson. En 1928, la grosse année du country blues chez les disquaires, Blackwell sort de ses doigts la guitare métropolitaine de Chicago, ce note-à-note que le jeune Muddy Waters tentera d’attraper en vain, avant de renouer avec le vieux style de Clarksdale.
Malgré tous ses mérites, Blackwell est éclipsé par Leroy Carr, son partenaire pianiste, lui-même grand fabricant de mains. Blackwell niche à Indianapolis depuis l’adolescence, point d’ancrage d’une jeunesse errante. Leroy, lui, a presque toujours habité ici. Tom Guernsey est cet éternel boutiquier provincial qui veut percer dans le disque. Il a déjà essayé Leroy et Blackwell séparément, il a l’intuition géniale de les réunir dans un local de la radio WFBM… Idée d’autant plus géniale que Leroy est alcoolique et Blackwell, bootlegger, un métier qui ne lui vaut pas que des compliments (‘Penal Farm Blues’ – 1928).
Juin 1928. Huit ans après le ‘Crazy Blues’ de Mamie Smith, un nouveau miracle commercial s’accomplit chez Vocalion : ‘How Long Blues’, vaudeville sur le ton de la conversation, un peu jazz, un peu speakeasy. Un million d’exemplaires à l’unisson. Guernsey a provoqué l’émulsion de deux huiles, avec le blues dans le rôle du jaune d’œuf. Le Bluebird sound de Chicago naît de cette chanson bâtarde, enregistrée 290 bornes plus bas à Indianapolis, par deux rats des villes.

Tous les duos piano-guitare des années 30 et 40 (Tampa Red/Tom Dorsey) sont décalqués sur la matrice Carr/Blackwell. Les black sinatras (Charles Brown) inventent la complainte de Los Angeles quand ils repiquent au soleil ce blues du Nord. Tout le monde s’est gargarisé avec ‘How Long’, standard incassable qu’Ida Cox et Papa Charlie Jackson avaient taillé en 1925. Mais ce sont bien Leroy et Blackwell qui en firent une démangeaison nationale. Eux-mêmes l’ont enregistrée cinq ou six fois, puis Skip James, Count Basie/Jimmy Rushing, Big Joe Turner, Lonnie Donegan, T-Bone Walker, Lou Rawls, Hot Tuna, Eric Clapton, et tous ces ‘How Long’ qui ne disent pas leur nom, ‘Sittin’ On Top Of The World’ (Mississippi Sheiks) ou ‘Come On In My Kitchen’ (Robert Johnson).

Jusqu’à la mort de Leroy en 1935, les deux d’Indianapolis survolent la crise et scellent 100 à 130 faces pour Vocalion, essentiellement à Chicago, ‘Sloppy Drunk Blues’ (Leroy s’est copieusement vanté d’être une cerise à l’eau de vie), ‘Midnight Hour Blues’, ‘Blues Before Sunrise’, ‘Mean Mistreater Mama’… Les ‘From Four Till Late’ de Robert Johnson, ‘Kind Hearted Woman’, ‘Love In Vain’, ont été cueillis chez Leroy et Blackwell (respectivement ‘Midnight Hour’, ‘Blues Before Sunrise’, ‘When The Sun Goes Down’), et ‘Sweet Home Chicago’ vient d’une des premières chansons solo de Blackwell: ‘Kokomo Blues’.
Ces duos piano-guitare ont bien mal vieilli. La faute aux machines de l’époque qui coulaient les pianos dans la fonte et démoulaient des tintamarres frontaux, géométriques, sans profondeur, à travers lesquels les guitares peinaient à se frayer un chemin. Blackwell a enregistré une vingtaine de titres sans Leroy, pour Vocalion, Gennett et Bluebird : il voulait que Mayo Williams, alors l’homme de Vocalion, lui rende justice sur les crédits artistiques, enrageant d’être toujours cité comme le sideman de l’autre.
Même seul, Blackwell joue avec la véhémence du guitariste de barrelhouse qui essaie de se dégager sous le piano. Le cordage encaisse, les accords roulent toujours comme des tambours. Il plante les notes au pouce comme des punaises et fait cascader ses pickings sur des plans de turn-around. D’une pince main-droite vive et précise, sans doute marquée par le Piedmont de son enfance, il décoche dBlues scrapper blackwelles carreaux d’arbalète en phrases mélodieuses et viriles. C’était peut-être Leroy qui construisait la ville autour des chansons, Blackwell n’était qu’un guitariste et un chanteur hillbilly à l’accent épais, rapporté d’une cambrousse méridionale.

Leroy mort, Blackwell lui rendit quelques hommages avec les pianistes Rice Dot (‘My Old Pal Blues’) et Bumble Bee Slim (‘The Death Of Leroy Carr’). C’était un homme chatouilleux comme l’indique son surnom, pas assez souple pour continuer. Il s’en alla fabriquer du goudron dans une usine du coin. En 1958 des amateurs le retrouvèrent et le sortirent de la poix. Il enregistra trois grands albums pour Bluesville et 77 Records, dont le superbe Mr. Scrapper’s Blues, puis il se fit buter dans une ruelle près de chez lui. Peut-être par un cambrioleur qu’il avait surpris dans sa piaule et qu’il avait coursé jusque dans ce boyau.

Christian Casoni  

 

 

 

 

 

 

 

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